‹ Histoire de la littérature en Danemark et en SuèdeChapitre 2 sur 10 · PREMIERS BRAMES · texte numérisé non relu

PREMIERS BRAMES

La poésie islandaise est la source de toute la poésie du Nord. La langue islandaise a régné en Danemark, en Suède, en Norvège. C'est la langue des scaldes, des conteurs de sagas et des iascriptions runiques. Mais un temps vient où cette sœur de Fidiome germanique, cette reine des contrées Scandinaves, abandonne peu à peu le sol où elle gouvernait sans rivale, et se retire, comme une recluse avec ses fictions poétiques et ses souvenirs de jeunesse, dans ses presbytères rustiques , dans son école de Skalholt. Par son voisinage de T Allemagne, par son contact avec les autres peuples , le Danemark altère son idiome

4 LITTÉnATURE DANOISE.

Scandinave , et la lang^ue danoise est encore de tous ces rameaux sortis d'une même souche, celui qui s'en écarte le plus. 11 Se forma dans les diverses parties de ce royaume, en Fionie, en Séelande, en Jutlande , selon la différence de position et la différence de relations extérieures , des dialectes particuliers qui , plus tard , ont été dominés par le dialecte séelandais, comme les dialectes des diverses provinces de l'Allemagne l'ont été par le haut allemand. Du jour où cette scission avec l'Islande se manifeste, où les sujets des rois de Roeskilde, les habitants de Ribe et d'Odensée commencent h parler une langue que leurs frères d^Islande ne comprennent plus , de ce jour-là commence l'histoire de la littérature danoise.

Celte littérature est faible et lente à se développer. Pendant plusieurs siècles , il faut la suivre de bien près pour distinguer son léger souffle de vie , et entendre bourdonner sa voix tremblante. Tandis que la jeune muse du moyen âge s'éveille sous les orangers de la Provence et sous les forets de chêne de la Normandie; tandis que sur les deux rives de la Loire on entend tour à tour les moralités du fabliau et les plaintes du sirvente; tandis que l'amour de la poésie passe d'une contrée à l'autre et pénètre dans la demeure du guerrier comnoie

UTTÉRATUKE DANOISE. &

dans eelle du prêtre ; que de toutes parts on écoute le minstrely le minnesinger^ ;et les poètes castillans aux rimes sonores , et les poètes italiens aux douces effusions d^âme, en Danemark tout est sombre et silencieux. Pas un chant poétique ne s'élève dans ce sommeil de la pensée , si ce n'est celui des scaldes, composé dans une autre langue et appartenant à une autre époque. Le christianisme venait de proscrire les fictions de la théo» gonie païenne, Tidiome moderne ne faisait encore que balbutier. Le peuple danois se trouva ainsi entre les débris de son ancienne religion et Tédifice inachevé de la nouvelle , entre une langue toute faite dont il s'écartait et une langue informe qu'il ne pouvait employer. Il était trop faible pour choisir un élément poétiqueet se créer aussitôt un instt*ument. L'intérêt matériel le préoccupait d'ailleurs beaucoup plus que toute idée de développement intellectuel; ses luttes à main armée, ses courses de pirate ou de marchand'vers des cotes lointaines i» c'étaitlà son poëme, c'était là sa gloire et sa vie. Il oublia facilement tout ce qui eût pu le distraire de son existence aventureusje, et s'assoupit avec un calme de cœur parfait dans son ignorance et sa barbarie. Quand on étudie l'histoire d'une littérature; l'esprit se laisse naturellement attirer par l'éclat

« UTTÉKATUfiE DANOISE.

des époques saillantes et Tauréole des grands Dioms. Mais il y a un charme particulier à des* cendre de ces sommités , visibles aux yeux de tous , pour parcourir les espaces intermédiaires , et s'en aller à Técart chercher l'humble sentier qui se rejoint à la grande route , et la source d'eau oubliée qui s'échappe goutte à goutte de son bassin de granit et devient un fleuve. Il y à toujours une eorrélation étroite entre les travaux de 1 -homme arrivé h Tâge mùr et la direction qu'il a prise dans son enfance. 11 en est de même en littérature. Pour connaître le génie de l'humanité , il ne faut pas le chercher seulement dans ses époques de gloire, mais dans ses époques d'enfantement et d^effort. Les premières nous révèlent sa force, les secondes sa persévérance ; les premières so^ comme le soleil de midi dans toute sa splendeur, les secondes comme le rayon du matin que les nuages voilent , que les brouillards obscurcissent , mais qui grandit peu k peu et projette ses rayons à travers les brouillards et les nuages.

Essayons donc de remonter à l'origine des études en Danemark , el ne nous effrayons pas de leurs commencements grossiers , de leur marche incertaine, de leurs longs retards. Elles doivent nous . amener à la vraie science et à la vraie poésie.

LlTTÊlUkTUIjlB DàllOISJ^. 7

AU nL% aiu x«irt Ifeêii^ aq xi? «èçle, h Pwftœarck éUiit eDoôre païeiiu Ch?,rli5Q^agpe , s^v^ av4)ir ccaiyerti , par la piiisisp^iM^ 4u glaive plusi que par la persuaaioiit l^s £ièresi tribut, saxon^ç^j avail pensé, dll«oxi , à parier seys» conquêtes éva%* gé)«]ues auHleU de rSlbe, {^a «n^rt Vempêcha^ ()(^ aurrre. qc pro^t ; vms Lp^i$'le-4;)ébo9i)aire Tqx^ç«ita. Au coogrès quji eut li^Q èiTbionville, ^ n 8t^ 1 » il fut Résolu que . le. chri^u's^niaiae serait prêche, dans le Nord. Ebboi, archevêque ,4e Reims, &'of* frit à renaplir celle nussion et aUa. deioaiider k^ Réme les msiructîoM du. pape.. L|^ :buUe ^ui lu^; ta doufaée par Pa&<:hdL l«', ^t le:pli^ ajacieu. do-. oiup)œt qiû itiBlt sur iciçtle qiii^lipn^ Uuç çipr <K)fi9t^|]^ ii^Mçndae servit le sçèle des, vqHvej^xjLif iQiasitwii^j^é. Uq 4e ceS; petits rois qjq^ se« pairts^-i geaieut le» Étata de Paoemar^, Hs^rald S^lak^i^ pcinee de. J^Uande , yaiucu dai^ upiei bataille,! chassé par ses eouemi^,. était ^\^ chercher ui^, retuge auprès. 4^ 8(Uecç^eur <|e ÇharL^atagme. 1^ pieux empereur iiaisit avec empressement cette oçr casion de fahre un nouveau prosélyte* Il prêcha Iq T^ paien^. le CQUverMt ^ le baptj^ et le, renvojfl^

