LES INITIATEURS DU MOUVEMENT LITTÉRAIRE AU XIX* SIÈCLE
Le grand génie de décadence qui s'appelle Chateaubriand doit ou- TTir notre livre comme il ouvre le siècle qui subira si puissamment son influence.
François-René de Chateaubriand descendait de ces tiers Chateaubriand de Beaufort qui tiennent aux premiers comtes, ensuite ducs de Bretagne . Il naquit à Saint-Malo, le 4 septembre i 768. Nous ne le suivrons pas dans l'histoire intime de sa jeunesse; mais, laissant de côté les souvenirs de ses premières années, les rêves poétiques et les projets littéraires de son adolescence, nous arriverons tout de suite à son œuvre de début, écrite et publiée pendant le douloureux exil de Témigration : Essai historiquey politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes y considérées dans leurs rapports avec la Révoîution française, Londres, 1797. Bien plus tard Tauteur, dans une seconde édition annotée, ne ménageant pas plus son amour-propre que
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ses principes, s'est moqué comme il convenait du ton suffisant, de la bouffissure et de Fextravagance sceptique de ce premier barbouillage d'écolier. Suivant ses propres expressions, l'éducation chrétienne qu'il avait reçue avait laissé des traces profondes dans son cœur, mais sa tête était troublée par ses souffrances, par les livres qu'il avait lus, par les sociétés qu'il avait fréquentées; jeune et malheureux, il ne savait plus, à ce triste moment de sa vie, que penser en littérature, en morale, en religion. Dans V Essai sur les Révolutions, on sent l'élève de Jean-Jacques pour lequel il professa si longtemps un chaleureux enthousiasme, et l'ami dé Parny qu'il savait par cœur dès le bas âge, dont il fdsait ses délices, qu'il n'a jamais publié et qu'il loue encore dans ses mémoires posthumes ; on y sent aussi le pyrrhonien et l'holbachien. Le jeune gentilhomme breton méconnut et repousse tous les principes élevés ; cependant, à travers les ténèbres de ce livre de doute et de douleur, il se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur son berceau. Comme il le dit lui-môme, on voit dans V Essai que sa raison, sa conscience, ses penchants démentaient son philosophisme, et qu'il retombait avec autant de joie que d'amour dans les vérités reUgieuses ^
Ce livre, qui, malgré toutes ses défectuosités, annonçait un écrivain original et puissant, ne le fit connaître qu'en Angleterre. Un an à peine après sa publication, un grand deuil, la nouvelle de la mort de sa mère, dont les derniers jours avaient été attristés par la pensée de ses erreurs, le ramena brusquement à la foi de son enfance. Selon ses propres expressions, il ne céda point à de grandes lumières surnaturelles, sa conviction sortit du cœur ; il pleura, et il crut.
Pour réparer le mal qu'il avait fait et causé, il entreprit un ouvrage sur les Beautés 'poétiques et morales de la religion chrétienne, intitulé plus tard : le Génie du Christianisme, Après le 18 brumaire, il rentra en France, et y retrouva plusieurs amis, Fontanes principalement, qui l'associa à la rédaction du Mercure de France, Il donna dans ce recueil, en i80i,le roman d'Atala ou les Amours dedeux sauvages dans le dései% comme un épisode détaché du Génie du Christianisme, dont l'objet était de montrer le tableau intéressant d'un peuple chasseur et d'un peuple laboureur, « la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans im cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible ; l'amour et la mort. »
Atala n'eut guère d'abord qu'un succès de ridicule. L'arfnée classique, l'abbé Morellet en tête, comme le dit Chateaubriand lui-même, fondit sur sa Floridienne ^. Joseph Chénier répondait à ceux qui pla-
1 Essai, 2« édit., t. I, p. 172.
• LUt, angl., 6« partie.
çaient ce roman chrétien au-dessus de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne y que c'était comparer la première esquisse d'un écolier aux meilleurs tableaux d'un maître. Des juges moins partiaux, comme Palissot, déclaraient également qu'à l'exception de quelques pages intéressantes, le roman d'Atala leur paraissait très vicieux de style et très ennuyeux.
Dans les éditions ultérieures, qui se suivirent rapidement, Chateaubriand tint grand compte des critiques qui avaient été faites de son style; il passa quatre ans à revoir cet épisode. Il s'appliqua à le dégager des épithètes qui l'embarrassaient et le fit marcher avec plus de naturel et de simplicité ; il pesa chaque phrase, examina chaque mot, voulut faire disparaître jusqu'aux moindres incorrections de langage, enfin mettre plus d'ordre et de suite dans quelques idées ^. Ces efforts laborieux furent merveilleusement récompensés. Atala fut dévoré et se vit bientôt traduit dans toutes les langues de l'Europe. Quelques pages, telles que la description du Meschacébé, sont aujourd'hui dans toutes les mémoires.
C'est ainsi qu' Atala annonçait le Génie du Christianisme, et que cette sauvage convertie réveillait dans un certain monde les idées chrétiennes, et rapportait par ce monde la religion du père Aubry des déserts où elle était exilée *.
