TE6NER
Wexiœ ^ est une petite ville de la Smalande,
une ville de trois mille âmes, bâtie en bois comme
la plupart des villes de Suède, et entourée de
bruyères et de sapins. Je n^oublierai jamais Tim-^
pression de tristesse qui me saisit quand j'entrai là
pour la première fois. C'était un soir d'été, très
tard. Il avait plu tout le jour, et j'avais traversé,
au milieu de la pluie, les vallées bourbeuses, les
collines arides de cette province. Un nuage épais
couvrait le ciel, pas une étoile ne scintillait dans
lombre, et je distinguais à peine l'ornière grisâtre
que je devais suivre pour ne pas m'égarer. Dans
la campagne, on n'entendait que le frémissement
du vent à travers les arbres, et les gouttes de pluie
tombant avec un son argentin sur le feuillage. Dans
* Faole de caractères accenlaéi, nous ne pouvons écrire que très imparfaitemeol les noms suédois. On prononce Wekdiieu et Smolande.
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la ville; il n'y a?ait plus ni lumière, ni mouveinent; toutes les maisons étaient closes^ toaies les rues ensevelies dans une eomplèie obscurité.
Quand je passai au pied de Téglise, Tfaorloge sonnait minuit. Dans le silence profond qui m'entourait, ces douze coups de marteau avaient un retentissesèment sinistre. lime semblait entendre réternelle voix du Temps dans une ville de morts. Je m'en allai pas à pas à la découverte de Fauberge oà je devais m'arréter, et, pour la première fois de ma vie, je regrettai de ne pas rencontrer un de ces gardes de nuit dont la voix criarde et le chant monotone ont si souvent troublé pour moi» dans les villes du Nord, le calme d'une belle soirée, le repos d'une belle nuit. A tout instant, mon che* yalfatigué glissait sur le pavé humide. L'epfantqui me servait de conducteur le prit par la bride, et nous arrivâmes à la porte d'une grande maison construite en poutres, couverte en planchas. Il fallut frapper lotigtemps avant que le domestique vînt nous ouvrir; car, dans ces paisibles habitations de la Suède, on n'attetid plus personne passé neuf heures du soir, et l'arrivée d'un voyageur à minuit dérange singulièrement le cours ordinaire de la vie. On me conduisit dans une grande chambré froide. Un canapé servait de lit; sur les mu-
LITTÉRàTURB 8UÉDOI8E. 3IW
railles nues et nouvellement blanchies, Tartiste dd la cité avait peint des bouquets de fleurs tels que jamais les botanistes n'en ont v\Xi et, sur lè parquet, les domestiques avaient effeuille deà branched de sapin» Je trouvai tout cela magnifique, car^ depuis mon départ de Copenhague, je n'avais pas acquis le droit d'être difficile, et je m'endormis avec la joie d'un hoinme qui est arrivé à son but. J'étais dans la ville épiscopale habitée par Tegner. Le laademain, je fus réveillé par une rumeur confuse qui me semblait annoncer quelque événe^ oseni extraordinaire. C'était un jour de foire» Dans les contrées où les communications sont lentes et difficiles, les foires ont conservé leur première so<^ lennité. Dans le Nord, elles ont remplacé lésant ciennes réunions de FAlthing. Un jour de foire dans la capitale du district est une circonstance grave doiit on parle longtemps avant qu'elle arrive et longtemps après. Ce jouNla, toutes les maisons dispersées h travers la forât sont en mouvement; le paysan part avec les bestiaux qu'il a élevés, où la charrette chargée de seigle et de foin. Les pa* rents qui vivent éloignés l'un de l'autre et ne se rencontrent jamais ni aux fêtes de leur village, tit à l'église de leur paroisse, se retrouvent ici à la porte d'un cabaret ou d'une maison de marchand.
Ils se racontent leur histoire de quelques mois. Ils se disent leurs projets» S'ils ont eu quelque difficulté ensemble, la table de Tauberge avec ses flacons d'étain les invite à la reconciliation. S'ils ont un enfant à marier, ils parlent des belles paires de bœufs qu'ils lui donneront. Plus d'une vieille haine s^est évanouie ainsi dans le cliquetis harmonieux de deux verres qui exhalaient un parfum d'eau-de-vie, et plus d'une jeune fille, qui était venue ici sans songer à rien, s'en est retournée emportant sur ses joues un baiser de fiançailles*
Ce jour^là, toutes les rues de la ville que j^avais Tues la veille si mornes et silencieuses, étaient traversées par une foule de voitures, d'hommes à pied et à cheval, de femmes et d'enfants. Les uns faisaient déjà leur repas du matin, assis sur le seuil d'une porte et tirant leurs provisions d'une corbeille d'écorce; d'autres, couchés nonchalamment sur leur charrette, semblaient n'être venus là. que pour jouir du spectacle qui s'offrait à eux. La charrette du paysan suédois est une véritable maison roulante qui doit lui servir dans toutes les occasions. En voyage, il s'arrête rarement dans une auberge; il emporte avec lui tout ce dont il a besoin; il mange dans sa charrette et dort dans sa charrette.
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La plus grande partie des étrai^;ers venus à la foire étaient^réunis sur la place. Cétait là que les marchands de Golhembourg el de Norrkœping avaient dressé leurs boutiques. Cétait là qu^on voyait briller les étoffes de soie, les rubans moi* rés, les objets de luxe et de fantaisie. Je m'avan* çai au milieu des rangs Serrés de la foule, curieux d'observer toutes ces physionomies. Les femmes de la Smalande sont, en général, grandes, belles, blanches. Elles portent un corset de drap étroit, et une longue tresse de cheveux flotte sur leurs épaules. Les hommes ont conservé leur jaquette bleue avec des boutons d'acier, leur grand gilet brodé sur la poitrine et leur chapeau à larges bords. Mais le vent des révolutions souffle de tou* tes parts. Dans cette espèce de congrès commercial, les femmes étaient debout devant la boutique du marchand, contemplant avec un regard avide le fichu de soie aux riantes couleurs et le ruban aux reflets dorés. Les hommes, arrêtés à Fécart, causaient de ce qu'ils avaient lu dans les journaux* Je voyais venir le moment où lès femmes échangeraient leur robe de vadmel contre une robe de calicot , et où les hommes s'intéresseraient à la question d'Espagne. Ailleurs, la civilisation marche à l'aide des bateaux à vapeur, des chemins de
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fer; ici, elle se dévetappe au moyen des foires. Après avoir regardé pendant quelque temps ces différents groupes, qui eussent pu -fournir tour à tour un sujet de tableau k la capricieuse fantaisie de Hogarth et à la douce imagination àe Greuze, je me rappelai que j'étais venu ici pour voir une des célébrités du Nord. Je m'approchai d'un paysan et je lui demandai où demeurait Tegner. — cAh ! notre évêque, me dit-il en ôtant son chapeau. C'est là sur la colline, dans cette grande maison que vous voyez au bout de l'avenue. »
- Je traversai rapidement le chemin qu'il venait de m'indiquer, et j'entrai dans le vestibule d'une maison construite en bois comme toutes celles de la ville, mais peinte en blanc, entourée d'acacias , et assez semblable au;x jolies habitations d'été qu'on voit en Normandie. Un domestique m'introduisit dans une grande salle meublée avec une sorte de luxe parisien. Là, j'aperçus uu homme d'une cinquantaine d'années, grand, fort, portant un habit noir et une plaque d'argent sur la poitrine. C'éuit Tegner. On m'avait dit qu'il était d'une nature sérieuse, parfois triste, et il y avait, en effet, dans son regard, dans sa voix, une expression de mélancolie frappante. Mais peu à peu son regard s'anima, sa voix reprit un timbre plus vif. Nous parlions de
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poésie, et un aom de poète; une idée d'art, faisaient ▼ibrer en lui une corde sonore assoupie dans la retraite et l'isolement. A mesure que laconver* sation se prolongeait, elle devenait, de son côté, plus franche et pilùs intéressante. Il ne mettait pas d'empressement à parler, mais sa parole avait un accent énergique, et il formulait en quelques mots fermes, concis, un jugement ou une pensée élevée. Quelquefois aussi sa conversation tournait à la plaisanterie* Elle était spirituelle et acérée, mais je re«grettais d'y voir éclater de temps à autre des saillies qui me rappelaient ce qu^on nous raconte des abbés coquets du dernier siècle, et j'aurais mieux aimé le retrouver grave et pensif tel qu'il m'était appaa*u d'abord*
Nous passâmes tour k tour en revue les princi* paux poêles du Danemark, de la Suède, de l'Aile* magne, et cet entretien me révéla en lui une modestie qui commence à devenir très rare dans notre monde littéraire. Il parlait des autres avec amour, avec respect, et de lui avec indifférence. Le soir, il fit apporter du punch dans sa chambre, il ouvrit les fenêtres du balcon, et me prenant par la maiti : — Voyez , me dit-il , notre natuxls du Nord n'esta elle pas bell|Ç? — Dans ce moment, le paysage, déroulé devant nous présentait, en effet, un charme
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singulier. La ville étai^ à oos pieds et paraissait affaissée dans la campagne comme de3 nida d'àloueUe dans les sillons. Près deja, op entrevoyait une ceinture de collines couvertes de bruyère, une longue ligne de sapîna coupée par des lacs; les rayons du soleil couchant scintillaient à travers les rameaux verts de la forêt, piais le ciel était encore chargé de nuages, et il y avait sur toute celte natureuné sorte de voile mystérieux. Tout, autour de nous, était déjà assoupi; tout était plongé dans un silence qui nous saisissait ma}gx*é nous* L^oiseau dormait sous le feuillage; les fleurs donnaient dans la prairie, et TeaU limpide des lacs s'endormait sous les rayons de potirpre du soleil, comme une jeune fille sous le baiser du soir de celui qu'elle aiine. Cependant on sentait que sur cette terre paisible, sous ces ombres mélancoliques, il y avait encore du mouvement, de la vie ; il y avait en- Qore de la sève dans les plantes et des parfums dans l!ah*. C'était la poésie du Nord, la poésie triste et rév^use, qui se recueille en elle-même, et soupire en silence ses élégies d'amour et ses hymnes religieux. Je quittai Tegner à regreU Le cœur éprouve un singulier sentiment de tristesse quand on s'éloigne de l'homme que l'on a connu en pays étranger ; car, lorsqu'on va poursuivre sa route dans
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une autre contrée, qui sait si jamais on pourra renouer te lien qu'on venait de" former, entendre la VOIX qui vibraitharmonieusement au fond de ùotre âme, et contempler ia figure qu'on aimaii? Lui aussi semblait ému de cette séparation^ ef it me dit avec un accent de douceur et de mélancolie que je n'ai pas oublié : « Revenez bientôt, et restée:' longtemps.»