* BHe • été imiiHinée dans le» Junclt » eeeêénioêÊi^mêi de Ponlop«

dans son royaume. Quand Sbbo arriva dans le Nord, il trouva un appui auprès du disciple de Louis. Malheureusement, le pauvre prince de Jutlande n'était pas assez fort pour soutenir, comme il l'aurait voulu , la croyance qu'il avait adoptée , et après avoir fait quelques prédications et baptisé quelques personnes, Ebbo, retourna en France. Il fut remplacé dans ses travaux apostoliques par Ànsgard , moine de Corbeil. C'était un homme de vingt-cinq ans, fort et hardi, doué de toutes les vertus d'un vrai chrétien et de tout le zèle d'un missionnaire. Il partit avec un de ses amis, nommé Aùtfabert, qui avait la même ardeur de prosélytisme , et après iin long et difficile voyage à traveris rAlIèmagne , tous deux débarquèrent en Jutlande. Là Ansgard poursuivit avec énergie l'œuvre de s^s prédécesseurs. Là il fut aussi soutenu par Harald. Il fit renverser des temples païens et détruire des idoles. Mais deux jeunes princes, irrités de voir ces attentats contre leur religion , attaquèrent Hàrald.et le chassèrent ençoro une fois de son royaume. Absgard, n'ayant plus d'appui en Danemark, partit pour la Suède, où un vieux roi , descendant de Regnar Lodbrok , avait manifesté quelques intentions favorables au christianisme. Le long du chemin^ il fut attaqué par des

LITTËRilTURE DANOISE. 9

voleurs qui lui prirent les présents qu'il portait au roi, environ quarante volumes, ce qui était alors un trésor d'une rare valeur. Ansgard resta en Suède un an et demi, et eut la joie de voir s'élever sur la terre païenne une église consacrée au vrai Dieu.

On a de lui une vie de saint Yillehad , qui ressemble à toutes les légendes de saints écrites à cette époque. Il avait écrit un autre Uvre qui serait maintenant d'une grande importance pour l'histoire du Nord. C'était le journal de son voyage à travers rAllétnagne, le Danemark et la Suède. On sait que ce journal a été i*enfermé dans la bibliothèque du Vatican , mais toutes les recher-* ches faites jusqu'à présent pour le découvrir ont été inutiles..

Les germes d'instruction religieuse répandus dans le Nord par Ebbo et Ansgard ne grandirent que dans certains endroits isolés , et portèrent peu de fruits. Dès l'année 972, Harald Biaatand, attaqué dans ses États par Othon-le-Grand , obtint la paix en se faisant baptiser. Mais son exemple n'entraîna pas la nation. Ce peuple de soldats, toujours occupé de batailles et de navigations lointaines , n'avait guère le temps d'écouter les sermons des missionnaires , et encore moins celui d'y réfléchir. La religion nouvelle qu on lui prêchait , la

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religion humble et pacifique du Chri&t n^était d'ailleurs pas de nature à le séduire. Comment faire comprendre la loi de réconciliation à des hommes pour qui la vengeance était une joie et un devoir, la loi de justice à des tribus de corsaires qui passaient leur vie à s'en aller piller les côtes étrangères, et la loi d'humanité à ces guerriers farouches qui, pour détourner un malheur, pour conjurer le sort^ faisaient couler le sang humain sur leurs autels? Odin, avec sa lance meurtrière ^ Thor , avec son marteau , emUènie de la force , c'étaient là des dieux qui devaient ^eur plaire, et quand on leur parlait de Yalhalla , de ses combats éternels , de ses banquets enivrants présidés par les Yalkyries, c'était là leur avenir, c'était là leur cieL

Une autre difBculté s'opposait encore à l'enseîgnemept du christianisme dans le Nord , c'était la langue. Les missionnaires français., anglais, aile-* Q^nds, qui se succédèrent dans cea contrées, ig^ior^ient également et la langue islandaise et les» npuyeaux idiomes Scandinaves. En l'an 1078, le; pape Grégoire se plaignit encore à Harald Svendsr, sojdde cette difficulté, et l'invitait à envoyer quelqqeâ jeunes Danois à Rome , pour y apprendre le* dogmes de la religion chrétienne, et retourner ensuite les enseigner dans leur pays.

UTTiRàJURE DiUfOI9fi. 1 1

Svend TTeskioeg, le successieùr d« Harald, renia, comme Julien, la foi chrétienne» et voulut rétablir le culte des idoles^ mais, malgré Findifférence ou raversion du peuple pour la loi de FËvangile, malgré les eptraves opposées au zèle des missionnaires, leur voix avait pourtant pénétre peu à peu dans la nation, et leurs leçons avaient trouvé des partisans. Lorsque, en Tannée 1014, Canut-le-Grand monta sur le trône, on peut dire que \di religion chrétienne était établie eu Daiie< mark. Il n'eut qu'à la i^Qutenir^ et il avait assez de force pour le faire. Jam^ m n'avait vu dans La Nord un monarque stussi puissant. Il régnait ii la fois sur le Danemark, sur la Scaoie, sur rAngleterre, sur TÉcosse, et à la mort d'Olaf-le-Saint, il fut te maître de la Norvège. Ses courttsans rappelaient le premier des rois, et un poêle composa un chant où il disait : « Canut gouverne 4^ terre comme Dieu gouverne le ciel. » Mais toutes ce$ Qalteries n'altérèrent point le sentiment religieux qu'il portait ai^ fond du cœur. Après sa première expédition en Angleterre, il s'en alla à Rome^ comme pour faire sanctipnner par le chef de VÊr glise la victoire qu'il venais de remporter- lXd%^ l'église de Winchester, il posa sa couronne sur Ik têle du Christ, et depuis ce temps il ne la porta

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plus. On connaît cette autre anecdote qui a été souvent citée comme un exemple d'humilité chrétienne. Ui\ jour que ses flatteurs le poursuivaient plus que jamais de leurs louanges, il les conduisit au bord de la mer, se fit apporter son trône, et s'assit sur la grève à l'heure de la marée. Quand la vague écumante s'avança eonlre lui, il .s'écria d'une voix impérieuse : « Je suis le plus puissant des monarques, le maître absolu de ces rivages , je te commande de respecler la place que j'ai choisie, le sable où j'ai posé mon trône. » Mais la mer n'avait pas tant de respect pour le roi, et comme le flot opiniâtre continuait sa marche habituelle, Canut se leva, et se tournant vers ses courtisans : « Vous le voyez, dit-il, la puissance des rois de ce monde n'fest rien ; il n'y a qu'un être vraiment puissant, c'est Dieu. »

Canut bâtit des églises et fonda des couvents. Ses successeurs soutinrent avec le même zèle les intérêts du christianisme. La religion d'Odin fut oubliée. Les prêtres devinrent ici, comme dans les autres contrées de l'Europe, les instituteurs du peuple. La science mondaine trouva un premier refuge dans la demeure de Dieu ; la civilisation sortît des cloîtres et des églises.

