‹ Histoire de la littérature en Danemark et en SuèdeChapitre 7 sur 10 · LES ROSES · texte numérisé non relu

LES ROSES

.« Quand nous reposions avec ravissement entre ses mains , nous espérions lui servir un jour de parure et mourir sur son sein. Hélas ! il a fallu la quitter. Voilà pourquoi nous avons changé de couleur; voilà pourquoi nous nous sommes flétries. »

A côté de cette ode galante, sentant le madri* gai, j'en citerai une autre remarquable par sa naïveté. Il n'y a peut-être pas dans tout le .Danemark une pièce de vers plus populaire que celle-ci:

a II fut un' temps où j'étais très petit. Mon corps n'avait pas plus de trois pieds de hauteur. Lorsque je songe à ce temps de bonheur, mes larmes coulent, et j'y songe souvent.

c( Je jouais dans les bras de ma mère, je galopais à cheval sur les g;enoux de mon aïeul, et

LITTÉRATURE DANCMSE. 197

je ne connaissais ni trouble , ni souci , ni tristessC) p^s plus que l'argent, le grec ou Galathée. « Il me semblait alors que notre monde était beaucoup plus petit, mais aussi beaucoup moins méchant. Je regardais les étoiles briller au-dessus de ma têle, et j'aurais voulu avoir des ailes pour aller les prendre.

Je regardais la lune s'incliner au bord de l'île, et je me disais : Que ne suis-je là ! je pourrais en mesurer la grandeur et voir comme elle est ronde et belle I

« Je regardais le soleil se coucher à l'occident dans les vagues dorées de la mer, et le matin se relever d'un autre côté pour éclairer le ciel.

a Et je pensais à ce Dieu tout-puissant qui m'a créé, moi et ce beau soleil, et toutes ces planètes qui brillent d'un pôle à l'autre.

« Mes lèvres d'enfant répétaient avec piété la prière que m'avait apprise ma mère : O mon Dieu, fais que je m'efforce toujours d'être sage , d'être bon et de t'obéir.

« Je priais pour mes parents , pour mes frères

et sœurs, pour toute la ville, pour le roi, que je

ne connaissais pas, et pour les mendiants que je

voyais passer devant moi.

« Ils ont fui, ils ont fui, les jours heureux de

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mon enfance. Mon repos s'est enfui avec eux* Maintenant il ne me reste plus que le souvenir de ce temps de joie. O mon Dieu ! fais que je ne le perde jamais ! ji

Je pourrais citer encore, parmi les œuvres de Baggesen, ses élégies d'amour dont quelques-unes sont fort tendres, ses chants de matelot, qui respirent un sentiment naïf et vrai, et son Allelaia de la créatîpn {Skabmngens HalUluia)^ qui peut être mis à côté d'une des belles harmonies de M. de Lamartine. Mais, en voulant faire ressortir le mérite de Baggesen, j'ai peur de l'altérer. Ce qui le distingue surtout comme poète, c'est la grâce du style, la mélodie des vers , la forme délicate qui encadre sa pensée, et toutes ces qualités pâlissent ou s'effacent dans une traduction.

ŒHLEiNSCHLQEGER.

Dans le £siuboui^ de Copenhague qu^on appelle^ le Fésterbrç^ à gauche, près de Tavenue qui conduit à Frederiksberg, on aperçoit au milieu des villas de 1^ bourgeoisie une maison d'humble ap<parence avec un seul étage et deux mansardes au-dessMS. C'est là qu'est né le premier des poètes danois : QEhlenschlœger. Sa famille a quitté depuis longtemps cette demeure, et elle est habitée aujourd'hui par un marchand de petits gâteaux qui jEedt la joie de toutes les bonnes du voisinage. Mais le nouveau prc^riétaire Fa conservée telle qu'elle était à Pépoque où les muses y berçaient un enfant de génie. Un jour, je l'espère, on y mettra une inscription, et tous les hommes qui aiment la poésie viendront la visiter. Je crois à la prédestination du poète, à rinfluence des lieux où il est né, des lieux qu'il habite; et quand j ai vu pour la première fois cette maison du Vesterbro, avec le.

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paysage qui Fentoure, il m'a semblé voir une image vivante d'une des belles pages d'OEhlenschlœger. Là est le peuple des faubourgs, le peuple animé, bruyant, énergique; le peuple, éternel sujet de tableaux de genre, de drames et de comédies. Plus loin, voici Tallée de tilleuls qui conduit au château; voici les sentiers bordés d'aubépines, mélancoliques comme une élégie, et parsemés de fleurs comme une idylle. A moitié chemin, on rencontre la demeure de Rahbek, autre poêle chéri des Danois. Il avait réalisé le vœu de Rousseau : il s'était bâti, au penchant de la colline, une maison blanche avec des volets v^erts; mais la maison a aussi changé de maître. Le poète dort près de là, sous le monument pieux que ses amis lui ont élevé.

La route de Frederiksberg aboutit au parc réservé , au Sœndemiark. C'est une grande forêt de hêtres, silencieuse, imposante, et ouverte de tous côtés aux plus beaux points de vue. De là, on aperçoit tour à tour et la ville avec les clochers aigus qui la dominent, les flots de la mer qui la baignent, et la plaine toute verte avec ses villages de pêcheurs et ses moulins à vent; puis le château bâti sur le modèle de Frascati, et l'autre parc ouvert au public, traversé par la foule, Champs-Elysées et Bois de Boulogne des habitants

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de Copenhague. Mais quand on s^enfonce dans la forêt, tout est calme et recueillement; toute trace de fa foule disparaît, tout bruit cesse; et le poète, abrké sous le large dôme des hêtres, peut se livrer en toute liberté à ses rêTeries. Le parc est réservé à la famille royale; mais le roi en a donné la clef au poète. C'est Ik qu'il a trouvé, jeune homme, ses premières inspirations ; c'est là qu'il est revenu dans l'âge mûr les renouer et les poursuivre.

Un soir d'été, je visitais avec lui cette forêt dont il a fait sa retraite favorite; et quand nous arrivâmes à Pendroit d'où l'on découvre d'un côté la demeure royale, et un peu plus bas l'église du village et le cimetière : « Je suis ici, me dit-il, entre la vie et la niort ; ici est le souvenir de mon enfance, là sont ensevelis ceux que j'ai aimés. » Nous parcourûmes ensemble les grandes cours, les salles voûtées du château, et il me montrait la chambre qu'il avait occupée, et il se rappelait, avec une joie méiitncolique, ses jeux d'enfant dans les corridors, ses premiers rêves dans le jardin. Mais quand nousaiTivâmesà Tentrée du cimetière, il se tut un instant comme pour se recueillir, puis il me dit : « Ici est ma cicatrice et ma blessure. Ma cicatrice, c'est le souvenir de mes parents ; le

:{02 LITTÊRATUKfi DATfOISe.

temps a calmé peu à peu la douleur qqe leur mort m'a causée. Ma blessure, la Yoilà.»