•Tegneresl l'un des écrivains les plus populaires du Nord. Il n'y a, j'ose le dire, pas une famille suédoise qui ne possède ses œuvres, et pas une jeune fille qui ne puisse réciter d'un bout à l'autre les plus beaux passages de ses poëmes. Le musicien, le peintre, le sculpteur, se sont emparés de ses vers; et quand on entre dans un salon, on aperçoit sur le piano une romance de Tegner, et sur la muraille des gravures ou des tableaux repré-^ sentant les plus jolies scènes èiAxel ou de la Saga de Frithiof. Les gens du peuple eux-mêmes partagent cet enthousiasme ; ils connaissent les vers de Tegner, et les lisent le dimanche. J'ai vu, k Upsal, une pauvre femme apporter sur le comptoir d'un libraire deux shellings, et prendre en échange une feuille de papier gris, grossièrement imprimée. C'était un des chants de la Saga de Frithiof.
Cet homme, qui a acquis un si grand renoms
AOÙ LITTÉRATURE SUÉDOISE*
dans son pays; cet hotninç, qui ne peut aller d'une TÎlle^ Tautre saps trouver , comme un roi, des gens empressés qui l'attendent sur le diemin, et des couronnes de fleurs dans la maison oir Jl s'arrête ; dët homme qui a fait en littérature un miracle unique, celui d'être aimé saps envie, d'être loué sans critique , n'est pourtant pas un grand poète, dans le sens quejious attribuons à ce mot : il lui.manque deux qualités essentielles^ la f(M*ee«t l'invention. Tegner n'a jamat9 rien inventé. Son j^xel est une fable invraisemblable et en même temps vulgaire, et sa Saga de Frilhiof^ est la reproduction exacte de M^ saga islandaise. T^^er n'est pas un de ces hommes qui, d'une main vigou^ reuse, soulèvent les blocs de marbre pour construire leur monument. Il n'est pas de cette haute famille de poètes à laquelle appartiennent Shakspeare et Goethe ; mais il doit être rangé au premier rang de ces hommes aimés, quicherohent la poésie dans le» émotions de leur coeur plutôt que dans les effioits de l'imagination, qui se <!réent, avec leurs croyances pieuses, avec leurs rêves d'amour, jon monde idéal plein de douces harmonies, d'illusions dorées et de pensées suaves. '
Tegner a un admirable talent d'expression; son style est pur, limpide, riche d'images, et habile^
ment coloré. Son vers est franc et correct, facile et $onore. Quand on lit ses poésies^ on dirait que toutes ces strophes, si scHipIes et si gracieuses ont été jetées d'un seul trait, comme un coup de pîriceail, comme un accord de musique^ et cependant il est évident qu^il n'en a pas écrit une seule sans TaToif étudiée et corrigée avec soin. Quelquefois, comme Va dit un critique suédois ^ sa poésie légère ressemble à une bulle de savon ; mais c'est une bulle transparente où sereflètent l'azur du ciel et 4es plus purs rayons de tymière* La même harmonie de langage, la même finesse d'expression^ se retrouvent dans les discours en prose qu'il a prononcés en diverses circonstances. C'est sans doute à ces qualités de style que Tegner doit une grande part de sa popularité ; mais il la doit aussi à la nature de ses inspirations, aux idées dont il s'est rendu l'interprèle. Dans chacune de ses œuvres, il a toujours été l'homme du Nord , l'homme de la Suède; il a chanté avec enthousiasme les montagnes vertes, les solitudes agrestes, les lacs bleus de son pays. Quand il a essayé de faire un poëme épique, il a pris son sujet dans une chronique nationale ; et, quand il a dépeint ses rêveries
' HammarskiBld» Svemfyi f^itterhetm.
4a^ LITTÉRATURE SUÉDOISE.
roélancoUque:» ^ il a été comme Torgaoe ^fidèle d'qne pensée générale, d'une di&positîon d'âme habituelle dans son pay^ Chacun l'a écouté d?ec empressement, car chacun a cru retrourm*, dans ce qu'il disait, une partie de ses propres émotions.
La popularité du poète ne tient pas tant à la hauteur de son génie qu'à la dii*6Ctk)nde ses id^età la forme dont il les r^vêt. Les plus grands poêles, nous le sarons tous, nt sont pas les plus populaires; c'est un fait triste à constater, car il prouve que le sentiment de notre personnalité l'emporte sur le sentiment de l'art. Mais c'^est un fait vrai. C'est ainsi, par exemple, qu^en Allemagne, ^û^ ger, ^vec quelques ballades, a été plus populaire, dans le sens absolu du mot, que Klopstock ayee ses odes énergiques' ^ sa Messiade. C'est ainsi que Schiller a aicore plus de lecteurs que Goethe.. C'est ainsi qu'en AngleterreJa dianson légère de Thoàias Moore l'emporte encore sur la poésie profonde de Wordsworth. Avant que nous en venions àju^er la poésie comme œurre d'art, selon ses qualités essentielles, et non pas selon des p»rétentions étroites ou des préférteces^ trop rigoureuses , que de progrès n'avons'-nous pas à faire !
Tegner'a peu écrrt^ et tout oe qu'il a écrit n'est
]>as encore publié. I) n^existe jusqu'à préseni de lui que deux volumes imprimés : Smœrre Diktér (petits poèmes) ■, et Frithiofs saga^. Le premier renferme les pièces lyriques écrites à différentes époques, ^t dispersées daps plusieurs recueils. Ce sont des poésies de circonstance, des chants patriotiques et des odes élégiaques. Les poésies de circoiistance ont peu d'intérêt. -L^événement qu'elles célébraient est loin de nous, et Thomme dont elles devaient illustrer la mémoire et déjà oublié. Les chants patriotiques sont écrits avec fermeté et énergie. Il y a là bien des strophes que les Suédois ne liront pas sans émotion, et qui vivront toujours parmi le peuple. Les odes élégiaques sont une ex* pression plus fidèle et plus complète de Tindividualilé du poète. C'est 1^ qu^il épanche son âme, c'est là qu^il laisse toute sa vie intérieure se refléter comme dans un miroir. Sa poésie est souvent semblable à ces paysages du Mord, où les rayons de soleil les plus purs apparaissent à travers un rideau de feuillage sombre. Elle est grave et mélancolique, mais forte dans sa mélancolie. Quand il s'attriste, il ne perd pas toute résolution ; qqand il
* 1 vol.in-So, Stockholm, 1823.