Pendant le temps de son épîscopal, saint Ans-

gard établit une école à Hambourg et y fit entrer douze jeunes Danois. C'est la plus ancienne école dont il soit question dans le Nord. Au xii^ siècle, il y en avait une à Lund, au xiii® une à Odensée^ .. une à Ribe, une à Roeskilde. C'étaient là les écoles .des chapitres, placées sous la surveillance de l'é^ : vêque, et r^ies par lés chanoines. Mais il y en avait encore d'autres dans les cloîtres, à Esrum,*à Sorœ. Toutes cas écoles avaient des dotations particulières. Presque toutes devaient recevoir un certaiti nombre d'élèves gratuitement. A Odenséé, deux évoques augmentèrent le traitement du maître et lui défendirent de rien recevoir des enfants pauvres. Éric Menved construisit pour eux une large maison s et l'évêque Navneen fonda plus tard une seconde.* A Roeskilde, douze étudiants pauvres étaient nourris, loges gratuitement à Té- <;ole et apprenaient la grammaire et la musique. Mais ces dotations ne pouvaient suffire aux besoins d'un grand nombre d'étudiants, et ceux qui ne pouvaient obtenir un slipende avaient le privilège de ^^mendier.

• Les mêmes hoinmcs qui avaient fondé dans les

' Erik Menyed constnixit domum divitem pro pauperibus scholaribus. (hin^ehek , Scriptores , rerum Danic, tom. IV, pag. (îl.)

cloîtres ces établissements dUnstruction fondéreat aussi des bibliothèques. Ces bibliothèques se composaient de cinq à six volumes; deux ou trois Kr!v ! Yres de prières et des traites de théologie étaient^:'.; cette époque une collection rare et précieuse. Ce^îrVpendant, dès le xui^ siècle, il y avait quelques K^t^ : yres classiques dans le Nord. L'évéque Âbsaloh-! . : dt^nna un exemplaire de Justin au cloître de Soreè«K • Saxo Grammaticus avait étudié Valère. Mais il àr- ; v riva ici ce qui est arrivé dans le reste de rEuropê^^J; Le papier n^était pas encore inventé ; le parchemin /' était rare et cher. Des religieux grattèrent les ma-r ; ^; nuscrits classiques qu'ils avaient entre les mains! !.. pour y écrire leur rituel. On leur a si souvent eli ; ..^ si amèrement reproché ce fait, que je ne veux pas^ ?: .les placer encore une fois sut la sellette pour les ; f 9ire condamner par Faréopage philosophique* J 'es- . . saierais plutôt de les justifier. Quand on les taxe aussi durement de vandalisme, en oublie trop, ce me semble, dans quel siècle ils vivaient, et quelléiSi > leçons ils avaient reçues. Gomment auraient-ils -pU:^.:' comprendre les richesses de Tantiquité grecq^pi^V^ y rélégance des écrivains de Rome, ces pauvres pR^Vt très qui, dans leurs écoles de couvent, n'avaiçiit/J^ appris qu'un latin barbare? Gomment auraient-itev< pu avoir tant de respect pour les fictions du pàgâ^ */' .

UTTÈRàTURB DANOISE. 1&

nfsaie, ou l'hisloire d'Âihénes, eux qui vivaient dans une croyance si austère, eux qui dataient leur histoire d^une crèche? Ils enseignaient volontiers aii peuple ce qu'ils savaient*, mais ils ne pouvaient enseigner plus. Le vandalisme dont on \eû accuse n'était pas leurfdHie. C^était celle de leur temps, et au risque de me faire aussi passer pour vandale, j'ajouterai qu'à l'jépoqoe où le chrîstistnisme Fut introduit dakis le Nord, pu le prêire avait à lutter contre les mœurs grossières et le caractère impétueux, viiidkatif, d'un peuple de soldats, un livre de prières était beaucoup plus utile aux progrès de la civilisation que les Épigrammes de Martial, ou les Métamorphoses d'Ovide.

. La plus ancienne bibliothèque de Danemark est cbUe de Liind^ Le chanoine Bernard, qui mourut eu 11 7 6, lui donna, disent les Sèriptores^ plusieuri bons livres <. Le chanoine Amund lui l^ua un missel, un capitùtàire, un psautier. Mais l'àrdievéque AtKdërs SUneson surpassa par sa magnificence tous ses prédécesseurs. Il donna à la cathédrale la plus belle bibliothèque que l'on eût jamais vue. Langebek nous en a conserve le catalogue : c'était Une Bible en trois parties, les évangélistes,

■ Multos bonos likros eccUiim dédit. Tom. III , pâg. 452.

IC UTTÉBATURB DANOISE.

le Pentateuque bien glosé e\, bien corrigé, des senlenees, des ail^;ories el moralîlés, des gloses sur le cantique des cantiques, sept livres de lois, le corps des canons, etc.

Des bibllolhèques furent fondées aussi dans les autres villes de Danemark, et an ar^iècle, on vit s^élever quelques bibliothèques particulières.

Ainsi la science avait trouvé dès le xiie siècle ses deux points d'appui : les écoles ^t les bibliothèques. Le nombre des élèves admis dans ces premières institutions augmenta d'année en année. Les écrivains du temps disent qu'à Tépoque de la réformation, il n'y avait pas moins de sept cents étudiants à Ribe et huit cents à Koeskilde. Les enfants de la noblesse, comme ceux du peuple, assistaient à cet enseignement des cloîtres. Chrétien II fut élevé avec les fils de la bourgeoisie et apprit, comme eux, à chanter au lutrin.

Mais à quel fastidieux travail les enfants admis a ces écoles n'étaient-ils pas condamnés? Et quels fruits pouvaient-ils retirer des longues années qu'ils consacraient à leurs études? On n'enseignait là qu^un latin grossier, mêlé de solécismes. Dans le commencement, un homme pouvait se croire très instruit quand il avait appris à lire, à expliquer quelques passages de la Bible, à chanter les psau-

LITTÉRAttiRE DilNOISE. i1

mes de David. Il y eut une lueur d*inteltig;énce au xn« siècle. Alors Absalon était évêque de Roeskilde, ministre de Valdemar, et Saxo Graimuaticus était sou secrétaire. Mais cette lueur fugitive s^évanouit et les rayons trompeurs d'une fausse science éblouirent le Danemark.