Je me trouvais eu face d'une tombe, revêioe de gazon, couronnée de fleurs. Sur une plaque de marbre, je lus ces mots : « Qiarlotte Pbister, née OËhlenscblc^er. p Cétait sa fille. Il me serra la main et il pleura. Je le regardai avec attendrissement, car je savais combien il avait aimé cette 6Ue morte a vingt ans; et^ quand je rentrai chez moi, je relus ces vers qu'il avait écrits :

a Au nom du Seigneur! que ta volonté, ô mon Dieul s'accomplisse. Tu veux adoucir mes regrets, soulager ma douleur. Bientôt reparaîtra un frais et beau printemps ; mais jamais, jamais je ne reverrai mon enfant bien-aimé ; jamais aucune rose ne fleurira pour ma Charlotte, car elle repose dans le tombeau 1

« Quand tu mourus, tes amies tressèrent des couronnes de fleurs ; on mit des bouquets de fleurs dans ta main, on enlaça des fleurs dans tes cheveux; elles furent ensevelies avec toi. Elles descendirentavec toi dans la tombe de la jeunesse.

^ Toutes ne sont pas pourtant enfouies dans la terre; il en est qui surgissent encore sur ton cercueil, vives et riantes comme l'espérance. Non, â ma fille chérie ! les liens de la mort ne t'encha{-

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lient pas ; tu planes au-dessus de ce monde comme un ange de lumière, et, quand robscurité du soir enveloppe la terre, tu reviens me visiter avec des chants célestes. »

Adam OEhlenschlœger est né le 16 novembre 1779. Son père était un organiste fort honnête et intelligent. Il fut nommé, en 1 780, maître de cha* pelle et gardien du château ; mais ces deux fonctions étaient mal rétribuées, et il resta pauvre comme auparavant. Comme il n'était ni en état de prendre un précepteur pour son fils, ni même de le mettre en pension à Copenhague, il l'entoya à Téeole chez une vieille femme, qui lui enseigna, d'une mde façon, le premier élément de la science, c'est-à-dire l'alphabet. Quand OEhlenschlœger avak souffert tout le jour les mauvais traitements de son dur pédagogue, c'était pour lui une grande joie de s'en revenir par les longues avenues de Frederiksberg, et de retrouver les caresses de sa jeune sœur, le regard affectueux de sa mère, et la douce vie de famille dans le royal château.

Il y avait deux époques de l'année où le château changeait complètement d'aspect. Avec les rayons du soleil, avec la verdure et les fleurs du mois de mai, on voyait arriver les équipages de princes, les chars dorés; et, pendant toute la belle

saison, ce n^étaient que fêtes et chasses dans le parc, et tout le bruit, Téclat, les caprices dW cour. Une fois Thiver venu, tout disparaissait comme par enchantement. « Alors, dit OEhIenschlœger, nous restions seuls dans le vaste château avec deux gardiens et deux grands chiens jaunes* Toute la maison nous appartenait, et je m'en allais de chambre en chambre regardant les tableaux, et m'abandonnant à mon imagination. Si le temps était beau, mon père m^en voyait à la ville chercher des livres au cabinet de lecture. Je revenais le soir, et je rapportais au bout d'un bâton mes six volumes enveloppés dans un' mouchoir. Quand nous avions pris le thé, quand la.lumière était sur la table, nous ne nous inquiétions plus ni de l'orage, ni de la pluie, ni de la neige. Mon père, assis dans son fauteuil, enveloppé dans sa robe de chambre, avec un petit chien sur ses genoux, lisait à haute voix. Quelquefois je lisais de mon côté et je suivais Albert Julius < et Robinson dans leur ile; je m'égarais avec Ataddin dans le pays des fées, et mes heures se passaient joyeusement avec Tom Jones, avec Siegfried de Lindeuberg *?»

^ Roman allemand du xvui« siècle.

^ Roman allemand.

A rage de neuf ans, dans ses heures de solitude, il sentit s'éveiller en lui l'instinct poétique. Il composa un psaume. Les rimes de ce premier poème n'étaient pas des mieux assorties, les vers n'avaient pas tous la mesure exacte. Il manquait ça et là une syllabe, une césure; mais sans~ avoir encore lu ni Horace, ni Boileau, le jeune poète suivit leur précepte. 11 remit l'œuvre sur le métier, et parvint à la rajuster assez bien. Cet essai Tenhardit. Il lisait Holberg; il voulut, comme lui, écrire des pièces de théâtre. Le sujet en était pris dans toutes les histoires de voyages et tous les contes de brigands ou de sorciers qu'il entendait raconter. L'une des grandes salles du château lui servait de théâtre; un canapé représentait une montagne, un poêle en faïence était une maison isolée sur une grande route; et quand on avait posé un fagot au milieu de la salle, on devait le regarder comme une vaste et profonde forêt, dangereuse à traverser. Sa sœur jouait tous les rôles de mère éperdue, d amante trahie, et un de ses camarades d^école -avait un merveilleux talent pour représenter les traîtres de mélodrames et les empereurs romains. Le répertoire ne se composait que de pièces à trois râles. Mais que d'événements se passaient entre ces trois rôles ! Combien de cris d'alarmes! combien de coups

d'épee ! Les inui*s de Frederiksberg doivent en avoir conservé le souvenir.

Pour compléter le succès du poêle, ou plutôt pour le sanctionner, il ne lui manquait plus que des spectateurs. Son fidèle Acbate parvint à en amener un. C'était un joli enfant, modeste et timide, qui donnait les meil eures espérances. L'auteur de tant de drames, de tant de comédies^ alla au-devant de lui comme un candidat à la dépulation va au-devant de Télecteur dont il brigue le suffrage, comme un écrivain au-devant du criti* que, comme un professeur abandonné au-devant de Tunique auditeur qui persiste à suivre ses cours. Il le fit asseoir à la place d'honneur ; il Tembrassa sur les deux joues, et lui mit une orangeà la n^iOé Puis il commença son rôle avec une verve qu il ne s'était jamais sentie jusque-là. Mais hélas ! le spectateur mangea l'orange, s'endormit, et ne se ré- Teilla qu'à la dernière scène, au moment où les trois acteurs gisaient sur le parquet, égorgés l'un par l'autre. #

Xette injure faite à son talent ne découragea point le poète. Il se remit à écrire, et il s'appliqua à perfectionner l'art de la représentation. Il était tout à la fois poëte, acteur, régisseur, directeur et souffleur. Il enfantait chaque matin un drame, et

LltriRATUKfi DANOISE. 30?

chaque soir il le portait sur la scène. Son maître d'école lui disait en riant : OËhlenschlœger , tu es un plus grand poète que Molière. Il lui fallait au moins six semaines pour composer une pièce, et toi lu peux, en vingt -quatre heures, en composer une, la faire apprendre, la mettre en répétition et la jouer* ».