> 1 vol. in-8o, Stockholm, 1825. La cinquième édition a para en
ilO LITTÉRÀTUaE SUÉDOISE.
pleure, il ne désespère pas. Une noble fermeté le soutient, et une pensée religieuse Télère au-dessas des agitations du moment. Il indique à on jeune homme le chemin qu'il doit suivre dans la vie, et il lui dit : « Appuie- toi sur 1( bâton de l'espprance ! apprends et réfléchis ! puis lève-toi, et combats pour les hommes avec la parole, avec l'épée ! Sois méconnu, sois haï, inais presse encore les lionnnes sur ton cœur déchiré'. »
Il pense à ses inspirations de poète, et pour avoir plus de force, il élève ses regafrds au ciel :
o Soleil qui as fui loin de moi, voici que tes rayons éclatent de nouveau au sommet des montagnes. Je veux t'învoquer avec les myriades d'êtres qui peuplent la nature. Écoute-moi, père de là lumière, écoute-moi, père du chant !
a Enseigne-nooi à peindre pour ce monde obscur les scènes célestes; donne-ipoi» la langue et l'expression , afin de fixer sous une forme vivante les images fugitives qui passent devant mes yeux!
a Donne-moi la force de mépriser la présomption des sots et les injures de ce monde si docte, qui se raille des œuvres du poète *. »
* TmenYngling.
* Sk^ldens Morgenpsalm
Souvetit aussi une idée mystique, mais une idée
charmante, apparaît dans ses poésies. Cest que
noire existence n'a pas commencé avec des cris
d'enfant sur cette terre; c'est que notre âme a déjà
Tecu aille^irs, et qu'elle aspire à retourner dans le
monde d'où elle a été bannie, parmi les anges qui
onl été ses frères; et quand le poète entend le
frémissement de la brise à travers le feuillage, il
lui semble entendre la xoix harmonieuse des êtres
célestes; et quand il regarde le rayon des étoiles
dans les ombres du soir, il lui semble reconnaître
les sphères où il a vécu :
Sur mon chemin désert les étoiles fidèles.
ProjetteBt leurs rayons et sonnent à mes yenx. ' Gomme Toisean des champs, l»h I que n'af-]e des aile» Pour m'en aller là-haut dans ce monde Joyenx P
Sur le nuage d'or qu'on voit passer dans l'ombre, Un ange m'apparait avec sa harpe en mahi ; ' Il se penche en limt sur notre terre sombre , Son visage est si beau 1 son regard est divin.
Silence l le voilà qui prend sa harpe et chante, Et son doux chant se mêle au murmure du vent. Oh ! Je te reconnais, musique ravissante, Mon Ame t'écoota bien jdes fois en rêvant.
Oui, je me le rappelle, un Jour J'ai vu cet énge ; Sur ces astres un Jour ses frères m'ont parl^.
MAintenant ]e nàè Mid, une tristeue étrange Me poanait daiif ee monde où Je fis isolé.
Les chants aériens, les étoiles brillantes Éveillent dans mon cœiir un ardent souvenir.
Dans Yos pieux concerts, dans vos sphères' riantes^ Anges du del, Uentôt laisses&-moi revenir.
Souvent aussi Tegner a chanté l'araour. Il Fa chanté avec une ardeur de jeunesse et une sorte de passion méridionale; puis, comme si ce n'était là qiie l'ivresse d'un moment, il est revenu à des rêveries plus idéales, et il a dépeint l'amour plaintif, Tainour mystérieux, Tamour avec ses vagues souvenirs d'une origine céleste et ses profondes aspirationsque les Allemands appellent sehmucht. La pièce suivante peut donner une idée de ces rêves d'amour que le poète a reproduits plusieurs fois sous différentes formes :
Miracle de la terre, 6 merveUle profonde I Amour, astre de joie, amour, souffle divQi, Brise rafraîchissante an désert de ce monde.
Espérance des Dieui, charme du sort humain I
Cœur vital, cœur ardent au sein d<e U nature» Dans Focéan le flot cherche le flot vermeU, Et les étoUes d'or, dans l'atmosphère pore.
Tournent avec amour autour de leur soleH.
LITTBilATURE SUÉDOISE. 4U
Ii!aiiioiir tsif pom le eœor qui regarde en urièïe, Une clarté pâlie, an sonvenir lointain D*an temps de bonheur par et d'an temps de lamière, Qae notre humanité connut à son matin.
Alors elle habitait sons an ciel sans nnage, Elle ét^t innocente et forte, et belle à voir. Dansant, chantant avec le charme du Jeune âge. Et dans les bras de Dieu s'endormant chaqoe soir.
Alors tous ses accents étaient mie prière, Et les anges du ciel la nommaient tous leur saur. Hélas ! elle est tombée. Elle a , sur cette terre, Perda sa chasteté, son repos, sa candeur.
Mais qaand l'amour parait, elle lève la (éle. Et rêve et se souvient du bonheur d'autrefois ; Les doux chants du printemps et les vers du poëte L'entretiennent d'amour, loi rappdlent sa voix.
Et son âme s'ébranle à cette voix légère, Gonune aux accords chéris du ranz national hd pauvre Suisse errant sur la terre étrangère S'émeut, paH^ite et songe à son pays natal.
Toqte qettc^ poésie tendre et religieuse qui aoiine rame de Tegoer se développe surtout d9DS deux œuvres d'une plus grande étendue^ que renferme son premier recueil, et qui ont beaucoup contribué à sa réputation, la Première Communion (Natt- (VARDs BARN£N)et Axel. La Première Communion
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est une idylle d^où s'exhale le parfîim d'un encens religieux^ une idylle où il n^y a ni bergers , ni bergères, point de ruisseau qui murmure unnom chéri, et point d'arbres ornés de chiffres d'amour. Le tableau d'une église champêtre, la piété d'un groupe d'enfants, les exhortations paternelles d'un yieax prêtre, voilà tiiutle poème. M. Sainte-Beuve Tacite avec raison en parlant de Jocefyn ', car c'est un épisode solennel de la vie du prêtre, et TegnerFa écrit après avoir recula consÀ^ration. Le commencement de cette idylle est une charmante description d'une fête religieuse dans un village.
a La Pentecôte, ce ravissant jour de fête, est revenue. L'église du village, avec ses murailles blanches, brille aui^ rayons du matin. Au sommet de la tour, orné d'un coq de métal, les douces clartés d'un soleil de printemps apparaissent comnie autrefois les langues de feu des apôires. Le ciel est bleu et clair, le mois de mai a pris sa couronne de roses et revêtu sa parure solennelle. Le vent et lesruisseanx semblent, dans leur joyeux murmure, annoncer la paix de Dieu. Les fleurs soupirent aussi avecleurslèvres roses, et, sur les branches d'arbres flexibles, les oiseaux chantent un hymne au Trës-
' Revue deê Deux Mondés ,1836.
LITTÉRATUREL^ÉDOISE. US
Haut. Le cimetière est nettoyé et propre. La porte par laquelle on y entre ressemblé à un berceau de verdure, et sur chaque tombe, sur chaque croix de fer, on aperçoit une. couronne embaumée, dernier don d'une main amie. On a même orné de fleurs le cadran solaire qui s^élève là entre les morts depuis plus de cent ans. De mèmp que Taîeul est l'oracle du village et de la famille, et reçoit au jour anniversaire de sa naissance Fodrande de ses enfants et de ses petits*enfants, de même le vieux cadran, le vieux prophète, avec sa muette aiguille de fer, indique sur sa table de marbre le cours des temps, tandis qu'une éternité silencieuse repose a ses pieds. Au dedans, Tégliseest ornée avec soin, car c'est le jour où les enfants, espoir de leur famille et favoris du ciel, doivent renouveler an pied de Tautel les promesses de leur baptême. Chaque coin a été visité, frotté, et on ne voit pas trace de poussière, ni sur les murailles^ ni à la voûte, ni sur les bancs peints a l'huile. L'église est comme un parterre de flcfurs. Des touffes de feuillage ornent les piliers, des buissons de verdure apparaissent de toutes parts, et la chaire de chêne a re« verdi, comme autrefois la verge d'Àaron. La Bible repose sur une couche de feuilles, et le pigeon aux ailes d'arçent porte un collier d'anémones. Mais
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dans le chœur, autour de ^aute^ érigé par Horberg, s étend une longue guirlande. Les blondes iétes des anges se montrent à travers ce toit de verdure comme le soleil à travers les nuages. >
Au son des cloches, les enfanls arrivent deux à deux dans Téglise et se rangent le long de la nef. Le chant des psaumes retentit sous les voûtes du temple; un sentiment pieux pénètre dans le cœur de tous les assistants. Puis le pasteur monte m chaire, il s^adresse à sa communauté^ et il lui parle avec douceur, avec onction. Il lui parle des vertus qui doivent nous soutenir dans ce monde et du repos qui nous attend dans l'autre; il lui parle de la force que donne la foi, des joies de l'amour et de l'espérance. Quand il voit les auditeurs émus et pénétrés de cet enseignement du christianisme, il étend les mains .sur eux, les bénit, et leur donne le sacrement qu'ils ont demandé. Tout ce sermon du prêtre est charmant, et cette idylle de T^ner est l'une des plus belles productions poétiques que la littérature du Nord ait vu apparaître dans ces derniers temps.
jixeiesi un de ceâ romans chevaleresques et aventureux tels qu'on on a fait beaucoup h la fin du nçioyen âge. Le fond du poème n'est rien. Tegner n'a pas eu sans doute gmnde peine à eom-
UTTÉRATURB SUÉDOISE. 417
poser cette fable d'amour; mais chacun des détails ilans lesquels il est entré est d'une gfrâce parfaite. Chacune de ses descriptions est comme une de ces jolies vignettes qu'un maître habile a dessinées avec art et coloriées avec soin, et toute cette composition est un exemple remarquable du charme que le poète peut donner aune oeuvre d'une portée ordinaire par l'élégance de la forme et le choix de 1-expression. Les compatriotes de Tegner aiment beaucoup ce roman à^Jxel;i\ a d'ailleurs pour eux un intérêt national. Il appartient à l'histoire de Charles XII. L'introduction du poëme est un hommage rendu à la mémoire de ce soldat intrépide, qui apparaît toujours aux yeux des paysans suédois avec une stature de géant et une auréole de gloire.
c J'aime les anciens jours, les anciens jours de Charles XII, car ils étaient joyeux comme la paix du cœur et forts comme la victoire* Dans nos contrées du Nord, un reflet de cette époque apparaît encore à la surface du ciel, et de grandes et majestueuses 6gures, portant un ceinturon jaune et un habit bleu, montent et descendent dans le crépuscule du soir. Je vous regarde avec respect, héros d'un monde meilleur, avec vos longues épées et vos armures de combat.