« Vers la 6n du xni« siècle, dit Gram, toutes les traces d'érudition qu'on avait pu remarquer sous Valdemar I**' et Canut VI disparurent. On ne s'occupa plus ni de philologie ni d'auteurs classiquesr Les poètes, les rhéteurs, les anciens historiens et philosophes furent bannis des écoles. Les auteurs chéris de Saxo : Valère Maxime, Lucain, Ju vénal, Slace, furent ensevelis dans la poussière el remplatcés par des compilations de Sammalie, Sententiœ^ Cursus logicales^ Quodlibeti'cœ. Toutes les études furent dirigées vers le droit canonique, vers la dialectique, ou plutôt, comme Luther l'appelait, vers la sophistique, car on ne s'occupait que dé subtilités et de niaiseries '. »

La liste des livrés employés à cette époque par les élèves des écoles de Danemark donne une idée de la nature de leurs études. C'était :

* Oratio do origine et etatu rei Htteràriœ in Dania et Iforteffia,

ig UTTERATUEE Danoise.

r Le Doctrinale^ grammaire latine en va*s hexamètres du docteur Âlexander Villadeus ;

2* Le Grcecismusy autre grammaire latine en vers hexamètres d'Éberhard de Béthiiue ;

3« Le LabyrinlkuSy du même écrivain, espèce de rhétorique et de poétique ;

4* OEfaivoca;

5° Synonyma Britonisf

& Composita Verboram^ trois petits traités de Jean de Garlande, poète et grammairien anglais, qui vivait au xi« siècle. Voici un exemplg des OEqaivoca. L'auteur donne à la terre les noms de vierge, enfer, dieu, chair, élément, elc, et il justifie ensuite toutes ces dénominations par des passages de la Bible. La terre est appelée enfer, parce qu'on trouve dans Job : Antequam vadqm ad terram tenebrosam. Elle est appelée vierge, parce qu'il est écrit dans un psaume : Veritas de terra orta est y devirgine. Elle est appelée dieu, parce que rïjcriture a dit : Die tibi terra lèvent cœli supereminet opem. Elle est appelée vie éternelle, parcç qu'pn lit dans les psaumes : Portio mea Domino, in terra viventium. Elle est appelée chair humaine, parce qu'il est dit dans Job : Terra data est in manus impii.

C'étaient des subtilités de ce' genre qui occu-

LITT£ftATU&£ DANOISE. 19

paient en Bancmark les esprits forts du moyen âge. *- On étudiait encore :

7"* Les écrits de Donat le grammairien. Le livre de octo partibus orationis n'a cessé d'élre en usage que vers le milieu du siècle dernier ;

8° Les proverbes danois de Pierre LoUe/accompagaés d'une traduction latine en vers léonins ;

9^ Face tus 9 espèce d'enseignement proverbial , de civilité puérile» sans esprit et sans portée^ écrit ea vers latins.

A cette série de livres, dont Tusage fut interdit au XV* siècle par Chrétien 11, succéda :

r Fandamentam in Grammatica^ composé par Pierre Albertsen, vice-chancelier, qui s'empara avec habileté de ce qu'il y avait de meilleur dans \t. Doctrinale^ le Grœcismus et le Labyrinthes;

2° Epistolœ magni Carciy lettres fictives mêlées de quelques notices éparses d'histoire et de géograplue. Aux xv« et xvi® siècles, elles furent employées dans toute l'Allemagne comme modèle de style ;

S"" Fasciculus Morumj de Henri Boort, imprimé à Cologne en 1517 ;

4® Horticulas Synonymorum^ de Henri Faber , imprimera Copenhague en 1 530;

5' Vocabuhriam ad usam dacoram ordine tit^

SO UTTiEATimB DAN OI9B.

terarioj eam eorum vnlgaria interpretatione, imprimé à Paris en 1510.

Tels étaient les livres que la jeunesse de Danemark devait étudier; et Worm dit que le temps des éludes durait quinze ë vingt ans. Au sortir de là, les élèves qui avaient vieilli dans cette laborieuse recherche des subtililés scholastiques pouvaient entrer dans le clergé ou dans la magistrature ; mais les progrès qu'ils avaient faits dans le Doctrinale n'étaient plus alors qu'un titre de recommandation secondaire. Les nobles remportaient toujours sur les hommes du peuple. Les nobles possédaient les meilleures prébendes, et pour obtenir un de ces heureux bénéfices, sur lesquels toute une école avait les yeux fixés, il n'était pas besoin pour eux d'apprendre tant d'hexamètres, ni d'approfondir les mystères philologiques du Labyrinthe^ bu les ingénieuses combinaisons de la synonymie ; ils élaient nobles, et cela seul équivalait presque à un diplôme de bachelier. On cite dans l'histoire littéraire de Danemark un chanoine si ignorant, qu'il ne pouvait pas même signer son nom.

Mais au xn% au xm^ siècle, l'université de Paris était célèbre dans le monde entier; la réputa* tion d'un Pierre Lombard, d'un Champeaux, d un

LITTERATURE DAN018E. il

Abélard, y ^attiraient sans cesse une foule d'étran* gers. L^iniyersité de Paris était, comme les savants du mo3'en âgfe Tont dit dans leur langage emphatique, le plus beau bijou de la fiancée du Christ, Farsenal où Ton forgeait Farmure de la foi et le glaive de Tesprit; c'était la clef du christianisme, le paradis de Téglise universelle, le temple de Salomon, la sainte Jérusalem, Tarbrede vie dans le jardin terrestre, la lampe resplendissante dans la mai* sonde Dieu ^ Lé recteur de cette université, dit un écrivain allemand , était au-dessus de tous les mi* nistres, comtes, barons, cardinaux ; il marchait im-^ médiatemeîit après le pape et le roi. Celui qui avait étudié à Pai^is était à jamais réputé pour savant. Celui qui y prenait le grade de magùler pouvait aspirer aux plus hautes dignités ; on lui donnait le titre de magislratas excelUntià^ quelquefois celui de venerabilh magistrorum majestés ^ et parfois même , dans rhyperbolc poétique , on l'appela deitas. Un grand nombre de Danois fréquentaient aussi cet te université , et quatre d'entre eux furent nommés recteurs ^ ; ils faisaient partiie de la nation

• Balœl, BiiU univ. Paris.