Cependant il avait quitté son école d'enfant pour entrer à la Realskole. Le temps vint où il dut se déterminer à faire choix d'une carrière. Il avait conservé ses goûts de théâtre : il se fit acteur; mais il ne tarda pas à comprendre que cette vie d acteur n'était ni aussi riante, ni aussi poétique qu'il se l'était imaginé, et il la quitta pour étudier le droit. Son maître était M. OErsted, qui est devenu l'un des jurisconsultes les plus célèbres du Danemark. Avec un tel homme pour guide, OËhlenschlœger n'aurait pas manqué de fairte de grands progrès, si son âme n'avait pas toujours été plus dévouée à la muse de la ^poésie qu'à la muse de la science. II déroulait d'une main nonchalante les recueils d'or** donnançes, et si, au milieu de ses recherches, le souvenir d'un drame lui revenait à l'esprit, si Tharmonie d'un vers résonnait à son oreille, adieu les articles de lois, adieu le vieux codex. La i)âlance de l'imagination l'emportait ; l'étudiant se-

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couait ses ailes, le jurisconsulte redevenait poêle. Ce fut après avoir tenté quelques essais poétiques qu'il tourna ses regards vers Tancienne Scandinavie. 11 comprit qu'il j avait là une mine féconde, une mine nationale à exploiter. Il prit des livres islandais, et cette fois il étudia avec ardeur. Il avait pour maître un homme singulier, qui rappelle ÏAntiquaùe de Walter Scott.

« Le vieux Âmd tétait, dit -il, Pune des plus curieuses caricatures des temps modernes. Je le vois toujours avec ses bottes crottées, sa jaquette bleue et ses grands cheveux blonds qui lui iombaient jusque sur les reins. Il était né à Âltona, et n'avait fait que voyager à travers Tantiquité, ne se souciant pas le moins du monde de son époque. D'abord il avait étudié la botanique ; mais bientôt les inscriptions des sépulcres, les ruines remplacèrent pour lui les plaTntes et les fleurs. C'était un antiquaire de la première espèce. Tout ce qui vi- » vait encore ne lui inspirait qu'un profond dédain. Mais il aimait les vieux monuments enfouis dans la terre, les traditions écrites dans les langues mortes et à moitié oubliées. Il regardait l'£urope comme un grand cabinet d'étude où il s'en allait de long en large chercher des citations. Une fois il pénétra au fond de la Finlande pour y des-

siner quelques pierres runiques. Une autre fois il arrivait aux portes de Paris ; il se rappela qu'il avait laissé un manuscrit sous un monceau de pierres près de Lubeck : il partit aussitôt pour aller le chercher ; puis il prit la route de Venise pour y copier une inscription grecque. Toute idée de progrès littéraire, toute discussion politique, lui étaient complètement étrangères, et, s^il en parlait quelquefois , c'était avec un mépris bien prononcé« Dans ses voyages, il allait tranquillement s'insialler chez le prêtre ou le paysan. Il s^asseyait à leur table, il dormait dans leur lit, et souvent il ne récompensait leur hospitalité que par des reproches. Il avait Tintime persuasion que leur devoir était de prendre soin d'un homme comme lui, qui, pour se dévouer à Tétude de Tanliquité, renonçait aux jouissances habituelles de la vie. Un jour il se mit en colère contre une domestique parce qu'elle avait nettoyé ses bottes, a Quand mes bottes sont sales, s'écria-t-il, je passe dans le ruis^ seau , et tout est dit. » Souvent les gens à qui il s'adressait le mirent à la porte, souvent même il fut battu ; mais il allait toujours son chemin sans se décourager. Il n'avait point d'ami et point de foyer. Il portait ses manuscrits dans ses poches jusqu'à ce qu'elles fussent pleines. Alors il les pre-

210 trnÉRATURE DANOIS?.

naît l'un ^rès l'autre, et les cachait sous une pierre au milieu des champs ou au milieu de quelque vieille ruine. »

Œhlenschlœger ne tai^a pas à pénétrer très avant dans Fesprit des traditions du Nord. La plupart des ballades qu'il composa à cette époque sont autant d'indices certains des conquêtes qu'il faisait chaque jour dans le domaine de la mythologie Scandinave. En 1803, il publia un recueil de poésies qui obtint du succès. Ce sont des contes de superstitions populaires, des romances de guerre et d'amour, quelques traditions, et une sorte de comédie satirique intitulée : la Nuit de la Saint- Jean. Dans ce recueil, le poëte parle peu en son nom. Il se transporte dans d'autres temps , il se fait l'interprète des hommes et des idées qu'il a étudiés. Il annonçait par là qu'il devait être ce que les Allemands appellent un poëte objectif. Une seule élégie, jetée au milieu des histoires de trolles » et des ballades de K^empevuer^ est uneémanatioa directe de sa pensée intime, un reflet d'une des situatioïis par lesquelles son âme a passé. Nous la citons ici comme une page de biographie. Elle a pour titre : Den brastn^e Harpe'^'à Harpe brisée):

* Esprits mystérieqi, génies domestiques, luUns, Itoboldes.

LITTËHATURE danoise. 1^1 (

O tel dont les cordes plaintives Ont souvent, au sdn des forets, Répété mes douleurs craintives* Mes espérances, mes regrets!

Ha harpe, ta voix est muette El tes chanu bien-aimés sonl morts.

Chaque jour mon Ame inquiète En vaUi rappelle tes accords*

La nuit est froide et le ciel sombre, Le doox rayon qui m'av^dt lui.

Qui jadis m'édairait dans Vombre, Avec tes accents s'est enfui.

Toute joie est pour moi tarie, Et mon cœur longtemps oppressé, Kenlôt, 6 na harpe chérie!

Ainsi qœ toi sejra Msé .