L'opinion une fois tâtée. Chateaubriand se décida, en 1802, à donner son grand ouvrage du Génie du Christianisme. Cette apologie était composée de quatre parties. La première traitait des dogmes et delà doctrine, et parlait du charme et de la grandeur des mystères. La seconde développait la poétique du christianisme-. La troisième continuait l'examen des beaux-arts et de la littérature dans leurs rapports avec la religion. La quatrième traitait du culte, c'est-à-dire de tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église et de tout ce qui regarde le clergé ségulier et régulier. L'auteur croyait que cette gradation de preuves établirait une progression d'intérêt dans le Génie du Christianisme. Il suivit peut-être un peu trop le conseil de son spirituel ami Joubert, qui eut tant de part, par son influence, par ses inspirations, par ses corrections, à la rédaction du Génie du Christianisme, Joubert faisait dire à Chateaubriand, par madame de Beaumont chez laquelle il entassait les matériaux d'érudition ecclésiastique et profane qu'il croyait nécessaires à son monument : « Dites-lui bien que c'est de la beauté et non pas de la vérité que l'on recherche dans son ouvrage, que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. » La doctrine et la vérité firent un peu trop sacrifiées à la beauté et à l'agrément; la fantaisie poétique envahit trop le domaine
t Préface de redit, in-12 de 1805.
> Défense du Génie du Christianisme,
du dogme et de la tradition. Aussi « un tel livre ne pouvait, à lui seul, raviver l'antique foi. Il recommandait le christianisme à. la considération des hommes de cette époque : mais son résultat n'était pas de les amener à croire au surnaturel. La religiosité vint prendre la place de la religion, et fit illusion à la surface^. » L'auteur se montrait faible en philosophie et en histoire comme en théologie ; enfin, de son propre aveu, ce qu'il a dit des arts est étriqué et souvent faux, parce qu'à cette époque il n'avait vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte*. Cependant il avait droit de se flatter que le Génie du Christianisme resterait son grand ouvrage, parce qu'il. a produit ou déterminé une révolution et commencé la nouvelle ère du siècle littéraire'.
Ce livre enchanteur, au moment où il parut, répondait à un vif besoin des esprits, chez lesquels il y avait une grande soif de religion, une avidité de consolations religieuses. Sans soumettre ni persuader les âmes, il excita la sensibilité, il entraîna; il réveilla l'admiration publique sur les éternelles beautés du christianisme. Le pouvoir restaurateur entre les bras duquel la France s'était jetée y vit un secours précieux : Chateaubriand, disait le premier Consul, achève et couronne mon œuvre avec le pape. Mais le parti philosophique vint bientôt troubler les applaudissements, et fut secondé par des catholiques et par des classiques. Le succès du Génie du Christianisme fut encore plus contesté que celui d'Ato/a, et les dénigreurs redoublèrent d'acharnement. Ginguené, madame de Staël, l'abbé de Boulogne, pronostiquèrent la chute prochaine et sans retour de cette œuvre destinée à un succès si brillant. Le persiflage, le sarcasme, la caricature, rien ne fut épargné. L'apologiste de la religion chrétienne avait, sur bien des points, pris l'offensive contre les philosophes, et leur avait rendu le ridicule dont ils avaient trop longtemps fait usage contre les chrétiens : ils s'en vengèrent cruellement.
Chateaubriand, non découragé, voulut appuyer par un exemple l'opinion qu'il avait avancée dans son Génie, que le christianisme était plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée, et que le merveilleux de cette religion pouvait lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il lui sembla qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre les deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de VOdyssée ; où le Jupiter d'Homère vint se placer à côté du Jéhovah de Milton, sans blesser la piété, le goût, la vraisemblance des mœurs. Cette idée conçue, il trouva facilement l'époque historique de l'alliance des deux religions. Il fit ou-
1 Dom Guéranger.
« Voyage en Italie.
• Mémoires d* outre-tombe.
yrîr la scène au moment de la persécution excitée par Dioclétien et soutenue surtout par Galérius et peur Hiéroclës, vers la fin du troisième siècle, alors que le christianisme n'était pas encore la religion dominante de Tempire romain, et que du sein même de cette tempête allait appfiuraître Constantin, <c le nouveau Cyrus, qui mettra le trône des Césars à l'abri des saints tabernacles, brisera les simulacres des esprits des ténèbres et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des autels du Fils de l'homme. » Il prit ses personnages dans les deux religions, et s'appliqua à présenter le spectacle du monde chrétien, polythéiste et barbare, à l'heure de cette crise sanglante. Sujet fécond qui mettait à sa disposition l'antiquité profane et l'antiquité sacrée, et lui permettait d'amener, par le récit et par le cours des événements, la peinture des diiférentes provinces de l'empire. La fable est d'ailleurs très simple. Le poète groupe tous les événements et concentre tout l'intérêt de son action unique autour de deux jeunes martyrs tendrement unis dont le sacrifice décide le triomphe de l'Église.
Ce sujet est relevé par de brillants et quelquefois magnifiques ornements : de ravissantes scènes, la rencontre d'Eudore et de la jeune Cymodocée égarée dans les bois, Tarrivée de Démodocus et de sa famille chez Lasthène, les délices de Naples ; des tableaux d'une merveilleuse richesse, la rade de Naples, les belles nuits de la Grèce aux bords du Pamisus, le spectacle d'Athènes étalant au lever du soleil ses édifices sacrés au-(^ssus des bosquets d'oliviers, la peinture de la morne vallée de Jérusalem, du désert de Scété ou des rivages maudits de la mer Morte, o En lisant, dit l'auteur, les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions vagues et ambitieuses.. Quelques-unes de ces descriptions sont môme tout à fait nouvelles. Aucun voyageur moderne n'a donné le tableau de la Messénie, d'une partie de TArcadie et de la vallée de la Laconie ^ » Non moins belles sont ces grandes peintures historiques qui excitèrent si vivement l'enthousiasme du jeune Augustin Thierry, et décidèrent sa vocation d'historien '•
Le poème est écrit en prose, mais c'est une prose vraiment poétique et' d'une harmonie qui donne la sensation du vers.