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« Dans ma jeunesse, j'ai connu un homme du temps de Charles. Il était resté sur la terre coomie un signe de victoire au milieu des ruines. Sa tête centenaire était blanche comme Targent, et les rides de son front ressemblaient aux runes creusées sur un tombeau. Il était pauvre; mais, habitué au besoin, il s'en souciait peu. Il vivait comme autrefois quand il était au camp, et demeurait dans une cabane obscure au milieu des bois. Mais il avait deux objets précieux, plus précieux pour lui que le monde entier. C'était sa Bible, et puis sa vieille épée sur laquelle était inscrit le nom de Charles XII. Les exploits du grand roi, qui ont été si souvent décrits (car cet aigle de Suède a pris un larçe essor), vivaient dans la mémoire du vieillard comme les urnes des combattants dans la colline sépulcrale couverte de gazon. Oh 1 quand il parlait des dangers du roi et de ses compagnons, con^me son regard brillait, et comme sa tête se relevait avec fierté! chacune de ses paroles retentissait alors mâle et forte comme le son de Tépée. Souvent je Tai vu assis très tard dans la nuit, parlant des jours passés, et, chaque fois qu'il prononçait le nom de Charles, il ôtait son chapeau. Je restais, avec une sorte de ravissement, à ses genoux (car je n'allais pas plus haut), et, dès ces
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heures d^enfance, j'ai gardé toules ces images d'une race de héros ; dès ces heures d'enfance, plus d'une tradition obscure repose daus ma mémoire comme un Us dont le germe dort sous la neige de Thiver. i» Charles est à Bender» Il doit écrire à son conseil d'État à Stockholm, et il choisit Axel pour porter la lettre. « C'était un homme doué de oes belles formes que le Mord produit parfois, frais comme une rose, mais élancé et droit comme un sapin de Suède. Son front était pur et ouvert comme un ciel dégagé de nuages, et tous ses traits portaient Tempreinte d'un cœur honnête et d'un esprit curieux. A voir ses yeux limpides, on aen«tait qu^ils étaient faits pour s'élever avec espoir et confiance vers le créateur de la lumière, et s'abaisser sans crainte vers l'ange des ténèbres. Il avait pris place parmi les compagnons du roi, parmi ses frères en valeur et en vertus. Ils n'étaient que sept comme les étoiles du char céleste, ou tout au plus neuf comme le^ filles de Mémoire. Leur choix était sévère. Il fallait, pour entrer parmi eux, subir l'épreuve du fer et du feu. C'était une race de Viking chrétiens assez semblable è celle qui s'élançait jadis sur les vagues de l'Océan. Ils ne dormaient jamais dans un lit; ils étendaient leur manteau sur la terre, et, au milieu des orages et
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des glaces du Nord, ils reposaient là comme sur une couche de fleulrs. De leur main vigoureuse, ils pouvaient ployer un fer de cheval. Jamais on ne les vit s'asseoir autour de la flamme du foyer. Us se réchauffaient avec lés balles ardentes et rouges comme les étoiles qui, dans les soirs d'hiver, ressemblent k des taches dé sang. Pour qu'un d'entre eux cédât, il fallait qu'il fût attaqué par sept hommes à la fois; encore devait-il se retirer en luttant toujours, car il ne lui était pas permis de tourner le dos. C'était là une de leurs lois; mais il y en avait une autre plus difficile à suivre : c'est que nul d'entre eux ne pouvait parler d'amour à une jeune fille, avant que Charles ne se fût choisi une fiancée. Nul d'entre eux ne devait savoir comment l'azur se reflète dans deux yeux bleus, comment deux lèvres roses sourient, comment un sein de vierge palpite, car ils étaient tous fiancés à leur épée.i>
Axel part avec joie, fier de remplir la mission qui lui était confiée, de braver les périls pour montrer son zèle à son roi. Le long deia route, il est attaqué par on détachement d'ennemis; il s'appuie contre un arbre et combat jusqu'à la dernière extrémité. Mais il est seul, et ses adversaires sont en trop grand nombre. Après une lutte héroïque, il
tombe couvert de blessures, baigpné dans son sang. Une jeune.fiUe, qui courait à la chasse sur un che* yal fougueux, Taperçoit, trouve en lui un reste de vie et le fait porter dans sa demeure. Le, elle panse elle-même ses blessures, là elle interroge ses besoins et ses souflrances, elle le veille et le guérit. Quand Axel commence à recouvrer l'usage de ses sens, le premier objet qu'il aperçoit, c'est cetle jeune fille penchée sur lui avec un regard d'amour et de compassion. « Ce n'était pas une de ces beautéjs d'idylle qui s'en vont éternellement dans fes bois^soupirer et contrefaire la douleur; ce n'était pas une de ces beautés avec des cheveux blonds comme le soleil, des joues comme la vio* lette, et des yeux comme le FergissmeinnichL C'était une fille de l'Orient, Ses cheveux noirs i^essemblaient au voile de la nuit entourant un jardin de roses. La gaieté, la noblesse du cœur, brillaient sur son front, comme jadis le signe de la victoire sur le bouclier des Valkyries; son teint était frais comme l'aurore avec ses rayons do lumière. Légère comme une Oréade, elle avait la démarche gracieuse et dansante. On voyait, comme les vagues, se balancer son sein plein de jeunesse et de santé, corps de lis. et de roses, âme de feu, ciel d'été, ciel d'Orient inondé du parfum des fleurs
4tl UnteATtmB 8UÉDOI8K.
et des rayons de soleil. Une lamière divine et on feu ardeni luttaient dans ses yeux noirs. Quelque» fois elle atait le regard orgueilleux de l'aigle de Jupiler planant dans les airs, el puis le regard de la colombe attelée au char d^Aphrodite. »
Peu à peu les forces d'Axel se rétablissent. Il sort appuyé sur le bras do sa bienfaitrice. Il erre arec die le matin dans la forêt, le soir sur la colline. Tous deux sentent qu'ils s'aiment avant de se l'être dit; mais bientôt le mot solennel s'échappe de leurs cœurs, leurs regards se rencontrent, leurs lèvres se touchent, et désormais ils savent qu'ils s'aimeront toujours. Axel se souvient qu'il a une mission à remplir, qu'il est lié par un ser* ment. Il veut s'acquitter de son devoir, et obtenir du roi la permission d'épouser la jeune fille. Il part. Il arrive en Suède, et, pendant ce temps, Marie resteseule, livrée aux r^ets de son amour, aux vagues agitations que lui donne Tincertitude de son sort. Le départ subit d'Axel, le serment mystérieux dont il a parié, jettent dans son âme un doute horrible. Peut-être Axel en aime-t-il une autre I peut*être est-il allé la revoir! Du moment où cette fatale pensée s'empare d'elle, c'en est fait de sa fcH de jeune fille, c'en est fait de son repos. Elle ne peut attendre le temps où Axel a promis
UTTÉRàTURE StJiDOIâE* 42d
de revenir. Elle veut partir aussi, elle T6ut s'assurer elle-niéme qu'elle n'est pas trompée. Elle prend un vêtement de soldat, se mêle aux cohor* tes russes qui vont tenter une expédition dans le* royaume de Charles XII, et arrive sur la terre dé Suéde. Lh) un combat s'engage. Axel est à la tête d'une troupe de vieillards, d'enfants, qui ont pri» les armes en toute bâte pour repousser l'invasion^ Il s'élance au milieu des rangs ennemis, et jonche la terre de morts et de blessés. Les Russes se re^ tirent en désordre. La nuit, Axel passe sur le champ de bataille, ri entend une voix plaintive qui l'appelle : c'est Marie qui expire.