En 1S049 OËhleQSchlœger fil paraître un nou* veau recueil, qu'il dédia au prince royal, et le prince ne crut pQavoir mieux récompenser l'hommagie du poète quf'ea lui accordant un traitement anmiel qui lui permit de voyager. Voilà donc QE^ilenschloeger qui se met en route, tout jeune, pleÎQ d'ardeur, heureux de Toir un monde nouveau , et d'ouvrir sa pensée à de nouvelles émotions. Il traverse la Prusse, la Saxe ; il visite ses

frères les poètes d'Allemagne, et Weiraar leur sanctuaire, et Gœlhe leur patriarche; puis il vicDt à Paris. La Bibliothèque royale possède une nombreuse collection d'ouvrages du Nord. OEhlenschlœger y puisa souvent, et, dans la modeste chambre de voyageur qu'il occupait à Thôtel de Hollande, rue des Bons-Enfanls, il écrivit une de ses meilleures tragédies : Palnatoke.

a J'ai gardé un tendre souvenir de Paris, me disait-il un jour. C'est là que j'ai trouvé la vie, le mouvement de l'intelligence, ért c'est, après ma ville natale, la ville que j'aime le mieux au monde.» Il n'y fut cependant pas constamment calme et heureux. Tandis qu'il s'en allait chaque matin dans la rue Richelieu étudier les sagas, la guerre était en Danemark ; les Anglais bombardaient Copenhague. Il ne recevait point de nouvelles de son pays, ou s'il en recevait, c'étaient des lambeaux de bulletins politi()ued qui ne pouvaient que l'alarmer. Dans cet état de crise, les employés du ministère des finances se souvenaieiit fort peu du poête^ Il attendit en vain le mandat qui lui était promis. Il épuisa peu à peu son trésor de pèlerîtj qui n'était pas grand, et il se trouva seul en pays étranger, sans appui et sans ressource. Par mesure d'éco- Yiomie, il avait déjà changé de demeure ; il habitait

une mansarde au septième étage à Fhôtel dés Çuinze-Fingts. La maitresse| d'hôtel, madame Gauthier, devina sa position» et lui dit : a Monsieur Ohlens (car il était impossible à la bonne femme de prononcer ce long nom d'O^hlenschloer ger), ne vous inquiétez pas;^ restez, chez moi; quand vous recevrez de Targent, vous me paîe-r rez, et jusque-là je ne TOUS demande rien* ».

Le mandat tant désiré arriva enfin ;^ mais le compte, de Phôtel en absorba la plus grande part. Le pauvre voyageur, trompé par la fortune, se con6a aux muses. Il réunit ses poésies, inédites i HakonJarlj Palnatohe^ prit le chemiade Stuttiî^ gart, et s'en alla tout droit chez Cotts^, ^éditeur de Gœthe et le Mécène des jeunes poètes* Hélas ! le Mécène était absent. 11 fallut rester, à Jhôtel ^ attendre.

Trois semaines après, Gotta revînt, paya riche-, ment les œuvres qui lui furent présentées, et OEhlenschlœger partit pour Fltalie, bénissant les libraires qui savent user noblement de. leur fortune^ Il passa par la Suisse, et s'arrêta plusieurs^ mois chez madame de Staël. Il trouva chez elle cet intérieur poétique, si bien décrit par iVl • Sainte- Beuve dans la Revue des Deux Mondes. Là étaient W. Schlegel. Benjamin Constant, Sismonde de.

214 UmfcRATUU DANOISE.

Siemondi, Bonslistien, Tieek le senlpleqrp Zadiarie Werner. L'auteti%de £Vri»n^apparais6aiiauiiiN lîea de ces poêles comme «me reine au milieu de sessojeU. Malheureusement la plus parfaite union ne régnait pas Umjours autour d'elle, benjamin Gcmstant et Schl^el étaient parfoisi à l'égard i'un de l'autre, dans tm état, de susceptibilité inquié* tant, et Zacharîe Werner avait des dans d'excentricité qui dérangeaient tout l'équilibre de cfette république littéraire* Il ne fallait rien moins que l'ascendant de madame de Staël pour rapprocher

des esprits qui tendaient sans cesse à se dK^join-

di%, et rallier des élém^its souvent fort disparittes. « Elle écrivait alors, dit OËhlen^hlœger, son livre sur rAIIemagne, et lisait chaque jour un volume allemand. On l'a accusée de n'avoir pas étudié elle-même les ouvrages dont elle parle, et d'avoir formulé tous ses jugements d'après W, Schlegel. Cet té assertion est fausse. Elle lisait l'allemand avec la plus grande facilité; seulement elle avait de la peine à le prononcer, et quand elle voulait me faire connaître quelques poésies écrites dans cette langue, elle les tradutôait aussitôt en français. Schlegel a eu sans doute quelque influence sur ses études. Il est le premier qui lui ait appris à connaître la littérature germanique; mais sur plusieurs points

LITTéRlTURE DAMOISB. 216

essentiels, elle éiaît d'un aTÎs compiétemenl opposé au sfen. Elle aimait à discuter avec lui, car elle se sentait forte. Elle le plaisantait aussi parfois, et l'appelait Tète lente! y^

Au commeooemetit du printemps, OËhleus-chlœger passa les Alpes, et visita Turin, Parme, Florence, Rome, Bologne. Ce voyage sur la terre classique, cette étude de l'Italie, devaient avoir de l'injQuence sur un esprit aussi impressionnable que le sien.^ Elle en eut une grande. Elle tempéra ce qu'il y aurait peut-être eu de trop âpre dans sa nature d'homme du Nord. Elle fortifia en lui l'amour de la forme, et lui découvrit de nouveaux points de vue qu'il a su depuis habilement employer.

En 1809, il repritavec joie le chemin de Copenhague. Il avait passé près de cinq années loin de son pays, mais pendant ce temps-là sa réputation avait grandi. Ses poëmes étaient venus, à différentes reprises, surprendre lé public. Hàkon Jarl avait été lu, relu et vanté par les critiques. Axel et Falborg n'était pas encore imprimé, mais il en circulait des copies dans toutes les familles. Il rentra dans sa ville natale avec une auréole de gloire; ses amis l'attendaient sur le rivage, et un noble cœur déjeune 611e battait pour lui. En 181Q,^

216 LiTTERATURB DANOISE.

ii fut nommé professeur k rUiiiversilé. Il épousa celle qu'il aimait depuis longtemps et se reposa, comme un homme du Nord, dans la vie de famille.

Quelques années après» il eut, comme Pétrarque, son jour au Capitole. Les étudiants suédois chantèrent ses louanges, et dans la cathédrale de Lund, Tegher lui posa sur le front la couronne de poète Scandinave.

La littérature danoise, comme nous Payons vu dans les chapitres précédents, fut longtemps stérile et ignorée. Elle se forma après les autres, el se sentant faible et peu propre à prendre son essor d'elle-même, elle chercha un soutien autour d'elle et s'appuya tantôt sur l'Allemagne , tantôt sur la France ; mais au xvuië siècle elle grandit <out à coup. C'est alors qu^on voit apparaître Holberg, cet homme de génie, puis Ewald, puis Wessel et Baggesen. Tous avaient apporté à cette littérature le tribut d'un esprit joyeux ou d'une poésie sévère, la chanson insouciante ou l'élégie, la comédie ou le drame. Il manquait encore à cette littérature la tragédie nationale ; OEhlenschlœger le lui donna. Dès ses premières productions, il prit place à côté de Holberg, et laissa derrière lui les autres poètes.