Les Martyrs, malgré quelques défauts de manière et de composition, témoignaient d'un très scrupuleux travail de style, « d'un grand respect pour la langue, et d'un goût sincère de l'antiquité '. » Comme l'a dit Chateaubriand, excepté dans l'épisode de Yelléda et dans la peinture des mœurs des Francs, son poème se ressent des lieux qu'il a fréquentés: le classique y domine le romantique ♦. Il avait com-
i Préface de la l" et de la 2" édit., p. 8.
s Voir plus loin sa notice.
> Préf. de l'édition de 1826.
* Mémoires d' outre-tombe. Paris, 1833.
mencé les Martyrs à Rome, dès Tannée i 802, quelques semaines après la publication du Génie du Christianisme; depuis cette époque il ne cessa pas d'y travailler, soit en France, soit en Orient, dans le voyage qu'il entreprit exprès pour rendre cette œuvre digne de lui. Il consulta des critiques de goût et de savoir, des amis de différents principes en littérature, Fontaoes, Bertin, Boissonade, Malte-Brun; enfin il soumit son ouvrage aux plus patientes retouches, faisant, défaisant, refaisant cent et cent fois la môme page.
Quand Chateaubriand eut arrêté le plan des Martyrs et que la plupart des livres de cet ouvrage furent ébauchés, il voulut, avant d'y mettre la dernière main, visiter les différents pays où les scènes diverses étaient placées. Il alla chercher des images en Orient. Plus tard, sous le titre d'Itinéraire de Paris à Jérusalem en passant par la Grèce et revenant par VEspagne, il puhliera les notes qu'il écrit sur les lieux sacrés en vue des Martyrs.
Au principal motif qui lui faisait, après tant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient, nous a-t-il dit lui-môme, d'autres considérations : un voyage en Orient complétait le cercle des études qu'il s'était toujours promis d'achever. Ce voyage lui fournit une foule d'observations et de réflexions qui ne' pouvaient entrer dans le sujet d'une épopée ; il les inséra dans son journal de route. 11 recueillit des faits importants sur la géographie de la Grèce, sur l'emplacement et les ruines de Sparte, sur Argos, Athènes : il découvrit un nouveau tombeau à Mycènes, indiqua les ports de Carthage. Son Itinéraire est encore considéré comme le meilleur guide du voyageur à Athènes, bien qu'il ne se soit arrêté que huit jours dans cette ville qu'il lui appartenait si bien de comprendre : Jérusalem paraît lui avoir fait éprouver de moins réelles et moins profondes émotions. En vain avait- il protesté un peu solennellement qu'il était sorti de son pays pour voyager en Terre-Sainte avec les idées, le but et Tes sentiments d'un ancien pèlerin, les indiscrétions de ses mémoires posthumes nous ont appris que de plus profanes mobiles l'animèrent, du moins à partir d'un certain lieu et d'une certaine heure. Un vrai pèlerin aurait parlé avec moins d'érudition peut-être, mais certainement avec plus d'émotion de Jérusalem, de la Voie douloureuse^ et de tous ces lieux coiTsacrés par de divins souvenirs.
Dans ces Mémoires d'une année de sa vie, ainsi qu'il appelle Vltinéraire, il passe souvent des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers, — qu'il met de temps à autre dans la bouche de son domestique Julien, — tantôt s'abandonnant à ses rêveries sur les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, enfin parlant de luimême avec la sûreté d'un homme qui, originairement, n'avait pas destiné ces notes à la publicité*. Ce qui décida surtout Chateaubriand à faire imprimer V Itinéraire, c'est qu'il lui ofi'rait le meilleur supplément
« Préface de la !'• édition.
h toutes les défenses et à toutes les corrections du poème des Martyrs* « Ce livre original et charmant, le plus naturel que Fauteur ait écrit, plein de souvenirs antiques et les dominant par l'imagination, ce livre, où les flatteurs et les timides du temps ne trouvaient rien d'offensif, enleva tous les suffrages ^ »
Nous avons dit que Chateaubriand effectua son retour de la Terreâ Sainte par l'Espagne. Il voulait revoir Grenade et TAlhambra, et il y était attendu. Les Aventures du dernier des Abencerrages, publiées en 1826, sont le récit idéalisé de cette circonstance romanesque de sa vie. Cette délicieuse nouvelle à quatre personnages, véritable couronnement de Y Itinéraire y est une des productions les plus achevées, les plus exquises et les plus pures du talent de Chateaubriand ; la jeunesse, l'émotion et la tendresse y débordent : on ne saurait lui reprocher qu'un peu de solennité chevaleresque et classique, et quelquefois un peu de roideur.
Le Dernier des Abencerrages fut publié sous la Restauration^ au moment de la plus grande popularité de l'auteur. C'est alors aussi qu'il donna, pour la publication de ses œuvres complètes, les Natchez (1825)^ depuis longtemps composés, qui avaient été la première grande conception de son génie original.
Relisant, après trente années, un manuscrit qu'il avait totalement oubUé, il le jugea comme il aurait pu juger l'ouvrage d'un étranger. Selon ses propres expressions, « le vieil écrivain formé à son art, l'homme éclairé par la critique, l'homme d'un esprit calme et d'un sang rassis, a corrigé les essais d'un auteur inexpérimenté, abandonné aux caprices de son imagination. » Mais, en repassant le pinceau sur le tableau, il prit garde de ne pas éteindre les couleurs, de ne pas faire disparaître, avec les traits moins corrects, les touches plus vives de la jeunesse; il eut soin de conserver à la composition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue, de « laisser l'écume au frein du jeune coursier. »
Le premier volume étale le merveilleux de toutes les espèces, chrétien, mythologique, indien, et les ornements les plus brillants de l'épopée. Dans le second, l'intrigue se complique et les personnages se multiplient : quelques-uns d'entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin, le roman remplace le poème, « sans néanmoins, comme le dit l'auteur, descendre au-dessous du style de René et d'Atala, et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des caractères et par la description des lieux, au ton de l'épopée.