Il enterre le corps de sa bien-aimée, puis le désespoir le saisit. Il erre autour de ce tombeau qu'il a lui'4nème creusé, et les champs où il s'égare entendit nuit et jour ses plaintes. Nulle main hu^ mame ne pouvait lui donner la force de supporter son infortune. « Un jour on le trouva assis sur le rivage, les matns jointes comme s^il venait de prier « Des larmes cristalliâées par le vent du matin bril<latent sur sa joue, et son regard éteint semblait encore chercher le tombeau de celle qu'il avait aimée. »
Le chef-d'œuvre de T^paer est sa Frithiofk taga. Dans aucun de ses poèmes, tl n'a mis plus
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de séve^ plus de fraîcheur d'idées, plus d^images vraies et gracieuses. Dans aucun de ses |>oëines, son style n^a été plus flexible et plus harmonieux. Cesl un vrai charme que de voir cette belle langue suédoise, cette langue mâle et sonore^ as* sôuplië à la volonté dW vrai poète. Qiiand une ibis il commence un de ses chants, on dirait qu'il tient entre les mains la harpe de chêne des anciens scaldes, et cette langue qu'il maîtrise, qu^il tourne à son gré, résonne sous sa main nerveuse conime une corde d^airain, ou soupire comme une voix de jeune fiUe.
Le poème se compose d'une série de chants lyriques de différentes mesures, qui se tiennent Tun à Tautre, comme les anneaux d'une mêiné chaîne, et forment un cycle épique. C'est une des chroniques les plus romanesques et lés plus touchantes qui nous aient été conservées dans les traditions du Nord. C'est, on peut le dire, un tableau du Nord entier, avec sa vie de pirate, ses assemblées populaires et son culte païen. Tegner a composé cet ouvrage d'après la saga islandaise. M^ais avec quelle élévation de talent il a développé le thème qu'il s'était choisit avec quelle grâce il a jeté sur ce canevas brut ses arabesques d'artiste, ses Qeurs de poésie! J*ai analysé dans une autre occasion la
LITTÉRATURB SqiDOISE. 425
saga islandaise i; qu'on me permette d'analyser
aussi l'œuvre de Tegqer.
Deux enfants sont élevés ensemble chez un de
ces vieillards sages comme on en cite souvent dans
les traditions Scandinaves. L'un est Ingeboi^, la -^fille du roi Bêle ; l'autre est Frithiof, le fils unique j du riche paysan Thorsten. Ingeborg est une vraie V ileur du Nord, blonde et pâle, douce et résignée, : pareille à un de ces lis qui ouvrent leur calice à ; tous les rayons du soleil, et se courbent sous tous 5lcs vents. Frithiof est la plante vigoureuse qui doit r grandir comme un chêne et braver la tempête.
Tout jeune, il guide déjà sa barque à travers les
fleuves écumants, il s'élance au-dessus des rochers ^pour atteindre le nid de l'aigle ou du vautour. Tout
jeune, il aime Ingeborg. Il la conduit à travers jl^s boisetles montagnes, il la porte sur ses épau* iles au-delà des torrents, il la protège comme un ^frçre, et Ingeborg s'abandonne à lui avec amour I et^confîance.
^ Le roi Bêle meui t et partage son royaume en- ; tire ses deux fils, en leur recommandant d'aimer ; Frithiof. Thorsten meurt en même temps que le
vieux roi, dont il a été l'ami fidèle, le compagnon
* Lettres sw V Mande.
AU unÉRATims StitoOISE.
d'armes. Frithiof hérite de tous ses biens. Il demande \k épouser Ingeborg; mais les deux jeanes rois, Helge et Halfdan^ lui répondent avec dérision qu'ils ne donneront pas leur sœur à un fils de paysan, et Frithiof se retire dans sa demeure, bien résolu de rompre à tout jamais avec eux. Quelque temps après, Helge et Halfdan sont attaqués par un ennemi redoutable. Ils implorent le secours de Frithiof, mais il le leur refuse. Les deux frères se mettent en marche avec leur armée. Frithiof reste seul, et la nuit, quand tout dort, il se jette dans son bateau, traverse l'onde qui le sépare de celle à laquelle il pense sans cesse, entre dans le temple de Balder, et y trouve Ing€l)oi^. Là, il l'enlace dans ses bras, il lui jure un amour étemel. Ingeborg a peur; elle a peur de profaner le sanc* tuaire du dieu, où elle a reçu son amant. Mais Frithiof combat toutes ses craintes, étouffe tous ses scrupules, et cueille sur ses lèvres vierges le baiser de Tamour. Quand les deux rois reviennent de leur expédition, ils accusent Frithiof d'avoir pénétré la nuit dans l'enceinte religieuse, d'avoir souillé la demeure des dieux. Un cri de réproba* tion s'élève contre lui. La loi de Bêle le con* damne; il doit payer de sa vie le crime qu'il a com* mis. Mais son nom, sa valeur, et l'amour que le
UTTÉRATUltB SGÊDOISK. 427
peuple lui porte, le sauvent. Halfdan le condamne à s^en aller chez un jarl lointain recouvrer un tribut qui n'a pas été payé depuis longtemps.
Frithtof part, emportant avec lui les serments d^lngeborg et l'espoir de revenir bientôt vivre au* prés d'elle. Après une tempête violente contre laquelle il lutte avec énergie^ il aborde sur le rivage habité par Angantyr. Un de ces ^<ft;i scandinaves, dont le métier était de se battre en toute occasion pour le prince auquel ils s'étaient dévoués, un BenerkiTj renommé pour sa force et sa valeur, s'avance à la rencontre dii voyageur et lui propose un duel. Frithiof, harassé de fatigue, couvert encore de l'écume des flots qu'il vient de traverser, accepte le combat. Il désarme son adversaire, et tous deux se prennent corps à corps. Le Berserkir tombe, et sa vie appartient à Frithiof. « Oui^ ma vie t'appartient, dit le farouche guerrier, et je ne TOUX pas que tu me fasses grâce. Va chercher tcm épée, je t'attends ici pour recevoir le coup mortel. » Frithiof revient avec son épée, et trouve le Berserkir immobile à la même place et prêt à courber la tête sous son glaive. Cette fermeté l'ébranlé. Il tend la main à son rival malheureux, le relève, et tous deux se présentent chez le jarl.
Angantyr reçoit Frithiof, non comme un en-
428 LITTÉRITUBB ftUiOOISB.
nemi audacieux qui vient chercher une contribo^ tion arriérée, mais comme un ami. Il le fait asseoir à sa table, il lui fait présenter la coupe de miœi, il veut le retenir près de lui et lui donner sa fille en mariage. Mais Frithiof a promis de rester fidèle à Ingeborg, et il ne manquera pas à son serment. Quand le printemps revient, il équipe un navire, prend le tribut que le jarl lui paie noblement, et vogue vers sa terre natale.
Cependant Helge et Halfdan, pour faire leur paix avec le roi Ring, ont promis de lui donner leur sœur en mariage, et la jeune fille, qui se souvient de Frithiof, qui Taime toujours, obéit à Fîmplacable volonté de ses frères. Quand le jeune guerrier arrive dans sa patrie, il apprend que Ingeborg est loin. Alors sa fureur ne connaît plus de bornes. Il s'élance au-devant de Helge, lui jette au visage le tribut quil a rapporté, le renverse par terre, brûle le temple de Balder, et s^embarqUe de nouveau. Cette foiis, il est proscrit par toutes les lois du pays. Cette fois, il dit un adieu de douleur à son pays natal, aux lieux où il a vécu, où il a aimé. Il s'élance sur le vaste Océan ; il commence sa vie errante, sa vie de vikingr, tantôt luttant avec audace contre les autres vikingr qu'il rencon* tre sur les vagues, et tantôt descendant sur les
UTTEAATURB SUIDOISE. 429
cotes pour combattre toute une tribu et ravager toute une contrée.
De longs mois se passent dans cette vie d'orages ei de périls. Il aborde sur le sol de la Grèce, sur celte terre bénie dont son père Ta souvent entretenu comme d^uue contrée fabuleuse, où le ciel est toujours bleu, où Tair est embaumé par le parfum des fruits vermeils et des oranges d'or. Là, le souvenir de son amour le saisît tout à coup; et lui jette dans Pâme une amère tristesse. Il ne se sent plus nulle envie d'essayer la force de son bras et le poids de son glaive. Il veut revoir encore une fois son (ngèborg; il veut la revoir et lui dire un dernier adieu.
Un jour que le roi Ring était assis dans sa salle de banquet avec la fille de Bêle, lui vieux, semblable, dit le poète, au froid automne, elle toute jeune, rose et fraîche comme le printemps, on voit entrer un vieillard couvert d'une longue barbe et d'un manteau saie. Les jeunes gens, à la vue de cet hôte étrange, se mettent à rire. Mais lui, prenant d'une main robuste le plus téméraire d'entre eux, le renverse à ses pieds. Le roi le fait approcher et Tinterroge. L'étranger refuse de dire son nom et son pays; puis tout h coup il se découvre, et à la place de ce vieillard mal vêtu qui avait fait
MO UntRAnJEB SDtDOISB.
rire de piiié les convives du baoquel, on aperçoit un grand et beau jeune homme dont les cheveux blonds tombent en longues boucles sur ses épaules, et dont le regard plein de courage frappe de respect tous ceux qui le contemplent.