UTTéiVATURE DANQtSE. 2lY

Peu d'hommes ont été cloués d'un génie aussi fécond, ausslfacûlequ'OEhlenschloeger. Aussi s'estil exercé dans tous les genres, et presque toujours avec succès. 11 a composé des drames, des comédies, des opéras, des romans, des poèmes lyriques et des poèmes mystiques. Comme il trouvait son public danois trop restreint, il s'est lui-même traduit en allemand, et il a traduit dans la même langue toutesjes œuvres de Holherg. Jamais il n'a connu ni l'effort, ni la fatigue du travail. I^es «vers tombent de sa plume comme l'eau coule d'une source. Ils se suivent^ se succèdent et se renouvellent sans cesse. De là vient qu'il a un style charmant de grâce, de flexibilité, d'abandon, mais souvent très négligé. De là vient aussi qu'il entremêle à ses plus belles compositions des pages inégales qu'un goût plus sévère aurait corrigées ou fait disparaître; car c'est un enfant de génie qui s'ignore lui-même; c'est un musicien que le charme de l'inspiration entraîne et qui chante parfois sans s'apercevoir que les cordes de sa hs^rpe sont détendues et que l'instrument a baissé de ton.

Sa vraie gloire n'est donc pas d'avoir été plus fécond que Gœthe et plus varié que Schiller, d'avoir promené sa fantaisie du nord au sud, et d'avoir su trouver sur sa palette des couleurs 'pour

218 urréiuTcniB danoise.

peindre les féeries de TOrient et les sombres paysages scandinayes. Sa Traie gloire, c'est d'avoir produit quelques œurres fermes et fortes, qui out pris racine parmi le peuple et qui resteront; c^est d'avoir compris la poésie du Nord, la poésie nationale, qu'Evirald avait simplement indiquée dans RolfKrage et Batdars Dœd.

On sait que toute l'histoire ancienne du Danemark est dans les sagas islandaises et toute sa mythol(^ie dans l'Ëdda. OEhLenschlœger a étudié à fond ces traditions primitives de son pays et se les est appropriées. Il a reproduit tous ces mythes, tous ces récits héroïques, avec une fidélité rare et une complète originalité. Souvent il n'a trouvé, dans ces landes mythologiques, qu'un monument informe, inachevé, et il a fait de quelques strophes éparses un poème, d'ube esquisse un tableau, d'un marbre brut un groupe animé. Il a rajeuni et rapproché de son temps toutes ces figu res entourées de nuages, et les a fait aimer au peuple en les revêtant de son manteau poétique. Xes vieux héros Scandinaves sont entrés dans la demeure du paysan,^ et le Yalhala s'est ouvert aux regards de la foule avec ses combats éternels et ses Yalkyries. Quelques-unes de ces (Compositions, comme par exemple , les Dieux du Nord[NordensGuder\ ont une

urriRàTUBS danoise. si»

majesté homérique. Quelques autres, comme la saga deHroar, et celle dôYanlundur, sont le récit exact et suîtî de plusieurs faks décousus et racontés en divers lieux. Pres<|i^ toutes peuventêtre regardées commedes documents authentiques quïl est permis de citer ^

C'est dans ces drames surtout qu'il a dépeint le caractère audacieux, la vie aventureuse des anciens hommes du Nord. C'est là qu'on voit reparaître tous ces guerriers avides de combats^ tous ces rois de la mer qui embrassent leur épée avec amour et divinisent le courage et la force- physique. Là on entend résonner^ comme dans les sagas, les paroles de sang, les cris de vengeance de ces hommes qui se font une gloire de ne rien craindre et qui auraient honte de pardonner. Les femmes sont comme eux, courageuses et 6éres, enthousiastes des combats, et méprisant celui qui redoute les périls. OEhlenschlœger a pourtant dessiné de temps k autre, dans ses drames, quelques caractères déjeunes filles tendres et mélancoliques, qui apparaissent au milieu de ces cohortes de Yikingr,

* M. le professeur Heiberg, de Gopenliagae, a publié un livre intitulé : Mythologie du Nord, d'après VEdàa et Us poésies d'OSklenseKkmger.

22a UTTÉRàTURK DANOISE;

comme un doux rayon de crépuscule au milieu d^une coDirée sauvage. Le caractère de Yalborg esl le type de celle nature délicate de femïne, qui s( tout le parfum d'une plante méridionale et toute la grâce suave d'une pâle fleur du Nord. Le rôle de Ragnhild dans les Fastbrœdeme et celui de Signe sont tracés avec les mêmes touches légères de pinceau et appartiennent au même ordre d'idées.

Dans cette pièce de Hagbarth et Signe, le poêle a réuni les principaux traits de la vie guerrière et des mœurs Scandinaves. Hagbarth est un jeune roi courageux #t plein de force, qui a longtemps navigué sur les c6tes étrangères et qui cherche la mort dans les entreprises glorieuses. « Notre vie, dit-il, n'est qu'une préparation à la fête du Valhalla. Plus elle est courte, mieux elle vaut. Heureux le guerrier qui meurt jeune ! 11 prend place à la table hospitalière des dieux, et les Valkyries le préfèrent au vieillard qui n'abandonne la terre qu'avec des cheveux blancs. »

Hagbarth vient à Lund avec son compagnon d'armes défier deux jeunes guerriers, Alf et Alger, célèbres par leur courage. Leur mère Bera tremble de les voir succomber dans cette lutte,, et cependant elle accueille Hagbarih selon les lois de

LttTÉRATURE DANOISE^ 221

rhospitalîté* Elle vient elle-mêitie sur le rivage lui présenter la coupe de miced^ puis au moment de s'éloigner, elle dit à ses fils :

« Ce n^est pas la première fois que vous abam donnez votre mère pour vous élancer avec des Oris de joie au-devant des dangers. Thor vous appelle. Allez, suivez le dieu de la force. Souvenez-vous que la vieille Seeland est pleine de monuments de gloire. Que la tempête qui gronde autour de ces tombeaux anime votre courage. Mon cœur tremble. C'est une faiblesse. Je suis femme; je suis mère. Mais l'ombre majestueuse de votre père plane sur vous. Montez au Yalhalla. Puisse un de vous cependant revenir îci pour prendre possession dû royaume! (Puis se tournant vers Hagbarth.) N'est-il pas vrai, dit^elle, c'est une jouissance pour le guerrier de faire fléchir Forgueil d'une femme! Mais les Âses écouteront les prières de Bera; tu tomberas sous l'épée de mes fils; tu tomberas dans les ombres du soir sur le gazon obscur. Les corbeaux voltigeront autour de toi, effrayés à l'aspect de ton cadavre, mais avides de dévorer ton cœur. Viens, ma fille. Âlf« Alger, adieu. J'ai retenu mes larmes ; j'ai dompté ma douleur; domptez aussi votre ennemi. »

Le combat s'engage. Alger succombe. Bera^ en

322 LITTÉRATURE DANŒSE.

apprenant la mort de son fib, rugit de colère comme une ttgresse. Elle a promis de laisser Hagbarth retourner librement dans son pays. Elle est fidèle à sa promesse, mais dite jure de se Tcoger.