Les sentiments et les doctrines de cet épisode philosophique sont loin d'être irréprochables. Il est rempli de déclamations antisociales, de choses que Chateaubriand plus tard n'aurait hasardées qu'en tremblant et d'autres qu'il n'aurait plus écrites, telles que la lettre de René dans le second volume.
i Villemain, Chateaubriand, c. vui.
Gomme complément des Natchez, il faut lire le Voyage d* Amérique (1834), souvenir de son excursion aux États-Unis du Nord, et de ce projet si tendrement caressé « de porter, au péril de ses jours, des noms français à des mers inconnues, de donner à son pays une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever les trésors d'un riche commerce à une puissance rivale, et de l'empêcher de s'ouvrir de nouveaux chemins aux Indes. )> Le Voyage d'Amérique^ comme les Natchez, comme Ataîa, brille surtout par la pompe des descriptions ; le malheur est que tout cela manque souvent de vérité. Une revue américaine a relevé naguère ce faux pittoresque de Chateaubriand, et prouvé qu'il n'y a qu'imagination et fantaisie dans tout ce que le trop poétique touriste a dit du grand Meschacéhé et de ses bords, de la Louisiane, des Florides, et de ses impossibles pérégrinations sohtaires dans les forêts vierges de l'Amérique.
Il y a plus d'exactitude dans le Voyage en Italie (i834), contrée que l'auteur eut l'occasion de bien connaître quand le premier consul l'eut choisi, en 1803, pour accompagner le cardinal Fesch à Rome comme secrétaire d'ambassade.
Le principal intérêt de cette relation, c'est le parallèle établi par l'écrivain entre la Rome antique et la Rome chrétienne :
« Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais lltalie du moyen &ge a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore bien marquée à Rome. Si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et tous ses chefs-d'œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et tous ses débris ; si l'une fait descendre du Capitole ses consuls et ses empereurs, Tautre amène du Vatican la longue suite de] ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires: assises dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux,, et Rome * chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d'où elle est. sortie, etc. »
Malheureusement on sent que l'observateur rapporte de ce voyage un désillusionnement universel. Il a comme une vue anticipée des malheurs de la Rome des papes. Sa foi, déjà mal afTermie, se scandalise à l'excès des objets qui frappent ses yeux. Il lui faut faire, avouet-il, des efforts prodigieux pour conserver un reste de foi.
Sous la Restauration, Chateaubriand ne continua pas seulement sa vie d'homme de lettres, il joua un rôle public* Doué à un degré remarquable du sens des affaires, il s'occupa, à plusieurs époques, des^ grands intérêts de la patrie; et exerça une influence générale qui le range parmi les célèbres agitateurs du pays. La politique ne fut qu'un intermède dans sa vie, mais pendant plusieurs années il s'y livra passionnément, soit à la tribune, soit dans les fonctions d'ambassadeur ou de ministre, soit dans les luttes de la presse, où il conquit le premier rang et déploya un admirable talent. Ses discours aux chambres, ses dépêches diplomatiques et ministérielles, ses articles de journaux et ses brochures politiques sont écrits avec un art con*-
sommé. Accoutumé à respecter ses lecteurs, nous a-t-il dit, il ne leur ! livrait pas une ligne qu'il ne l'eût écrite avec tout le soin dont il était
:. capable, et il nous assure que tel de ces opuscules d'un jour lui a plus
! coûté, proportion gardée, que les plus longs ouvrages sortis de sa
plume. (* Tous ses écrits politiques sont semés de vues brillantes, d'a- , perçus historiques supérieurs, de pages d'éclat *. »
Le style de Chateaubriand dans la polémique offre un caractère particulier. On y découvre de prime abord que le publiciste, sans rejeter de parti pris les images ni repousser les sentiments, vise surtout à parler la langue technique, administrative, à saisir habilement ces qualités de précision, d'exactitude qui font la force d'une argumentation logique. Ainsi voulait-il, dans les discours qu'il prononça sou& la Restauration, à la Chambre des Pairs, reproduire avec fidélité toutes les formes de langage spécialement affectées aux questions de finances et de législation qu'il croyait très bien connaître. Mais en dépit de ces efforts pour acquérir un style pohtique tout à fait distinct de son style littéraire, malgré la contrainte qu'il impose souvent à son expression, on reconnaît presque toujours dans ses polémiques, coimne dans ses discours, cette richesse d'imagination, cette éloquence passionnée, cette puissance descriptive dont la réunion merveilleuse est le propre de son génie.
Dp môme que les Martyrs et Vltinéraire (1809-181 i) sont l'époque de la perfection de sa manière littéraire, sa polémique contre M. de Villèle au Journal des Débats (1824- 1827) est l'époque de la perfection de sa manière politique.
Sous le gouvernement de Louis-Philippe, auquel il fut toujours hostile, il reprit ses travaux de littérature et d'histoire. Au commencement de 1831, il publia, sous le titre d'Études historiques^ en quatre volumes in-8®, une espèce de résumé ou d'esquisse d'histoire universelle, pour montrer que le Christianisme a opéré la transformation sociale et qu'il lui survit. En 1836, il donna un Essai sur la littérature anglaise : ce sont des mélanges qui ont tous les tons, parce qu'ils parlent de toutes choses ; ils passent de la critique littéraire élevée ou familière à des considérations historiques, à des récits, à des portraits, à des souvenirs généraux ou personnels *. Voulant mieux faire connaître la poésie d'outre-Manche, il publia l'année suivante une traduction du Paradis perdu de Milton. 11 dépensa d'incroyables efforts pour un mot-à-mot au^si rigoureux que possible, et alla jusqu'à s'imaginer que, pour rendre son modèle ^ il fallait mettre sous le mot anglais d'origine française l'expression correspondante dont l'acception est presque toujours chez nous fort différente. Nous sommes de ceux qui pensent que ce faux décalque littéral détruit à la fois le génie des deux langues.