Ring Tinvite à l^ter chez, lui, et Ingeborg lui offre, en tremblant, la coupe où le vin pétille. Dés le moment où il Ta vu apparaître, Ring a reconna Frithiof, et il. veut mettre son honneur et sa fermeté d'âme à Tépreuve. Un jour, il traverse avec sa jeune épouse un lac nouvellement couvert de glace. La glace se brise sous leurs pieds, et Fritbiof les sauve. Un autre jour. Ring s'en va à la chasse dans une forêt profonde, et lorsque ses compagnons sont loin, il dit à Friihiof : « Je suis las, asseyons-nous au pied de cet arbre; je veux dormir quelques instants. » Frithiof étend son manteau par terre, et le vieux roi s'endort sur les genoux du héros* Pendant cette heure de sommeil, un oiseau noir perché sur une branche dit à Frithiof: « Qu'attends-tu? l'époux d'Ingeboi|^est en ton pouvoir; personne ne te voit. Il t'a ravi ta bien-aimée, ton espoir, ton bonheur. Ne peux-tu reconquérir ce qui t'appartient? » Mais un autre oiseau lui crie : « Souviens-toi de ton honneur. Cet homme t'a reçu comme un frère. Il a con-
LinilUTUu sutooisB. w
fiance en loi. Ne souille pas ton nom par une làcheté. » Frithiof, en proie h ces deux pensées qui flottent dans son esprit, tire son épée et la jette loin de lui. Uoiseau noir s'enfuit en poussant un cri sinistre; Toiseau blanc prend son essor vers le ciel. Ring se lève. « Je n'ai pas dormi, dit-il; j'ai iru tout ce qui se passait en toi. Je t'ai reconnu, Frithiof, le jour même où tu entras dans ma demeure, et j'ai voulu voir jusqu'où allait ta noblesse de caractère, ton courage de héros. Dès ce moment, je t'adopte pour mon fils : tu régneras après moi. »
Quelque temps se passe. Ring, se sentant près de mourir, appelle Frithiof, et lui lègue Ingeborg et son rovaume. Mais le vieux roi laisse un fils en bas âge ; Frithiof ne veut pas lui ravir ses droits. Il le fait reconnaître pour souverain, et n^accepte que le titre de régent. II retourne dans son pays. Un de ses ennemis est mort ; il se réconcilie avec l'autre. Il reparaît avec l'expression du repentir dans le temple deBalder, qui a été rebâti. Il obtient son pardon des vieillards, son pardon des prêtres et épouse Ingeborg. Ainsi se termine ce poème remarquable , dont une analyse ne peut donner qu'une bien faible idée, et qu'il faudrait lire
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dans l'original pour en comprendre la saveur ei charme exquis ^
La biographie de Tegner n'est pas longue à faire. Sa vie n est pas féconde en événements. C'est une de ces heureuses vies qui se sont écoulées entre Tétude et la poésie, dans Texercice d'un devoir et le laisser-alier d'un rêve. Elles ressemblent à ces rivières soumises à la main de l'homme, qui tantôt sont retenues par une écluse et tantôt courent en toute liberté à iravers champs. Sans doute il y a eu là des coups de vent, des orages. Plus d'une fois ces vagues ont été noircies par la tempête; plus d'une fleur s'est flétrie sur ces bords. Mais le nuage s'en est ailé, le ciel est redevenu bleu , et la rivière a repris son cours paissible.
Esaïe Tegner est né le 13 novembre 1782, danla province de Yermeland. Son père était pasteur à Millesvik. En 1799, Tegner entra à Funiversité de Lund. C'est là qu'il étudie, c'est là qu'il prend ses grades et qu'il devient successivement adjoint
1 La Frithiofà saga a été traduite trois fois en aUemand. Elle a été traduite en anglais avec beaucoup de talent par mistress Gainet. Un de nos amis doit en publier procbainement une traduction française.
à la bibliolhèque, maître en philosophie faisant des cours sur Testhétique, secrétaire de la faculté de philosophie, professeur-adjoint, et, en 18l6v professeur ordinaire. Il enseignait la littérature grecque et se faisait remarquer par la justesse^ de ses aperçus et la grâce de sa diction. En 1812, il obtint une prébende, en vertu de cette loi universitaire qui accorde des presbytères aux 'professeurs de Lund et d^Upsal. Il se fit consacrer prêtre; il reçut le diplôme de docteur en théologie, et, en 1 824, il fut nommé évéque à Yexiœ. Maintenant, ses devoirs de prélat absorbent toutes ses pensées. On le prie depuis longtemps de continuer la publication de ses œuvres, qu'il a commencée en 1 828, et il n'a pas encore pu s'y décider. Au lieu d'écrire des vers, il écrit des homélies; au lieu de faire imprimer ses poésies inédites, il visite les écoles de son diocèse. Il est fier et heureux de^a mission de prêtre, comme il Tétait autrefois de ses lauriers académiques. Je lui demandai si, depuis qu'il était évêque, il n'avait rien composé. « Non, me dit-il avec un sourire de satisfaction, mais j'ai consacré vingt églises'et pronoticé vingt discours devant des assemblées de paysans. »
494 UTTi&ATURB SUÉDOISE.
Heureux celui qui , après avoir dévoué sa vie déjeune homme aux rêves d'or de la poésie, peut reposer ainsi sa vieillesse dans Fenceinte du temjJe, dans les joies de la religion !
lMJÊJUi.SLji.% B .J..>>,t.ft.> iUlJUUUUUL
GEIIER. RUNEBERG. WÀLLIN.
Geiîer s I'ud des chefs de Véçohgolkfjuey l'un des fondatétirs de Vldana^m'fk écrit qu'un petit ncHubre de poésies* Mais la plupart sont ezcellen-» tes. L'étude l'avait conduit vers l'histoire du passé; Fétude lui avait ouvert le sanctuaire des vieilles traditions, il y trouva la harpe délaissée des scaldeSy il Ift prit d'une main énergique et en fit vibiier comme autrefois les cordes sonores. Quelquesunes de ses odes sont l'expressicm la plus vraie de tout ce qu'on raconte de ces anciens chants que les soldats Scandinaves écoutaient en brandissant leur glaive et que les rois se disaient redire sous leur tente après un jour de bataille* Jamais Thyorne
■ Né en Wermlande, le 12 JaiiTier 1783, Étadiant à Upsal. Voyage en 1809 et 1810. Professear d'UsIolre à inmireiyUé dlJiMl en 182T. * Journal de eritiq^ie et de Httéraiwre»
de combat des pirates du Nord n'a dû être plus énergique, ni le Drottquaedi des jarl plus solennel. Trois de ces odes représentent trois races d'hommes illustres jadis, éteintes aujourd'hui. Le tableau de l'ancienne Scandinavie est Ik tout entier. Le souffle viviGant de la tradition anime ces statues grandioses, taillées avec un ciseau de fer dans des blocs de chêne. C'est d'abord le Viking, pauvre jeune bei^er qui^ en menant paître ses chèvres sur la montagne, contemple avec on regard d'envie le golfe où ^i^rde le navire étranger et croit entendre le vent qui .le déGe, la vague qui l'appelle, puis un jour s'élance sur la. barque avw« lurëuse et s¥gare dans l'espace. C'est le paysaù libre : VOdcdbond qui vit avec orgueil sous, un toit de gazon, cultive là terre que lui ont léguée, ses ancêtres, harangue ses concitoyens daus les as-, semblées du Thing, et, sûr de sa force, appuyé sur son droit, ne redoute ni le guerrier farouche qui est son frère, ni le roi- qu'il a lui-même élu. Puis c'est le dernier scalde, le dernier débris d'une ère qui s'éteint, d'une religion qui s'en va; le scalde dont le cœur n'a pu remplacer les traditions chères à sa jeunesse par des traditions récentes, dont la voix inflexible n'a pu célébrer une croyance qu'il ne partage pas; le scalde païen qui apparaît
LITTÉRikTVRE SUEDOISE. ^ 4^7
au milieu des hommes nouyellement baptisés comme une majestueuse image! des temps passés ^u milieu d'une époque naissante; qui. boit comme jadis la grande coupe de miœd, et tire un dernier son, de sa harpe guerrière et meurt en mprmurant sur ses cordes qui se brisent le nom. de Thor, le nom d^Odin. .
' J'ai entendu chanter ces odes dans la. maison du poète, et l'esprit ému, l'oreille attentive en écoutant ces mâles modulations, il me semblait écouter un concert des anciens jours. Geiier a luimême composé la musique de. ses verç.Xes deux expressions de l'art ont été réunies dans son œuvre.. Il a trouvé en même temps la pensée el le rhythme, l'hymne et la mélodie.