« 1S12. Henhingafi de Dacia. — 1^26; iPetnu de Dada. — 1348. MagiilerJoliaïuiesIlîcolai — im. Ittcwitna lla|id.

i2 UTTBftATQM IMJKMSE.

anglicana^ ei habitaîeDi one maison qyî leur avait été donnée , non loin de la Sorbonne. An xv« siècle, tons les chapitres de Danemark étaient obligés d'entretenir un ou deux étudiants à Paris; au xs^ siècle, il est dit de résèque de Ribe, Stangberg : « Cet homme savant , qui aima les savants , décida et statua , avec le consaatement du cha* pitre , cpie personne ne serait admis dans rassemblée des chanoines sans avoir étudié dignement trois années dans quelque académie célèbre. •

Mais ces voyages ne furent pas aussi utiles à la science qu^onaui-ait pu Tespérer. La science universitaire de Paris avait pris une fausse voie; au lieu de s^appliquer aux recherches érudites, aux £s€ussions sérieuses, elle était tombée dans toutes les controverses étroites, dans toutes les subtilités d'une scholastique puérile. Il fut un temps où Thomme qui voulait passer pour docte el habile n'avaît pas besoin de comprendre les philosophes grecs et les historiens latins ; il fallait qu'il étudiât les entiiates, les nominalitales, et autres sublimes conceptions du même genre. On proposait alors et ou discutait sérieusement des questions comme celles-ci : s\ quelque chose est Dieu, ou si Dieu est quelque chose; si Dieu peut savoir ce qu'il ne sait pas^ ou ne pas savoir ce qu'il tait;

LITTÉKATUKE DANOISE. 2S

si c^est^ an plus grand péché de massacrer mille hommes que de voler une paire de souliers à un pauvre, ledimanche;. sije pape peut aholir la doctrine des apôtres ; sll peut commander aux anges ; si, lorsque Lazare ressuscita, ses héritiers étaient obligés de lui rendre son héritage. C'était h qui ergoterait le plus sur ces prétendues idées philosophiques; c^était h qui saurait le mieux attaquer son adversaire par un dilemme, l'embarrasser par un sophisme, ou lui échapper par un faux-* fuyant ; et quand les pauvres Danois s'en allaient chercher si loin ces merveilles de la science, en vérité on. ne peut pas croire que leurs voyagea pussent contribuer beaucoup aux progrés de Fîntelligence dans leur pays. D'ailleurs un grand nombre d'entre eux étaient attirés à Paris bien îQoins par le besoin de s'instruire, que par Penvîé de voir une ville où, dès le xii* siècle, la mode trônait comme aujourd'hui. Ainsi, au lied d'assis-' ter aux cours delà Sorbonne, ils fréquentaîétft lés lieux publics, les tavernes, les réunions, et s'en revenaient dans leur famille, comme le Jeàfn dé Paris de Holberg, avec un engouement ridicule pour tout ce qu'ils avaient vu aîDeurs, et un dédain profond pour tout ce qu'ils retrouvaient autoui* d'eux.

34 iXrrÉftATUBE DANOISE.

Le X?* siècle seioblait proineiÇre au Danemark des jours meilleurs. En 1474, Chrétien I^, qui avait fait un voyage à Rome, obtint une bulle du pape pour fonder l'univei^ité de Copenhague; il écrivit à tous les évêques de son royaume afin de leur recommander la nouvelle école, lui-même la prit sous son patronage, et lui donna pour vicechancelier un des hommes les pins instruits de son temps, Pierre Alberlsen. En 1478, Alberlsen partit pour rAilemague, et ramena de Cologne plusieurs professeurs. L'université fut inaugurée le 16 mai 1479. Pour augmenter le nombre des élèves, le roi Jean défendit h tout Danois d'entrer dans une université étrangère avant d'avoir passé trois ans à celle de Copenhague : Clu'étien II renouvela cette prdonnance. Mais toutes cps mesures, furent inutiles; Tuniversité était mal pourvue de maîtres et mal dotée ; elle déclina peu à peu, et les troubles civils qui éclatèrent en Danemark au XVI* siècle la paralysèrent entièrement. De 1530 à 1537, on n'élut, point de recteur. L'étudiant renonçai ses études, le professeur abandonna sa chaire, récole fut déserte : elle ne se releva de son anéantissement qu'à l'époque de la réformalion*

Tout ce qui se faisait en Europe pour le progrès de la science n^arrivait en Danemark qiie uès^

LITTÉRATURE D4NCHSB. 2h

lenletnenl» Gulemberg ayait découvert . rîtnprimerie depuis un demi-siècle; à Copenhague on n'avait encore que des manuscrits, el Pierre Albertsen donnait h Tuniversité, comme une coUection d'un grand prix, une bibliothèque de vingt volumes. Ce fut lui pourtant qui fît venir à Copenhague un imprimeur : Gottfried de Ghemen, dont la première publication date de 1 493 ; c'est une gl^mmaire latine. La seconde, est la Chronique riméef elle parut en 1495. Une imprimerie fut établie aussi à Odensée, une autre à Ribe. Mais pendant un^ grande partie du xvi^ siècle, la plupart des livres danois furent imprimés en pays étranger, à Paris, à Cologne, Anvers, Leipzig, Lubeck ; c'étaient des rituels, des livres de messe, et quelques romans de chevalerie.

Dans ce mouvement d études scholastiques, la la langue danoise n'avait pas fait de grands progrès. Dès le XI" ou le xu* siècle, elle commença à se séparer de la langue islandaise. Gram a même fait rémonter cette séparation beaucoup plus haut; il prétend qu'il y a toujours eu quek]ue différence entre les trois idiomes Scandinaves réunis sous le nom générique de Norrœna Tungu^ ou de Dansha Tangu^ et son opinion paraît assez probable.

Le^ plus anciens monuments de la langue da*

H UTTERATURE DANOISE.

noise remontent jnsqu^au xii^ siècle ; c^est la loi ecclésiastique de Scanie de 1141, la lol^ de Séelande de 1170. Mais le manuscrit de ces deux lois ne date que du xiue siècle. A la fin du même siècle, Henri Harpestreng écrivît un livre sur la médecine. Dans ces premiers essais de la jeune lang;ue, Télément islandais domine encore k un haut d^é. Ce sont les mêmes terminaisons de mots, les mêmes formes de style; c'est presque de l'islandais pur, quant à Tessence même de ia langue, mais l'orthographe a subi un grand changement. Ainsi la langue moderne du Dane^ mark marchait pas à pas, appuyée sur des règles traditionnelles ; et quand elle voulut s'en écarter, elle se soumit à l'inQuence de TAlIemagne, car elle n'était pas encore assez forte pour marcher d'elle-même. Elle emprunta à l'allemand, et surtout au plat allemand, de nouvelles formes, de nouveaux mots, et c'est là ce qui la distingue par- * ticulièrement aujourdliui de Fislandais.