* Sainte-Beave, ChateauMùndetson groupe iitt,^ t.II, p. 415. Voir dana notre histoire, tome IX, page 546, sar Chateaubriand polémiste, une étude particulière.
* Avertissement, t. I, p. 15.
En i 838, revenant aux souvenirs de son passage aux affaires, il publia le Congrès de Vérone, celui peut-être de ses ouvrages où il s'est le plus rapproché de la perfection simple et naturelle des modèles du dix-septième siècle, bien qu'en certains endroits il aime encore trop ;i briller et qu'il ne contienne pas assez sa luxuriante imagination. Tous les critiques ont été unanimes à admirer, à côté de pages politiques sobrement éloquentes, des scènes pleines de vie, de piquantes peintures de mœurs, des portraits qui mettent les personnages sous les yeux.
La longue carrière littéraire de Chateaubriand fut close, en i 844, par la Vie de Rancéj dédiée à l'abbé Séguier, le directeur de sa conscience. Elle est écrite d'un ton leste et profane qui a choqué les personnes les plus diverses d'opinions. C'est une assez mauvaise fin.
Mais au lendemain de sa mort, arrivée peu d'années après, en juillet 1848, il se remontra, dans ses Mémoires posthumes, plus éclatant, plus riche, plus original, plus puissant que jamais, malgré des défauts qui tenaient à la trop grande recherche de la perfection. Ces Mémoires, objet de sa prédilection, dont, sans les conseils de madame Récamier, il aurait fait un acte complet d'accusation contre la Restauration, furent écrits dans des circonstances et des lieux bien divers, sans plan arrêté, presque sans symétrie, et suivant le caprice du jour, à la Vallée-aux-Lpups en 1814, à Montboisier en 1817, à Berlin en 1821, à Londres en 1822, durant l'intervalle de ses ministères ou de ses ambassades, puis à la suite de la Révolution de 1830. Le tout a été cent fois retouché à des époques fort éloignées de la rédaction première, de sorte que, suivant la pensée de l'auteur, en lisant ces mémoires trop artificiels, on ne sait s'ils sont d'une tête brune ou chenue,
11 est une chose qu'on y voit encore moins nettement, les opinions de Chateaubriand.
En effet, toute sa vie Chateaubriand fut balancé par des opinions si divergentes, il eut des oscillations si continuelles et si contradictoires, qu'il sera toujours fort difficile de le définir et de le classer.
Avant tout, par goût, par nature, par vocation, Fauteur du Génie du christianisme et des Martyrs était un artiste, qualités et défauts. Tonjours la fantaisie eut sur lui un empire prédominant. Le beaustylefut son culte, et la gloire littéraire, indépendamment des résultats, lui parut la plus enviable des gloires.
Disons quelle fut son œuvre, quel but littéraire il s'est proposé, en quoi il a innové.
On croit d'ordinaire caractériser suffisamment Chateaubriand en l'appelant le Père du romantisme. Lui-même, qui habituellement ne se posait pas en chef d'école, s'est appelé « l'aïeul du romantisme par ses enfants sans joug^ Atala et René ^ » . Mais il faut bien s'entendre sur le romantisme de Chateaubriand. Il fut romantique, en ce qu'il a puissamment contribué à ramener le goût et le sentiment d'un art
» Préf. d(i Moïse.
CHATEAUBRIAiND. Il
national et autochthone dans notre pays, où, depuis le règne de Charles VIII, l'art antique avait dominé presque exclusivement, et qu'il a rompu avec la langue académique, avec les formules élégantes mais froides, pures mais uniformes. Il fut romantique, parce qu'il laissa modifier son génie à l'influence des lettres anglaises. Il était, a-t-il dit lui-même, Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées. Il était admirateur passionné de Shakespeare, de Milton. Les poésies ossianiques mômes l'enthousiasmèrent longtemps. Cependant il ne prit de la littérature anglaise que ce qui était sympathique à sa nature. Il en aima le ton, plus naturel à bien des égards que celui de la littérature française, mais il en détesta le résdisme trop souvent grossier et révoltant. « Avec ce mot de nature, disait-il, on a tout perdu. Peignons la nature, mais la belle nature : l'art ne doit pas s'occuper de l'imitation des monstres *. » Il sut comprendre qu'une littérature, tout en empruntant quelques beautés étrangères, doit, avant tout, garder son cachet national ; et, tandis que la littérature française, accueillant tous les tons, tous les souvenirs, devenait cosmopolite, il sut demeurer Français, et il dut principalement ce mérite à l'avantage qu'il eut de n'être pas uniquement un homme de livres, d'avoir vécu de la vie réelle en toutes sortes d'états, et d'avoir pratiqué toutes les choses dont il a parlé. Témoin des abus du romantisme, l'auteur d!Atala et de René adressa plus d'une fois des reproches amers à ses disciples. Épouvanté, il cria à ses enfants : « N'oubliez pas le français. » U regretta l'exemple qu'il avait donné. « Si René n'existait pas, dit-il, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poètes et de Renés prosateurs a pullulé ; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues.*. » 11 ridiculisa tous les excès du romantisme vulgaire et sangla cette école qui perdait la langue et nous menait à la barbarie par l'extravagance ou par une ennuyeuse rêvasserie.