Hagbarth revient. Il a vu Signe, la SLie défiera, il Taime et il en est aimé* Bera le surprend au mo* ment où it est seul avec la jeune fille. EUe appelle ses guerriers et le fait charger de chaînes. Mais Hagbarth rompt ses chaînes, tire son gktive et se prépare à combattre, a Attendez, dit Bera, je con* nais un lien qu'il ne brisera pas. d Elle coupe une tresse de cheveux de Signe et la donne à ses sateU iites. Hagbarth alors ne leur oppctse |>lus aueuiie résistance. Il tend lui-même les mains k ce liea d'amour et le couvre de baisei^s. On le condamne à mort. Il se tue. Signe prend sa robe de noce, met une couronne de fleurs sur sa tête, et s'empoi' sonne pour suivre au tombeau celuî qu'elle a aimé.

Palnatoke et Stœrkoddér sont deux autrestypes, plus énergiques encore et plus vrais peut«èLre, de l'intrépide courage du Vikingr et delà loyauté cfae* valeresque du soldat Scandinave. Dans Palnaloke^ il n'y a point de rdle de femme. Tont le drame se passe entre des hommes qui se disputent la royauté et qui s'égorgent, et toutes les scènes qui y sont tracées causent une impression de douleur et d'ef-

LITTÉRATURE DANOISf:. 223

froi. C'est une plaine sauv^igë sans verdure. Cesr. un ciel sans élioiles.

Mais le chef-d'œuvre de tous ces drames Scandinaves, c'est Hakon JarL OEhlenschloeger l'écrivit très jeune, et jamais, dans aucune de ses pièces, il n'a mis plus de sève, plus de force, plus de chaleur* Ce drame représente une des grandes phases historiques du Nord* Deux personnages mémorables en sont les héros; deux grandes idées y luttent l'une contre i'aûire. D'un côté, Hakon Jarl, qui d'une maia affaiblie par l'âge cherche à soutenir encore l'autel chancelant des dieux Scandinaves ^ de l'autre, 01af,''qui s'avance avec tous les prestiges d'une royauté naissante, pour renverser les vieilles idoles et propager le christianisme. C'est un monde ancien qui s'en va. C'est une ère nouvelle qui commence. Chacun court au-devant du jeune roi, et Hakon est abandonné par ses amis, trompé par ses confidents, trahi par ses esclaves. Une femme lui.r/este fidèle : c'est la femme <|u'il a maltraitée et chassée de chez lui. Quand il a colQ^attu contre Olaf et perdu la bataille, il est seul, sans force, sans espoir, obligé de fuir. Il s'en va chez Tlû)ra, et Thora l'accueille, l'embrasse et cmblie toutes ses injustices d'autrefois, pour ne songer qu'à son amour. Olaf est pro-

224 LITTÉRATUKB DANOISE.

clamé roi. Hakon est tué par un de ses esclaves dans la caverne où il a, cherché un refuge, etThora vient s'enfermer avec lui ; elle pose une épée à ses côtés, une couronne sur sa tête :

« Oh! je l'aime, lui dit-elle, je t'aime dans là mort comme dans la vie. Naguère encore, tu étais semblable au soleil qui prête sa lumière à tout ce qui Tentoure. Maintenant le peuple t'a abandonné pour rendre hommage à un autre soleil. Auprès de loi» il n'y a plus qu'une pauvre femme qui le regarde avec douleur. C'est elle qui te rendra les honneurs que les autres ont oublié de te rendre. Reçois celte couronne funèbre des mains de Thora, et puis dors bien, Hakon Jarl, dors bien. Je fermerai moi-même celle porte, et quand od viendra l'ouvrir, on emportera le corps de Thora pour le placer auprès du tien. »

OEhIenschlœger a écrit sur saint Olaf une autre tragédie dont il a bien voulu nous communiquer le manuscrit. C'est le tableau d'une époque de troubles religieux et d'agitations politiques dans le Nord. Hakon est mort; Olaf est roi. Le paganisme est aboli, et l'autel du Christ s'élève sur les débris du temple d'Odin. Mais des hommes inquiets se révoltent contre le nouveau culte et contra le nouveau roi. Olaf engage avec eux le

UTTERATURE DANOISE. 225

combat. 11 est tué. Sa mort réconcilie les partis, apaise les dissensioi?s, et ceux qui avaient pris plaisir à le braver l'invoquent sous le nom de saint Olaf. Cette tragédie forme le complément du cycle historique dont le poë^e a retracé les principales phases. Les critiques qui. en ont entendu la lecture lui prédisent un beau et durable succès.

QEhlenschlœger , dans ses travaux dramatiques, ne s'est pas arrêté exclusivement aux anciennes traditions Scandinaves. Il a écrit une tragédie sur Charlem^gne, une autre sur un chevalier allemand, Hugo de Rheinberg, une autre sur la mort de Corrége, et $ur deux princes de Danemark, Erik et Abel, et sur Tordenskiolfl, cet homme daudace et de génie^ qui du rang de simple matelot s'éleva en peu de temps au grade d'amiral, et fut tué, à trente^cinq ans, dans un duel.

Ces tragédies sont parfois un peu longues et un peu froides. Le public en France aurait de la peine à admettre tant de conversations sentencieuses, tant de scènes élégamment tracées, mais dépourvues d'action. Il lui faut, dans un drame, du mou* vement et de la vie. Les hommes du Nord sont d'une autre trempe. Ils aiment ces longs discours qui ressemblent à des dissertations de professeur.

«26 UTTERA'nmE pANOISB.

Ils Tant aa théâtre comme à un cours d'esthétique» et peu leuf importe qugnd le drame arrive, et comment il arrive, pourvu qu'ils y trouvent une portion suffisante de maximes philosophiques el de poésie. Mais les pièces d'OEhlenschlœger sont écrites dans un ^tyle simple,^ vrai, montant sans effort du ton habituel de la, conversation à la pér node majestueuse : OËhlenschlœger a un grand art pour disposer les diverses péripéties de ses drames, pour faire mouvoir ses personnages, ei il entremêle habilement des scènes de boqne comédie h des situations tragiques. Bien entendu qu'il est de la nouvelle école et qu'il se soucie fort peu des trois unités.