Ces poésies sont connues et chéries de toute la Suède. £lles ont ici le même caractère de popula* rite que. les ballades nationales d'Uhland en Aile-; magne. Elles ont été inspirées par le même patriotisme, mais elles sont plus énergiques encore et plus imposantes. Pour en donner une idée moins inexacte, je citerai l'ode du Viking.
a J'avais quiuze ans. La cabaoe que j'habitais avec ma mère me parut étroite. Je gardais mes cjjèvres tout le jour. Le temps me parut long. Mon esprit changea et mes idées aussi. Je rêvais, je pensais à
m unÉaATDiB sufeoiSB.
je ne sais quoi. Mais je n'étais plus^ oomme antrefois, joyeax dans la forêt.
« Je m'élançais arec irapétumité au sommet des montagnes. Je r^rdan rers le raste océan, et il me semblait entendre les Tagoes e&anter un^chant si doux ! Les vs^^ies qui se précipitent dans b ma* écumante viennent d'une terre lointaine* Anennc chaîne ne les relient. Elles ne éonnaiaeent aiicun lien.
« Un matin, debout BVtt larÎTO, j'aperQus.nn Taî^ seau. Il s'élança dans la baie comme une fldche. Mon éme tressaillit. Ma pensée s^enflamma^ Je savais d'où venait ma fatigue. Je quittai ma mère et mes chèvres, et le Yiking m'emporta sir un vaisseau à travers l'océan.
« Le vent soufflait avec force Ams les voilés^ et nous foyions sur le dos des vagues. La pointe des montagnes s'efface dans une teinte UeuAtre^ noi, je me sens le cœur si joyeux, si ferme l Je porté dans ma main l'épée rouillée de mon père, -et je jure de conquérir un royaume sur la mer.
« A seize ans, je tuai le Yiking, qui m'appelait homme imberbe et sans forcer Je devins rot de la mer. ^e m'élançai sûr les vagues au milieu des combats sanglants. Je descendis k terre. Je pris des forteresses, des châteaux ; et mes compagnoos
ei moi, nous tirftiiies les dépooilles ao sort.
« Dans notre ciMme, nous buvioDS le màed* k longs traits sur tes flots orageux. Du sein des Ta« gués, nous régnions sur chaque côte* Je me chût-* sis um jeune fîUe dans le pays de Galles* Elle pleura trois jours; puis elle se consola, et notre mariage fut célébré joyeusement sur la marw
«< Une fois aussi j'eus des terres, des bourgadesi# J'O vidai ma coupe soos leur tok enfumé. Je gou^ vemai les riches et le peuple. Je dormiâ sous ud ▼errou> entre des murailles. C'était pendant Thi* ^r. Le temps mep^rut long, el, quoi<|ue je fusse roi, la terre me semblait étroite quand je songeai» à l'océan. ,
« Je ne faisais rien; Mais si Foo me parlait êhm homme sans appui, jusqu'à ce que je l'eusse se^ couru, je n'avais plus de repos. Il fiillaii que je fusse comme un rempart autour de la demeure du paysan, comme une serrure sur le sac du mendiant. J'étais las des amendes, des rois et deà meurtres, et je me disais : Que ne suis^je k>m tj'îeî y sur mer! *
€ Ainsi je disais, et le long hiver passa. L'anémone reparut sur le rivage. Les vagues chantèretit leur
' BoissoA scao^ave, hydramél.
440 LiniftàTUlE aUSM^E.
chant de joie, et ce chaot disait : A la merl à la mer ! La brise du printemps souffla sur la colline, dans la Tallée, et les iorrenis affranchis se préci* pitèrent dans Tocâin*
« Alors je repris mon existence d^autrefoiMJe me laissai entraîner par le bruit des vagues. Je dispersai mon or dans les villes, sur le soi. Je jetai ma couronne par terre, et, pauvre comme auparavant, avec mon navire et mon épée, je m'en allai au-devant d'un but inconnu.
- c Libres comme le vent, nous courions au loin avec joie sur les flots écumeux. En abordant aux côtes étrangères, nous trouvions des hommes qui vivaient et mouraient à la même place,, uniquement préoccupés du soin de s^étabiir dans une demeure. De tels soucis n'atteignent point le Yiking sur mer.
« Au milieu des combattants, j'allai de nouveau épier Tapprocbe du navire dans un azur lointain. Si c'était un vaisseau de Yiking, le sang devait couler ; si c'était un vaisseau de marchand, il pouvait s'éloigner « Mais la victoire sanglante est digne du brave, et pour le Yiking, les liens de l'amitié se nouent avec l'épée.
«Si, dans le jour, je restais debout sur mon vaisseau, tout mon avenir, tout le temps que je devais
UrrÉRATORE SUifiOlSE. 441
passer sur les vagues orageuies me semblait aussi calme que le cyjgiie sur un lac limpide. Tout ce que je rencontrais sur ma route était à moi, et mon espoir était libre comme l'espace sans bornes.
« Mais si c'était la nuit, au milieu du murmure des vagues solitaires, j'entendais les Nornes' tourner leurs fuseaux dans l'orage, au bord de l'abîme. Capricieuse comme les vagues est la destinée des hommes. Le mieux est de se tenir préparé à celle que la mer nous garde.
«J'ai vingt ans. La mort viendra bientôt. La mer a soiF de mon sang. Elle le connaît ; elle l'a bu tout ctiaud à la suite des combats. Bientôt ce ccBur ardent, qui bat encore si vite, dormira dans le froid tombeau des vagues.
« Pourtant je ne regrellepas d'avoir si peu vécu. Ma vie fut courte, mais bien remplie» On n'arrive pas par un seul chemin à la salle des dieux^ et le meilleur est d'y arriver promptement. La mer chante mon chant de mort. J'ai vécu sur les ondes; je serai enseveli dans les ondes.
«Ainsi jeté par un naufrage sur l'écueil isolé, le Yiking chantait au sein des flots orageux. La mer
t Les Parques du Nord. Elles étaient trois sœurs assises auprès du chêne Yggdrasil, l*arbre du temps.
443 UTTÉUTimB SUiDOISS.
rentratoe dane ses'airfmes; les vagues r^Hrennent leur muraiiire accoutumé; le vent change sa course ca|>ricieuse. Mais la mémoire du brave est resiée. »
Geiier a écrit aussi, avec un sendm^t religieux» profond, avec une siœpUcUé de ,l»tyle remarquable, plusieurs psaumes et quelques élégies* Puis il s'est arrêté là et il est retourné à l'histoire qui lui avait donn^ses plus belles iosiûratioiis^ àThistoire qui fut sa première poésie et qui est deveiftie sa constante étude.
Ce que Geiier avait fait pour la poésie lyrique, Ling> essaya de le faire pour la poésie dramatique. Il composa des drames d'après les ancieimes traditions. Il a fait revivre des personnages dont on laissait le nom dormir dans les archives de lliis*tiare, et des récits de guerre et d'amour auxquels on ne soiiigeait plus. Toutes ces compositions accusent unie étude patiente et une coiu^aissatice afq>rofon(Ue des mœurs, de la mythok^ie et du caractère des anciens Scandinaves. Mais elles manquent- d'art dans la forme et de clarté dans l'exposition , C'est un tissu épais où les couleurs s'eflacent dans les nuances; c'est une espèce de
* Né en Smtiandeen 1776. Mattie d'armes A Lund, aqiMird'hui professeur de gymnastique à Stockl^olBi.
kalâdoscope où Toeil est ébloui de toit passer uoe foule d'objets el de rayons de toute sorte sans pouvoir en saisir aucun ; et quand on Ut ces dra* mes iraTersés par tant de personnages, cdupés par tant de seènesi surcharges de lant de faits, l'esprit le plus Intrépidement romantique est en droit de régler la rè^ classique des trois unités.
Une des oeuvres principales de Ling est un long poëme.iiitilulé Gylfe. C'est l'histoire moderne de Suéde» revâlue d'un masque mythologique; le peuple suédois représenté par Gylfe; le malheur par Lokke; les péripéties- d^une longue révolution par les combats des dieux et des hères. On a pu pren« dre goût parfois à ce» travestissements poétiques qui donnent à un fait réoent la couleur d'un mythe ancien, mais un travestissement qui entraine à sa suite quinze chants épiques, quinze mille vers monotone)^ est une œuvre par trop effrayante.
Ling flH, comme Geiier et Tegner, l'un des ool* labdratears les plus zélés de l'Iduna.