L'art grec et romain avait pour Chateaubriand une séduction irrésistible, il le regardait comme le modèle invariable du goût et l'imitait merveillei^ement. Il poussait l'admiration pour l'antiquité jusqu'à l'enthousiasme et la préférait de beaucoup au dix-septième siècle : il n'en appréciait pas moins cette grande époque, et riait de ceux qui prétendaient l'avoir dépassée. Ce qu'il eût voulu, c'eût été de faire du juste milieu entre l'art antique et le goût nouveau, marier les deux époques et en faire sortir le génie d'un nouveau siècle. Lui-même a montré, dans quelques pages immortelles, où l'antique beauté est unie au sentiment moderne, que le meilleur goût classique et la hardiesse novatrice peuvent parfaitement s'accommoder ensemble. Il est particuhèrement curieux d'observer comment les couleurs et les images se ressentent, chez lui, de ce culte partagé de l'art antique et de l'art moderne.
* Atala, préface, l'« édition.
Mais il avait une imagination trop exubérante, une nature trop fougueuse pour se tenir constamment dans la sobriété et dans la mesure antiques. Son malheur fut d'outrer ses qualités originales et puissantes. Il est loin d'avoir été préservé de cette préoccupation de l'elfet qui a tant travaillé notre époque ; et cet effet, il le cherche trop souvent hors du langage commodes idées usuelles. Il aime les antithèses et les contrastes de mots, comme il aime les rapprochements extraordinaires et les combinaisons mystérieuses des événements. Il avait une disposition inquiète qui Tempéchait d'avoir confiance dans rien qu'il eût écrit ; il en résultait qu'à force de poursuivre le mieux, il sacrifiait le bien .
Un des principaux reproches qu'on doit lui adresser, c'est d'être tombé dans l'emphase, dans l'emphase à la Jean-Jacques. Dans tous ses ouvrages l'éloge de « l'éloquent sophiste de Genève * » se rencontre avec une persistance qui marque une prédilection obstinée. On ne doit donc pas s'étonner s'il y a si souvent ressemblance dans les deux manières.
Sa pente irrésistible est à la pompe et au solennel. En admirant la noblesse et le ton de ses expressions, on regrette qu'il ait tant sacrifié à la majesté. On est charmé peu: ses images, plus riches et plus abondantes chez lui que chez aucun autre écrivain ; on est ébloui par ses peintures si brillantes et si neuves, mais on condamne un excès de couleur qui rappelle et ramène la pompe asiatique^
Bien des genres d'exagérations gâtent les morceaux les plus achevés du grand prestidigitateur de style ; une des plus sensibles et des plus fâcheuses, c'est cette tristesse parlière, ce désillusionnement, ce désespoir, chez lui fréquemment affectés, cette sensibiUté dégénérant en sensiblerie molle et maladive. Dans l'expression môme de la douleur il a une pompe déplaisante, aussi ne peut-il émouvoir profondément. Il remue l'imagination, il ébranle les nerfs ; rarement il arrache de vraies larmes.
Par instinct de bon goût, par sentiment délicat et élevé d'homme de la meilleure société. Chateaubriand avait une aversion naturelle pour les singularités du style ; il voulait qu'on fût, dans la langue comme dans le reste, l'homme de son temps. Cependant sa langue déborde d'archaïsmes et de néologismes.
Certes, il faut louer Chateaubriand d'avoir relevé d'une désuétude injuste plusieurs termes excellents ; mais, reconnaissons-le, il s'est trop souvent éloigné de cette règle du bon sens de n'employer une expression inusitée que lorsqu'elle donne plus de force au discours, ou qu'elle est nécessaire pour fixer une nuance délicate, qui sans elle échapperait. En prodiguant comme il l'a fait, surtout dans les Mémoires d* outre-tombe, des vocables qui n'ont plus ou qui n'ont pas encore dans la langue française droit de bourgeoisie,.en en prenant sou-
^Mélang, Ht t., déc. 1819.
vent, pôle-môle, de toutes les époques et de tous les genres, Chateaubriand, dans bien des pages, a fait de son style une sorte de marqueterie. Et, ajoutons-le, il a plus innové dans le mot que dans le tour, et n'a guère su ressaisir ces anciennes facilités de style que des grammairiens d'un esprit plus mathématique que littéraire nous ont fait perdre, sous prétexte de correction. »
Des reproches plus graves que Tabus de l'archaïsme et du néologisme doivent ôtre faits au style de Chateaubriand. On peut y relever non seulement des négligences de plume, non seulement des impropriétés d'expressions, mais de graves atteintes à la pureté et à l'exactitude du langage.
Malgré ses défauts, il restera peut-être le plus grand personnage littéraire du dix-neuvième siècle. Il mit une empreinte nouvelle sur la littérature française, dont la décadence excitait si souvent les plaintes et les colères de Voltaire. L'auteur du Génie du christianisme, avec un éclat fascinateur, restaura la littérature du dix-neuvième siècle. « Qu'il faille en gémir ou s'en féliciter, dit-il dans la Préface générale de ses Œuvres, mes écrits ont teint de leur couleur grand nombre des écrits de mon temps. »
Madame de Staël, si inférieure qu'elle soit à Chateaubriand, eut comme lui, principalement par son livre De VAlUmagney une grande part au renouvellement de la littérature française que la première période du dix-neuvième siècle devait voir s'accomplir.