Quatre siècles se passèrent avant qu^elle prît un^càractère assez déterminé pour devenir une langue littéraire. Le peuple , toujours occupé de guerres et de courses aventureuses, ne faisait rien pour la développer. Les anciens rois n'avaient à leur cour que des scaldes et des voyageurs qui

LITTBRATURE DANOISE. 3T

leur chantaient des vers islandais ou lenr récitaient des sagas. Les prétfes , les religieux n^entendaient que le latin, ne s'occupaient que de latin. Plus tard les rois oublfêrent llslandais et adoptèrent rallemand. Dès le xiv* siècle , Tinfluence de PAllemagne alla toujours en augmentant. Éric de Pomëranîe, qui succéda à Marguerite, et Christophe de Bavière, étaient AUetnands. Chrétien l«^, chef de la dynastie actuelle d'Oldembourg, était aussi Allemand. Les premiers professeurs de funiversité de Copenhague^ les premiers imprimeurs, étaient Allemands. La langue allemande se répandit dans toutes les classes de la société , et les savants conservèrent l'usage do latin. Saxo le grammairien composa Fhistoire de Danemark en latin ) et comme les hautes fonctions de l'État fn» r^t souvent confiées à des ecclésiastiques, au xiii^ siècle les lois étaient encore rédigées en latin.

Les premières lettres royales, écrites dans la langue du pays, datent du xiv** siècle. On commença seulement au xv® à employer dans les couvents des calendriers et des livres de prières danois.

C'est. d# cette époque que datent deux des plus anciens nK»Bume&ts4éla poésie danoise ; les Proverbes de Pierre LoUe et la Chrom^he rimée de

n UTTÉRATURE DAKÛISB.

2iid. L'histoire lilléraire de ce temps-là a été tellement négligée, qu'on ignore même qui était Pierre Lolle. Deux savants danois ont tâché d'indiquer où il avait été enterré , faute de pouvoir indiquer où il avait vécu. Tout ce qu on sait , c'est qu'il vivait au x\^ siècle. Il recueillit autour de lui,, dans les lois S dans les traditions du peuple, ces sentences morales, ces maximes de la vie pratique , ces leçons proverbiales, que l'Arabe enseigne à ses fils, que le dieu Odin chanta dans le Havamal , et qui vivent encore aux deux extrémités du monde, sous les toits de feuillage de l'Orient, sous le d^e sombre des forêts du Nord. Il y a dans ces proverbes un grand mérite de naïveté et de concision. C'est quelquefois un seul, vers qui renferme toute une idée de morale, quelquefois deux vers rimes, rarement plus. Pierre Lolle les traduisit dans un latin grossier et souvent fort peu intelligible, el les disposa par ordre alphabétique. Ce livre obtint dès son apparition une grande popularité; il fut admis dans toutes les écoles et devint l'objet d'un cours relier 3.

■ Le premier et le second de ses proverbes sont pris teitoellement dans la loi de Jnllande.

* Ces proverbes ont été publiés pour la première fois en 1506. ffycmp en « donné one noavelle édition , avec commentaires , en 1828.

ÙTTÉRATUltE DANOISE. 29

Chrétien Pedersen, qui vivait au xvi« siècle, se plaint beaucoup d'à voit* dû employer les plus belles heures de sa jeunesse à étudier ce mauvais latin. L'auteur de la Chronique rimée {Dendamhe Riimkrœnike) était un moine de Sorœ , qui vivait à la fin du xv« siècle. Il voulait faire une histoire de Danemark plus populaire que celles qui existaient de son temps. Il s'empara d'abord de celle de Saxo Grammaticus , et la suivit sans hésiter depuis le commencement jusqu'à la fin. Quand celleci lui manqua, il emprunta ses récits aux annales latines; mais au lieu de traduire l'œuvre de ses devanciers ou d.e raconter comme eux les événements, il voulut donner à son livre une forme plus dramatique : il amena tour à tour chaque roi comme un acteur sur la scène , et lui fit raconter sa vie, seà projets, ses exploits. 11 y a dans cette sorte de monologue un certain mouvement qui plaît au premier abord, mais qui devient ensuite monotone. Du reste^ ce livre n'a aucune valeur historique et aucune valeur poétique; il ne mérite d'être étudié que sous le rapport de la langue, comme une œuvre d'essai , comme un point de comparaison pour les oeuvres è venir».

' La première édition de celle chronique date de 1496. M. Molbech l'a poMiée, eo 1 835 , ayec une introduction et un glossaire.

ao unÈaikmKR danoise.

Un prêtre d'Odensée) nommé Mikkel, obtint quelque célébrité par ses composîtious religieuses. Il a composé plusieurs poèmes, dont Fùn assez long sur le rosaire ^ Il a chanté le rosaire avec toute Pardente croyance d'un Trai catholique; il a ▼anté les bienfaits de la dîme avec une rare naï« veté, et il a loué la Vierge avec un sentiment de vénération et d'amour qui rappelle parfois les adorations mystiques des mùmesinger. Dans ce poème, la Yierge parle à un religieux, et elle lui dit : <c Si par tes péchés tu t'étais fermé le ciel , si Dieu avait juré de ne pas t'y admettre, je peux encore te sauver, mais il faut me servir fidèlement. Je peux me placer entre lui et les coupables avant qu'il les condamne. Je peux le prier de créer pour eux un nouveau qieK »

Un peu après elle ajoute : « Si quelqu'un a commis une si grande faute qu'il soit banni de la face de Dieu , il doit lire avec dévotion mes psaumes ; je viendrai à son secours , et je lui rendrai l'amitié de Dieu. »

Le passage sur les dîmes n'est pas moins re-

* Le titre de ce poiSme est écrit eo latin ei en danois : £xpo9iiiapui* eherrima super rosario beatœ Mariœ f^irginis. — Her begynder en meghet nytthelig bog ont Jomfru Marie RosenkranXf imprimiée en 1615.

UTTÉaATUftE DANOISE. tt

roarquable. « Acquitte fidèlement la dîme, que tu dois au prêtre et à Téglise. Si tu manques à ce devoir, la sentence de Dieu te condamne et sa colère s'abaissera sur toi. Tu verras mourir tes porcs, tes bœufs, tes brebis. Le sol que tu laboures sera fsappé de stérilité, et de ton travail il ne naîtra que des chardons et des épines. Si tu n'acquittes pas fidèlement la dîme, tous les fléaux tomberont sur toi; tes amis t'abandonneront, tes enfants prendront le chemin du vice , ton fils sera pendu, toutes les joies de ce monde te fuiront, et lu descendras en enfer. »

Mikkel avait, pour son époque, un talent assez remarquable de composition. Ses vers sont nets et coulants ; sa langue est plus correcte que celle de ses prédécesseurs. Sous le rapport de la pensée et de rimagination , il n'occupera jamais qu'une place très secondaire; mais sous le rapport du style, il mérite d'être placé en tête des poètes danois du xv® siècle.