Maintenant, Tlduna a cessé de paraître. Le ooa^bat des classiques et des romantiques est Gni. Les deux camps rivaux subsistent encore, mais on n'entend plus sonner la trompette qui appelait les champions au combat, et, si un poëte lève sa bannière comme un chef de clan, les clans ennemis
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ne lui adressent plus de provocation. La guerre littéraire s'est terminée d'elle-même, sans pacle d'alliance et sans traité diplomatique. Le parti classique a compris sa faiblesse et le parti de la réforme n'a pas voulu abuser de sa force. Le caractère actuel de la littérature suédoise fet complètement romantique, et l'Allemagne exerce sur la jeune école une grande inQuence. Parmi leS écrivains qui se rattachent encore à l'époque des hostilités poétiques je dois citer Fahlcrantz > , poète spirituel et caustique, mais d'une causticité qui ne peut être bien comprise que dans la langue suédoise, et dans le pays même où il a puisé ces inspirations; Dahlgren», dont le chant léger et joyeux rappelle parfois la manière de Belmann. Parmi les ^rfvains delà génération présente, je citerai Boeltiger, poète tendre et mélancolique. Ses élégies ont une teinte maladive, mais elles sont gracieuses, touchantes, d'un style pur et harmonieux; Runeberg% qui appartient par sa naissance à la Finlande et par sa langue poétique à la Suède. On lui doit deux idylles finlandaises : les Chasseurs (P élan
* Docteur ea ttiéolc^ie, né dans la Dalécailie en 1790. ' Prêtre d'ime paroisse de Stockholm, né en 1791. ' Professeur i HetsingTors.
et JnnCj qui peignent d'une rnaniére naïve et ca« ractéristique les mœurs et Taspect de cette contrée septentrionale. On lui doit aussi un recueil de chants étégiaques qu'on ne saurait lire sans émotion. En voici un, entre autres, qui m'a frappé par son expression de douleur et de résignation. Il a pour titre le Chant du berceau {Fuggma).
a Dors mon pauvre cœur, dors, oublie ce que tu as recherché, ce que tu as aimé dans le môhde«^ Que nulle espérance ne trouble ton repos, et nul rêve ton sommeil!
« Pourquoi songes ^tu encore à l'avenir? Que peux-tu en attendre? Une plante salutaire qui guérira tes blessures? Hélas ! oublie encore cet espoir. Tu as cueilli les roses de la. vie, et la plante qui doit te guérir fleurit dans la teire du sommeil. ' «Dors comme le lis brisé par le vent d'autoitane. Dors oomme le cerf atteint par un dard, qui saigne encore dans son. repos.
« Pourquoi r^retter les jours d'autrefois? Pourquoi^ te rappeler que tu fus heureux? Tes beaux jours sont flétris et ta joie est morte.
û Tu as eu aussi.ton mois de mai. Mais il ne doit pas durer étemellemeût. Ne cherche pas ses doux rayons dans les ombres de l'hiver.
« \\ fut un temps où le bonheur était avec toi.
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La lerre avait reverdi; les oiseaux d^ntaient, et de suaves parfums inondaient ton temple d^amoor.
i( Te sonviens-tu des doux embrassements que tu as connus? Te souviens-tu du cœur ardent qui te cherchait, et du baiser de la jeune filte aimée ?
« Alors, mes yeux Usaient dans ses yeux, et ma pensée se reflétait dans sa pensée. Alors, c'était le temps de veiller^ ô mon pauvre cœur* Maintenant, il faut oublier et dormir.
« Dors donc, dot*^. Oublie ce que tu as l'echerché ce que tu as aimé dans ce tnônde. Que nulle espérance ne trouble ton repos et nul rêve ton sommeil!... »
JM. de Beskow s auteur de plusieurs drames et d'un recueil de poésies lyriques, est placé sur ta Iknite des deux écoles. Les études de sa jeunesse l'avaient rapproché de Léppold; Tétude de TAllemagne a mêlé à ses instiqcts classiqpe^ une teinte de romantisme. Avec, plus de variélé dans l'espril el détendue dans la pensée, il serait à peu prés, pour la Suède, ce que Casimir Delavigne est pour nous. C'est un écrivain aimable et élégant , mais peu profond et peu entraînant.
* Né i StodLhoIm en 1796. SeeréUdre et chambellan da prince royal en 1327; ouurécbal de la cour en 1332.
UTTiHiTUBE SUÉDOISE. « 447
Aurdessus dé ces illustrations naissantes, ou consacrées dqà par plusieurs expériences, s'élève un homme dont le nom seul inspire le respect. C^est M* Wallîn, rarchevéque d'Upsal <• Ses hymnes rdigieiuc se chantent dans toutes les ^lises de Suède, et ses poésies lyriques sont de ce petit nombre d'oeuvres choisies qui vivent dans tous les temps et sont admises par toutes les écoles. Son style est ferme, ^erré, correct, et sa pensée est tout à la fois pleine de majesté et de souplesse. Voici une dé ses élégies <{ue Ton regarde comme une des plus belles comppsitions poétiques de la Suède. Elle p^d beaucoup à être traduite.
KBMSJUKAN (NOSTALGIE).
< OÙ s'en ya le soupir de mon sein agité? Oh ! mofa cœur, où s'en va ta voix suppliante? Étranger sur le rivage désert, je sens en moi un désir, un désir si ardent ! Je voudrais m'en aller au-delà des mers, dans le monde inconnu.
« J'ai marché assez longtemps par la voie de Fexpérieuce, par la bonne et par la mauvaise. Je
» Né dans la Dalécariie en 1779. Étadiant à Up^al; chiqpelain de Cariberg en 1809; prêtre d'une paroisse de Stockolm en 1821; évèque ea 1834; irehevéqoe en 1836.
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sais comme les jours s'écouleol, pareils à des vagues qui se suivent Tune Fauire et meurent sur la grève avec un son lourd et uniforme.
« J'ai entendu le cri de la joie et le cri de la douleur avec toutes leurs vieilles accentuations que chacun connaît. Leur voix est la même. Elle n'offre que des variations arrangées par les hommes, comme un passe- temps.
a En été, la terre reprend sa parure de JBa'ncée ; en hiver, elle se revêt d un voile de deuil. Cest ce qu'elle a fait auparavant^ c'est ce qu'elle fait encore. En automne, elle pleure ; au printemps^ etie essuie ses larmes avec une joie d'enfant.
a La paix et la guerre traversent tour à tour cette terre tremblante. Les sages ont parlé en termes pompeux de liberté, de vertu et d'âge d'or. Us ont apporté leur flambeau devant les rois qui, dans une heure de fatigue, ont signé une paix éternelle.
« Ce qu'ils ont dit autrefois, ils le disent aujourd'hui; ce qu'ils ont juré, ils le jurent encore. Pendant ce temps, la terre continue à rouler, et l'âge d'or et la paix éternelle ne peuvent poser un pied ferme sur ce sol mouvant.
« Je vois 'comme les saisons se succèdent sur ce globe. Mais je ne vois rien de nouveau sous le so*
LITTÉRATURE SUEDOISE. * 44>
leil. Sous cent formes différentes, ce qu'on observe ici est toujours ta même chose. La surface de la terre varie, mais ia terre tourne comme de coutume sur son axe.
« Je sais comment les habitants de cette île du inonde naissent et comment ils meurent, et comment ils s'agitent, pareils aux moucherons qui voltigent aux rayons du soleil, jusqu'à ce que la nuit mette fin à leurs alliances, à leurs combats.
K Jusqu'à présent mes années ne sont pas nombreuses. Je suis loin encore de Page dé mes pères. Mais j*ai vu, à satiété, ce qui se passe dans le monde. Il reste tel qu'il a élé. Voilà ce que l'expé* rience m'a démontré. Voilà ce que j'ai compris.
«A présent, je dépose mon bâton de pèlerin. Je porte mes regards vers cet océan paisible et parsemé d'étoiles. Je ne peux cesser de vous contempler^ îles brillantes, mers qui gardez encore l'azur du jour, quand le jour nous a quittés.
« Oh ! laissez-moi suivre le flambeau que vous montrez à mes yeux. Rien ne m'attire plus dans ce monde que je connais. Sur ce sol orageux, je ne respire pas en liberté et je sens en moi un désir, un désir ardent. Je voudrais m'en aller au delà des mers, dans un monde inconnu. »
£n énumérant ces œuvres des écrivains mo-
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denieSy je ne prëiends pas indiquer par là tout ce qu'il y a de poésie eia Suède. Celle vieille terre Scandinave est l'une des contrées les plus poétiques qui existent. Là, les œuvres de Tindustrie iiV>nL pas encore matérialisé les rêves de la pensée. Les voix discordantes de la politique, les rumeurs du forum n'ont pas encore fait taire la lyre d^argent qui soupire le chant du passé au bord des lacs, ai sein des bois. Là, chaque province a conservé fidèlement ses traditions féeriques ou-guerrières, et chaque chalet semble encore animé par Fesprit des anciens scaldes. Mais cette poésie traditionnelle, vivant dans la mémoire du peuple, forme un cycle a part. Si le temps ne vient pas renverser d'un coup d'aile Téchafaudage de nos projets d'étude, nous essayerons de la dire un jour.