Anne-Louise-Germaine Necker, fille du célèbre banquier et ministre de Louis XVI, plus tard baronne de Staël-Holstein, est un des types les plus originaux de la femme de lettres. Dès sa onzième année, mademoiselle Necker composait des portraits, des éloges, suivant la mode d'alors. Elle rédigeait à quinze ans des extraits de VEsprit des lois, aiYec ses réflexions; à cet âge, en 1781, lors de l'apparition du Compte rendu, elle adressa à son père une lettre anonyme où son style la fit reconnaître.
Elle ne tarda pas à se produire ouvertement comme auteur. Son premier ouvrage. Lettres sur les écrits et le caractère de Jean- Jacques Rousseau, est rempli d'appréciations fausses, de déclamations, et aussi de hors-d'œuvre ennuyeux.
Peu de temps après la publication de ce premier écrit, en 1785, elle épousa le baron de Staël-Holstein, dont elle se sépara bientôt pour incompatibilité d'humeurs. Elle s'associa au mouvement d'idées produit par la Révolution, applaudit aux tendances des Malouet, des Monnier, et même des Narbonne, des Montmorency, des la Fayette; elle n'alla pas au delà des royalistes constitutionnels de 91, mais en dit et en fit assez pour paraître à Louis XVI « extravagante et romanesque* ». Le double renvoi de son père peu* le roi et par le peuple la jeta pleinement dans le tourbillon révolutionnaire. « Elle aima la Révolution française comme une autre fille de M. Necker ^. » On sait quel culte elle avait voué à son père ; après sa mort, comme pendant sa vie, il remplit toute l'existence et toutes les pensées de sa fille ; parler de lui, écrire sur lui avec les éloges les plus enthousiastes, c'était son plus cher bonheur, sa suprême consolation.
Elle avait respiré la politique en naissant; dès qu'elle put penser, elle s'occupa de politique; mais ce n'est qu'après la Terreur, dont elle passa tout le temps dans le pays de Vaud,- avec son père et quelques amis réfugiés, M. de Montmorency, M. de Jaucourt, ce n'est qu'après le 9 thermidor qu'elle entra vraiment dans la vie politique;
1 Bertrand de Malieville, Mémoires secrets^ t. III, p. 43* « Wahls, Lettres vendéennes, t. I, p. 152.
elle écrivit des Réflexions sur la paix^ adressées à M. Pitt et aux Français, et des Réflexions sur la paix extérieure et intérieure, deux brochures énergiques et éloquentes. La première fut citée par Fox dans le parlement anglais. La seconde est un appel généreux et élevé de toutes les opinions non fanatiques en faveur de Foubli et de la conciliation.
Sous le Directoire, elle fut l'âme du cercle constitutionnel ; elle réunissait dans son salon les étrangers de distinction, tous les ambassadeurs des puissances, les gens de lettres les plus renommés par leur esprit, et des personnages politiques dont les principaux étaient Lameth, Victor et Joseph de Broglie, Matthieu de Montmorency, Guibert, Louis de Narbonne, Benjamin Constant. Elle avait aussi des rapports d'estime avec Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Cabanis, Garât, Daunou, Tracy, Chénier, tout ce groupe de républicains modérés qui aspirait à effacer les traces de la Terreur et à reconstituer la société sur les bases de l'ordre .et de la justice. La fraction contraire la dénonça à la tribune comme correspondante et fautrice des émigrés ; mais il ne fut pas ordonné de poursuites contre elle.
Cependant elle continuait d'écrire, et, après quelques travaux secondaires qui ne méritent pas de nous occuper ici, elle publia en 1796 son premier grand ouvrage. De l'influence des passioris sur le bonheur des individus et des nations. Elle y analyse les passions avec une perspicace finesse ; mais, sous l'influence de l'école sensualiste, elle ne les examine qu'au point de vue du bonheur; en outre, plus stoïque que chrétienne, elle proclame des principes dangereux ; elle appelle le suicide un acte sublime : elle dit en propres termes « qu'il est heureux que tous les scélérats soient incapables de commettre cet acte sublime. »
Cet ouvrage n'est pas tout psychologique ; les idées politiques y abondent. Les souvenirs de la Terreur obsèdent la fille de Necker. t A cette affreuse image, s'écrie-t-elle, tous les mouvements de l'âme se renouvellent ; on frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir. » Cependant elle demeure fidèle à la république. La fiction aristocratique de la constitution anglaise, avec son antagonisme et son équilibre des pouvoirs, ne lui suffit pas ; elle veut une organisation plus simple et plus digne d'une civilisation avancée. « Laisseznous, dit-elle à l'Europe, laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être, pour l'étonnement et l'admiration du monde I »
Les grands<intérôts de l'humanité la préoccupaient fiévreusement, et c'était là le principal objet des conversations qu'elle avait avec tous les hommes d'intelligence qui vivaient dans son cercle, et qu'elle retenait par une sorte de magie, selon la pensée de Werner *. Alors commençait la grande puissance de Bonaparte. Le futur maître de la
* Lettre au conseiller Schneffer, 1809.
France slnqûiéta d'une hostilité sourde contre ses projets de domination.
Les dispositions du premier consul à son égard étaient des plus défavorables quand, vers le printemps de Tannée 1800, parut son livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales» L'idée principale de cet ouvrage trop paradoxal est la perfectibilité indéfinie du genre humain. La perfectibilité indéfinie est une chimère ; mais il faut louer Fauteur d'avoir saisi les différences sociales qui séparent l'esprit de l'antiquité de l'esprit moderne, d'avoir su comprendre et montrer la supériorité des temps chrétiens sur les temps païens ; d'avoir fait justice des niaises déclamations du àïxhuitième siècle contre la barbarie du moyen âge, d'avoir prouvé qu'à cette époque tant calomniée la nature humaine avait singulièrement gagné pour le sentiment moral ; que toutes les grandes iniquités de la civilisation antique avaient été renversées, et qu'au milieu de cette agitation turbulente et guerrière le travail assidu des générations avait lentement préparé toutes les conquêtes de la société moderne.