Une vingtaine d'années plus tard, la même ville d'Odensée vit apparaître un autre poêle, dont le nom mérite d'être cité parmi ceux qui ont frayé une nouvelle voie et indiqué un nouveau genre : c'est le maître d'école Chrétien Hansen, le premier qui tenta de fonder en Danemark un théâ-

tre^ Il écrivit trois pièces dramatiques, moitié plaisantes, moitié sérieuses , dont le sujet est vraisembiablement emprunté à Tancien théâtre allemand, et toute la composition accuse, par sa naïveté, Tenfaûce de Tart. La première a pour titre : Histoire d'an homme qui, au ntoyen tfun chien, séduit une fertime. Les personnages sont : Maritus^ Uxor^ Fir Rasticas ^ Bastuemand (baigneur), Mulier^ Monachus, Julicus, Fetuîa^ Diabolas^ Prœco. Le Prœco est le prologue qui ouvre la pièce ptir une harangue destinée à appeler lattention du public, et la termine par une sentence morale. Immédiatement après le prologue, arrive un bon bourgeois, nouvellement marié , qui part pour un pèlerinage et dit adieu à sa femme. Â peiné est-il loin que les galants se présentent à

* Noos ne parlons ici que des cfeorres de théâtre éerites selon quelques principes d'art et d'esthétique. Si Ton veut prendre le mot de théâtre dans toute son extension , H est certain que les Danois , les Suédois et les Norvégiens connaissaient depuis longtemps cette espèce de jeux scéiiiques, -dont on retrouve les traces dans Thistoire de tous leS'peuples. L'Edda parle du jongleur que Gylfe rencontre à la porte des dieux; Soore Sturleson raconte que ie roi Hugleik avait à sa cour des harpistes, des magiciens y des ménestrels. Plusieurs chants de iTom»peviser peuvent être regardés comme des compositions dramatiques qui se récitaient avec une sorte d'appareil théâtral , et les Lekare suédois , dont nous aurons occasion de parler plus tard , étaient accompagnés de moitqne et de pantomimes.

UTTÈRÀtUR^DANOISf:. * 33

la pdrlc« Çest d'abord un voisin assez rustique^ qui va droit ^u but et fait $a déclaraiioii d'amour, •sans y mettre beaucoup dé phrases derhélonque. La j^ue femme le renvoie très sèchep^uh II est remplace par un moibe «aux parpîes éfeg^ntes et doucereuses. Puis vient un homm^ de ^ur, qui fait les plus magni6ques promesse^. Mais les pfarases poétiques de l'un, Jea protestations de l'autre^' sont égalemept inutiles^ I^e moine, désespéré, se relire, l^'homme de cour va trouver une magî-* c,ienne et la paie pour qu'elle séduise, par quelque philtre^ le cœur de celle qu'il aime. La magicienne appelle à «on seçpurs les esprits infernaux; mais, comme elle n'est arrivée-pi'obablement qu'au premier échelon de la sorcellerie , les diables se mo«>quenl d'elle. L'homme de cour se fâche et menace* La vieille* femme , ne pouvant plus compter aur le secour% de son ami Belzébuth, s'avise d'un autre expédient. Elle prend ai^eç elle un chien noir^ laid et crotté, et entre en pleurant chez rinfiê^tble épouse du pèlerin. — Qu'avez- vous donc, ma bonne femme? dit celle-ci. — Hélas 1 madamç^, il m'est arrivé un grand malheur. Imaginez que j'avais une fille charmante, la plus belle, la plus tencire, la plus délicieuse jeune fille que l'on* puisse ' voir. Un homme vient lui faire la cour; elle refuse

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de récouter. Il persiste , elle est impitOTable; et cet homme , pour se venger, Ta chaQgée en chien« Voilà ma pauvre Bile, ajoutà-t-elie en se tournant' vers le -hideux animal qu'elle avait a«iené. «-^ Qh t^e\ ! est-il" possij^le? s'éonie la jeune tomne; si l'on refuse <^éeou|er une proposition d'amour,' courf^ on risque d'étrç ainsi changée en b^le?— ^M'en doutez pas, madam)^,^ c'est ce qui ^e'yoîMons les jours. — Et moi, malheureuse] quC^i renvoyé si ^cruellement ce matin un homme de* cour d'une grâce et d'une, amabilité pariaite! — Fajtes^le re* venir, je vous en conjure, dit la sorcière; on ne sait ce qui peut»arriver. — ; L'hqfpine dt c#ur;revient, la pièce est finie, ^t le spectateur doit s'en aller très édifié de cette nouvelle manière dé séduire une femme.

La sec&nde pièce est le Jagement de Paris. Ce n'est pas autre chçse qu'un combat de coquetterie entre les trois déesses qpi cherchent à gagner les sdffragesde leurs juges. Junon lui promet le ppu*ivikir. Minerve la sagesse^ Vénus l'aifiour. Paris , qui est jeune, ne se soucie ni du pouvoir ni de la sagesse; il acëepte l'amour, et Junon se retiî^ en 'prpférant des cris de vengeance^

La troisième pièce est la Vie et la Mort de suinte Dorothée. C'est un mystère calqué sur une pièce

, LITTtRATUftÉ DAlVOiSE. Ul»

qu on jouait,' au xvi* siècle, «ti France et en Allemagne/

Dans ces œuvres^ dramatiques, le bon maître d'école d'Odeàs^ n\i pas un grand nrerile d'in- Vention ; mais il jette çà et là quelques traits de mœurs mt^resJ^a^ts et quelques réflexions assez piquantes.«Ses vers sont , du reste, généralement , bien tournés , et sdn styie indique on progrès dans le développement de la langue. »

Tandis que Chrétien Hansen essayait de londei' Fart dramatique en Danemark, un auteur, dont nous Ignorons le nom, traduisait des Bomans de cheyakèrie et des contes plaisants, Thisloire dé iVuus, et rhistoire galante de Flores et Blantzeflor.