Ses poëmes sont, devenus populaires comme ses tragédies. Celui qui porte le titre de Belge est une histoire empruntée aux sagas, l'histoire d'une nymphe des eaux, d'un guerrier, d'une femme qui le trbmpe, et d'une jeune Glle qu'il épouse sans savoir que c'est sa fille. Le poëme se compose d'une saite de chants irréguliers, tantôt lyriques, tahtôt épiques. Il y a là plusieurs tableaux d'une grâce charmante, et des scènes de voyage, d'amour^ de douleur, racontées avec un rare talent. Cette œuvre d'OEhlenschlœger est sans contredit Tune de ses meilleures. Beaucoup de personnes la préfè-

renfc à la FrïtH(^s-saga de Tegner, Mais les luttas le disaient ^vant noQs : Hàbera àtiafat^ â^ MU. IjaiFrithiofs'saga a«té traduite dtf&stûut^ les langues, et Heige oa'èst ecïcére ccmnue <|u^€fD Danemark. ■ ^ , '

Âlaédin est le conte des Mille et ^ne NaiH développe et embelli par le poète. Cette fois, OËhleâseliIoSger a -reaié soii «iel du Nord. Il a voyagé sur les ailefs de cette déesse oapricîeufirt qu'on appelle Fantaisie^ et avec sa faculté pûis^ sanle d'intuitioû, il a compris, comme lau homîÈfè de rOrient, la 'conteur, la vie, le prestige dé TO^ rient. Un rayon de soleil a éclairé sa p^ette, et lé génie des contes Ta guidé dans son excursion. A travers Ces images demî-faclices , demi-réelles^ qu^il représente, il y a plusieurs situations qui rèns trem dafns le domaine de la vie joumalièfe, «ft plu^ sieurs caractères vrais et habilement peinis. Çeltri de Morgiané, entre autres, est très bien ^èttti et très comique. La pauvi^ femiâe, qui a toujours vécu dans S(^ humble retraite, filant ^aqu^ouiRë ou causant av0c 5on brutal mari, ne (iomprehfl rien aux ifeerveilles produites par la lampe de son fils Aladdin. La jwemière fois que le ^;énie mystérieux fàpp^att, l'elffroi s^em^parie d'dlè, et elle tombe >Ia faQe contre lôrre. Plus tard elle à'bàKw

)3S UTTiRATURE BÀNÔISE.

tue il le voir venir qaand AJaddin révoque, mais ce sont pour elle autant de sorcelleries qu'elle déplore et qu'elle toléré par nécessité. Il arrive dans la maison du tailleur dlspahan ce qui est arrivé plus d'une fois dans la demeure de rhomme visité par le génie delà scien(^e ou de la poésie : Aladdin s'est tout d'un coup séparé de la foule; son esprit s'est élevé, ses désirs ont grandi avec le pouvoir de les satisfaire, et sa mère est restée la même. Sa pétrole est plu^ puissante que celle d'un roi; 11 ^t un signe, et les génies apparaissent. Il commande, crt, les génies obéissisQl. 11 tient entre ses mains un instrument magique dont le vulgaire ignore la valeur, et quand il y pose le doigt, tous les trésors enfouis, dans les entraiHes de la terre lui appartienniçnt. Pendant ce temps, saxonne mère caljcule encore ce qu'elle pourra gagner en filant du matin au soir^et se demande comment elle pourra acheter une nouvelle robe. Elle rencontre son fils magnifiquement vêtu, et elle ne sait comment .Cfela £)'«$t fait. Elle le voit absorbe dans ses pai- {s^es, et el(p se dit.avec douleur qu'il ne trav^Ue |l^. Elle remarque qu'il çst soucieux et triste, et elle se demande d'où lui vient cette tristesse, car elle nfa pas vu le char doré, le char céleste sur lequel il a pria l'essor, et elle ne voit pas non plus

UTTÉRATURE DANOISE. 229

Ij^s épines qui y sont attachées. Un jour il ki avoue qu'il est amoureux de la fille du sultan, et Morgiane se met à^leurer, car elle le croit fou. Il veut envoyer à sa bien-aimée les diamants que les génies lui ont apportés ; mais Morgîane prend ces diamants pour du verre,

Nous sommes sourent en ce monde comme Morgiane : le génie est près de nous, et nous ne lé reconnaissons pas ; il éclate, et il nous fait peur ; il parle de ses espérances , et nous rions de sa folie ; s'il veut jouir des dons mystérieux que les génies aériens lui apportent, il faut qu'il se bâtisse, comme Aladdin, une retraite à l'écart, qu'il se retire derrière ses murailles de» marbre, pour échapper à la moquerie où à 1'incrédulité.r

OEhlenschlœger a publié trois volumes de poésies lyriques. J^y ai cherché vainement ce caractère de panthéisme rêveur, de mélancolie religieuse^ que l'on trouve habituellement dans le Nord, ou ces nuances délicates de poésie intime qui nous charment chez les lakistes. Le poëte fait rarement un reteur sur lui-même* Il prononce rarement une parole de douleur, ou, s'il touche cette corde flexible , il en tire^ aussitôt dés sons harmonieux qui le séduisent. La cadence du rhythme assoupit sa tristesse; il icoute le reten-

tffisemwt d» ses. nqn^ sonoi^es, la BoaFclie régu* liiére de ses strophes^ et il oublie de pleure».

La pkis belle partie de ces {ipesies lyriques .est celle qui renferme lies ancieDoes ballades. Ce que Uhlpnd a fj^it'pdur quelques ch^ols tradiliottDds de rAllemagne, Œhlenscblœger Ta fait pour le Dâuemark. U %]e$l emparé des histoires, poétiques conservées parmi le peuple, et les a reproduites ai^ec une grâce^ une verve et une vérité de ton qui n^av^ient pas* encore eu d- exemple. Ainsi, il a chanté tpur à tour et Thomme de mer, avec sa barbe verte, qui enlève les jeunes filles» et le F^al' ravn^ qui se bat contre les sorciers, et les trolles^ qui dap^ent le 9oir sur les montagnes, et la cigogne du foyer, qui apporte à une pauvre mère des nouvelles de son fils.

plusieur,s de ces ballades ont toute la naïveté et tout Je charme des. chants du Kœmpewser.

C'est comme le retentissement d'une musique lointfline , comme la vibration d'une corde qui s'est â>ranlée sous.k main du peuple. Plusieursi peuvent être regardées^comme des! «lodèles de slyle poétique, et celle àilJffe le Tacilame çaX, peutêtre la ^us belle ramance qni ait jamais été écrite en Danemark.