Ruus est une de ces satires ameres que le moyeh âge lançait, de temps à autre , contre les moines , comme pour protçster dé soo indépendance, au iQoment même où il agissait en disciple.. Uauli^ur . de Ruus raconte ^u'un jour le désordre s'était mis dans un coûtent/ La désobéissance avait levé le front devant Fautel, le vice avait franchi Ja porte des cellules. Le diable, qui tenait depuis longtemps J'œil ouvert sur cette communauté, pensa qa'il y ava[|L là une bonne récolte d'âmes k faire, et que ce serait une honte à lui de la laisser échap* per. Le voilà donc qbi fevet la livrée, se donqe

une figure liypocrite'et vient se présenter comme domestique. L!abbé qui Fintet^roge. lui reqpnnaît des dispositions et le prend pour cuisinier* Merveilleuse idée fie Fabbé! Dès le**joâr où le diable posa la main sur les fourneatix, tout le couvent s'épanouit comme unenjai^qn d« village'dans un \ • jour de noces. Dè^ ce jour-là,, adieu las jeûnes et le carême, adieu les longues^ veilles et les mafigres collations. Le savant cuisinier déclara indigne de son art et proscrivit sans rémission Jia fade nourriture ordonnée par lès règlements»4I employa les épices, il Inventa de nouveaux raKinemenl;s pour éveiller l'appétit blasé de ses naaitres et prolonger l'heure des repas. Dès le matin, le feu de l'enfer pétillait dans la cuisine , la table ployait ëous le poids des lourds jambons et de9 quartiers de chevreuil, et pendant toute la journée la cave était ouverte. Les moines s^asseyaierïl là, entonnant uq|e chanson tachique, et le diable, "qui les traitait si bien, remarquait à leur rotondité croissante que ses effôçts n'étaient pas perdus. Quelques mois se passèrent ainsi dans une douce indolence , et celui . qui avait si bien installé la -joie et la paresse dans le couvent, se crut en droit de demander une récompense, il voulait être moine ; on le 6t moine.. Il prit le froc entre deux tbnneaux et s'appela frère

Ruus. Cette foi& le malheupeQx*cloitFe fût l.out b fait au . pouvoir de J'enfer» Le chd^uF fut abantiûiuié; réglîse u'enteudit pius.ni chants religieu^Ë, ni prières : frère Ru^is etait4e maître; il coiumaudait à TaljJ^é) il commandait aux moines; il burait le jour^ il courait la nuit^ et il -éprouvait un singulier plaisir à faire voir tirstincteineDt Tbabittlis religieux dans des lieux où jamais, il n'eût dû ap* paraître. Quand il copioiçnçait ses excursions à ti!avers qhamps; c'était un grand màlheuii* poui* toutes les «maisons où il passait et tous les paysan^ avec lesquels il s'arrêtait à causer le long de Ig roule. Son souffle envenimé répandait autour de lui la contagion, et rarement il entrait dans un village sans y susciter une querelle , ou sans y coinmettre quelque vol honteux. Mais un jour il devint lui-m^me victime de sa méchanceté. Il avait enlevé une vache à un pauvre paysan qui ne possédait rien de plus' au monde. Pendant tout le jour et toute la soirée , le ms^Hieureux chercha sa vache dans la plaine et sur la colline. Quand la nuit vint, il se trouva égaré au milieu d'une forêt et sfi réfugia dans un tronc d/arbre. A ses pieds, il aperçut un passage souterrain ; il y descendit, et, après avoir marché longtemps, longtemps à travers dqs détours obscurs, il arriva à la porte de l'enler.

n UTTÉRATIJIŒ DAMOiSE.

C'était un jour d^udience solennelle* Satan était assis sur son irône^ et les émissaires qu'il ayajl envoyés de par le^ mondé , venaient lui rendre compte de leurs voyages. Les uns avaient alluivié la guerre civile, d'autres avaient semé la dîsce]!^4e entre les familles , d'autVes avaient propagé rbabt* lude du vol, soufflé le blasphème, profané le sancr tuaire, et le roi des enfers 'était là qui écoutait ces bulletins «de crrmç, tttntôt riant d'un rire horrible, taniôt encourageant, ses ministres par uq signe de tête- Tout à coup on vit s'avancer un demoa poi^ tant le froc et la sandale. C'était frère Ruus. Il vint se prosterner aux pieds de son maître, et lui raconta sa vie de couvent; tous les diables lui enviaient une telle œuvre , et Satan applaudit. Ce récit 'de Ruus termina la séance. Les dfables retournèrent à leur chaudières } Satap se relira dans les profondeurs de l'abîme, et le paysan, l'âme toute troublée, remonta dans son tronc de chêne. Le lendemain, il alla trouver l'abbé et lui raconta ce qu'il avait vu. Les yeux de Tabbése dessillèrent; U recqnnut ses fautes, assembla les moines et les prêtres. Tous se jetèrent à genoux, implorèrent le pardon du ciel. Ruus fut chassé honteusement, et le cloître reprît sa vie austère.

J'ai analVvSé ce conte grotesque, parce qu'il est

LITBÎBRATUliK DâNOISt. . 99

du nombre de e«ft œuvres dHinaginatioii qui cdvao* lerisest le majren âge. 11 apparaît à tray^ra Icd eompoafiioDs rdigiemes de l*époque, cçmaie bi figurer t»api^ea fdtt yp4les gpthiqfuœ à traTer$ les MMaus^dVèires. ei bs boulets de fleure JC'es4 UDe%igi:aBai)3e4tt p^tieu ëWe pciéi^^ unieri dW crédutite aiiciuflit^ii^d'iiliepeiitâe de fbi. Ce cbnife a été répandiii leri AUannagiie^el en ÀDgleleire^ ^ J'igQQre iqudUe époqde le Danetxkark s'to e^i onparé. . ; .

hérowéû de Ftàrês et Blanh^s/lar Aitimpriroé à Copenhague en 1509. Cette œuvre galante de chevalerie a été lue du nord au midi, dans tous les castels. I/écrîvaîn danois n'a fait que la reproduire dans une traduction rimée assez plate'.

Tel était Fétat de la littérature en Daneniak^k au XTi* siècle.; mais à côte de celte poésie écrite si chélive et si pauvre, Jl y avait une poésie traditionnelle, une poésie mâle, lîche, féconde, qu-^. grandit au milieu du moyen âgedanois commeune

* On litHans tes Parœmiœethicœ deSeidelin, imprimées à Francfort en 1589 : tt QuU non legii qua frater Rausckius agit? »

* L'idée première de ce roman a été faussement attribuée à Boccace. Il fat introduit dans le Nord par Euphémie , comtesse de La Marche de Brandebourg, reine de Norvège. Euphémie mourulen t313^ et Beccaca^ naiitiiten 1613.

40 tlTTÉllATURE DANOISE.

forêt de çhénés au milieu d'une lerre aride* C'est la poé^.des Kcempevisér. Penda»! longteoips les iffiaux esprits la mëconnureot, les savants la dédaignèrent ; mais le jour ^une main intelligente arracha de l'oubli dette harpe sonore, le jour où oette-Toix des anciens tçmps retentit de' nouveau jorla terre des scaldes, .la foule Técouta avec sur^ prise, les savants furent émus, les poètes applaudirent, et le Danemark n^eut plusriet) à envier aux chants héroïques d'Espagne, aux ballades d'Ecosse* Il avait son Cancionerai il avait sa Mimtrelsy.

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