Uffe est le fils d'un vieux roi aveugle^ Ver-

mutid* II passe la plus graBde partie de ses jours tout seul, à récart , ne disant rien , et ne se li* vrant à aucun des exercices ok les jeunes hommes de son âge aiment à montrer leur adresse ou leuraudace. Les chevaliers le regardent comme un être à demi dénué d'intelligence, et le vieux roi s'afflige de n^avoir pas un autre fils. Un jour le roi de Saxe envoie sommer Yermund de lui céder son royaume ou de se préparer au combat. Uffe assiste à Faudience de l'envoyé saxon; il l'écoute en silence, puis se lève avec orgueil et accepte le combat. Le chevalier de Saxe, qui ne voyait en lui qu'un homme sans énergie et sans volonté, se met à rire; mais Ufle se connaît^ et il demamle des armes. On lui apporte une cuirasse de fer, et en respirant il la brise ; une autre plus forte, et elle se brise encore. On lui donne les glaives d'acier les plus lourds, et il les rompt d'un seul coup en les balançant dans sa main. Son père" envoie chterchéiC sa vieille armure, la plus belle, la plus large quHI ail jamais vue. Uffe la pose sur sa poitrine. Elle est trop étroite et elle éclate. Enfin, on lui en fabrique une assez grande pour ses épau- . les de géant, et il marche au comhat. Son père se fait coflduire sur le champ de bataille.* Il entend le cliquetis du glaive , l^ lances qui se bri-

sent, et il tremble pour son fils. Il entend des cris de mort, et son coeur se serre ; mais un héraut lui dit que son fils a vaincp» et le vieillard verse des larmes de joie.

La ballade d'Agnete est le récit d'Cine tradition répandue dans tout le Nord. On la raconte encore a la veillée, on la chante dans les familles. Je Fai entendu chanter un soir sur une mélodie ancienne. C'était tout à la fois tendre comme un soupir d'amour, et triste comme un accent de deuil '.

« Agnete est assise toute seule sur le bord de la mer, et les vagues tombent mollement sur le rivage.

• Tout à coup Fonde écume , se soulève , et le trotte de mer apparaît.

Il porte une cuirasse d'écaillé qui reluit au soleil commette l'argent.

Il a pour lance une rame, et son bouclier est fait avec une écaille de tortue. •

Une coquille d'escargot lui sert de casque. Ses

' M. Andersen a écrit nn poème 8ur le même sujet. Pliisieors antres poètes danois et suédois Tont aussi reproduit avec des tariantes.

lilTTéRATURÇ PANOISE. 28^

cheveux sont verts comme les roseaux, et sa voix ressemble au chant de la mouette.

-^ Oh ! dis-moiy s^^crie la jeune fille, dis-moi, homme de mer, quand viendra le beau jeune homme .qui doit me prendre pour fiancée.

— Ecoule,. Âgnete, répond le trolle de mer, c'est moi qu'iL faut prendre pour ton fiancé.

J'ai dans la mer un grand palais dont les murailles sont de cristal.

A mon service f ai sçpt cents jeunes filles moitié femme, moitié poisson.

Je te donnerai un traîneau en nacre de perles, et le phoque t'emportera avec la rapidité du renne sur Tespace des eiaux.

Dans n^ retraite tapissée de verdure, de grandes fleurs s'élèvent au milieu de l'onde, comme celles de la terre sous le ciel bleu....

** Si ce que tu dis est vrai, répond Agnete , si 6e qye tu dis est vrai, je te prends pour mon fiancé.

Agnete s'élance dans les vagues, l'homme de mer lui attache un lien de roseau au pied , «t Teramènç avec lui.

Elle vécut avec lui huit années^ et enfanta sept fils.

Un jour elle «tait assise sous sa tente de ver*

|I4 LmiftàTURE DANOiSB.

dure, elle entend la vibration des cloches qai sonnent sur la terre.

£Ue s'approche de scm mari et lai dit : c Perniets«nioi d'aller à Téglise et de communier.

— Oui, lui diV*it, Agnete, j'y consens. Dans vingt-quatre heul*es lu peux partir.»

Agnete embrasse cordialement ses fils et leur souhaite mille fois bonne nuit.

Mais les aines pleurent en la voyant partir, et les petits pleurent dans leur berceau.

Agnete monte à la surface de Fonde. Depuis buit ans, ell^ n'avait pas vu le soleil.

Elle s'en va auprès de ses amies; mais ses amies lui disent : Vilain Irolle , nous ne te reconnaissons plus. •

Elle enti*e dans l'église au moment où les cloches sonnent, mais toutes les images des saints se tournent contre la muraille.

Le soir^ quand l'obscurité enveloppe la terre, elle retourne sur le rrvage.

Elle joint les mains, la malheureuse! et s'écrie : m Que Dieu ait pitié de moi et me rappelle bientôt à lui 1 » ,

Elle tombe sur le gazon an milieu des tiges de violettes. Le pinson chante sur les rameaux verts, el dit : € Tu vasr mourir, Agnete^ je le sais. »

A rbeare ou le soleil abandosne [%omoD, eHe seot son ccpur f^éniiF, elle ferme sa paiipière«

Les vagues s'approche»! en gémissant et emporieot son eQt>ps au food de Tabîme.

Elle resta trois jours au seia de la mer) pi^selle reparut à la surface de Peau.

Un enfaàt qui gardait les chèvres trouva un matin le corps d^Âgnete au bord de la grève.

Elle fut enterrée dans le sable, derrière un roc couvert de mousse qui la protège*

Chaque matin et chaque soir ce roc est humide. Les enfants du pays disent que le trolle de mer y vient pleurer. »

Pour ceux qui veulent avoir le portrait de Phomme avec celui du poète, j'ajouterai quelques mots à cette esquisse littéraire. Œhlenschlœger est grand et fort ; il a le front élevé, la figure noble et expressive. Il me rappelle, par la douceur de son regard et par le charme de sa parole, Tîeck le poète allemand. Dans le monde il cause peu, il hait les entretiens bruyants, et redoute surtout la discussion ; mais s'il est seul dans sa famille, ou au milieu d'un cercle d'amis, il parle avec cordialité et abandop. Il est gai comme un enfant. Quoiqu'il touche presque à sa soixantième année, il

336 UrriRilTURE DANOftB.

travaille en(Sore avec Fardeur de la jeunesse. Madame de Staël disait de lui : « C'est un arbre sur lequel il croît des tragédies. » L'arbre a gardé toute s$i force, et» nous espérons y voir mûrir encore plus d-un fruit poétique.

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