Un des résultats les plus directs de cet ouvrage, où se reconnaît la maligne influence du Nord, et dont l'érudition est souvent douteuse et insuffisante, fut d'avoir fait comprendre le génie si longtemps méconnu de Shakespeare, puis d'avoir montré le rôle de la mélancolie dans les littératures modernes :
« Il faut qu'au milieu de tous les tableaux de la prospérité mômef dit-elle, un appel aux réflexions du cœur vous fasse sentir le penseur dans le poète. A répoque où nous vivons, la mélancolie est la véritable inspiration du talent ; qui ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande gloire comme écrivain; c'est à ce prix qu'elle est achetée K »
Madame de Staël nous apprend elle- môme que son ouvrage sur la littérature obtint un succès qui la remit tout à fait en faveur dans la société; son salon redevint peuplé, et elle retrouva ce plaisir de causer, et de causer à Paris, qui fut toujours le plus piquant de tous, pour cette femme étonnante qui, selon la remarque de Lacretelle, introduisit la première l'éloquence dans la conversation.
Bonaparte aimait peu l'esprit de madame de Staël et son fracas étourdissant. Une attaque positive, la publication des Dernières vues de finance et de politique de M. Necker, attira ses représailles. Madame de Staël dut se cacher à la campagne et se réfugier à Saint-Brice, près d'Écouen, chez madame Récamier. Elle répondit à la persécution par des injures, et, en 1802, fut exilée à quarante lieues de Paris. Elle prit alors le parti de se retirer en Allemagne, à Weiniar, où elle connut Goethe, Wieland, Schiller et Humboldt.
Elle venait de publier son premier roman Delphine (1802). Elle y
1 De la Littérature, etc., 2* partie, chap. v.
montre le danger des sentiments les plus élevés lorsquUls^se dseasent brusquement contre les opinions et les coutumes régnantes. L'héroioAi succombe yictime de son téméraire enthousiasme, de ses impru-^ dentés vertus. Un vice essentiel de ce faible roman, c'est que les personnages, maussades et en dehors de la vérité, sont tou& pré* sentes comme des modèles de perfection. Du reste, il y a dans ce livre des observations morales assez fines et une certaine verve dfélor quence.
La mort de son père, en 1804, la rappela en Suisse, et, pour di»* traire sa douleur, elle se rendit en Italie. Ce voyage lui inspira. Corrinne ou Vltalie, son second roman. Corinne est madame de Sta^eller* môme, poète, peintre, improvisatrice, cantatrice, danseuse, jaueimi» de harpe, comédienne, tragédienne et préceptrice; douée^ selcm Tauteur, de tous les dons et de toutes les perfections, mais, en réalité^ affectée, prétentieuse, dénuée de la simplicité et de la modestie qui font le principal charme des femmes. Quel mérite reste-t-il à. coi roman dont le but est d'établir que la société est injuste eni^ers Is femme intelligente? Un ensemble assez imposant; des moseeaux; éloquents, mais dithyrambiques sur les grandeurs et les misères dut l'Italie; quelques descriptions brillantes, quelques pensées jostea suff la littérature et les arts, quelques considérations vraies mais ua peu; banales sur les motifs qui peuvent faire les progrès des lumières», D'ailleurs, au point de vue de l'art, Corinne est bien au-dessus dd Delphine: ce n'est plus de l'improvisation écrite, c'est de la compOr sition et du style soignés.
Corinne fut publiée en 1807. Madame de Staël était alors en Franoe^, où l^)n tolérait sa présence. Le succès de ce livre, dans lequel l'auteur se montrait si bien sous le personnage, porta, dit-on, ombrage^ à, l'Empereur, qui en fit lui-même la critique dans le Moniteur. La. fille de Necker regagna son asile de Goppet.
Après un second voyage en Allemagne et ses rapports aivec lés Schiller, les Goethe, les Humboldt, elle publia, en 1810, un ouvrage destiné à dater dans la littérature du dix-neuvième siècle; jusqu'alors» selon la pensée de Sainte-Beuve *, elle était encore une personne du dix-huitième siècle, elle en était l'esprit le plus avancé. Sonlirre de V Allemagne est une œuvre originale dont l'influence a été considéra* ble. Elle y analyse avec un coup d'œil ferme et perçant, et d'un style coloré selon la nature des sujets, les chefs-d'œuvre de lalittéra* ture allemande, eUe développe très habilement pour une femme^ sans pédanterie et même avec grâce, les principaux systèmes de» ténébreux philosophes allemands. Mais elle n'a pas toujours' su se garantir de leurs paradoxes et de leurs erreurs. C'est ainsi qu'elle leur emprunte cette idée que l'âme peut trouver toutes les soienea» en elle-même. Elle regrette que de certains aperçus d'imagination* ne
1 Chateaubriand et son groupe Htt», 2* leç., t. I, p. 83.
soient pas davantage saisis par les sayants, et parait croire que la méthode expérimentale n'avance les connaissances que par une sorte de procédé mécanique, que tout s'y borne à l'observation des faits. Elle s'exalte avec une étrange passion pour l'idéalisme allemand. Elle ne s'explique pas les poètes et les héros de la philosophie par les causes naturelles de l'histoire, de la tradition et de la langue ; dans son livre ils semblent, selon l'expression d'un critique, agir, penser, écrire, en vertu d'un miracle intérieur qui n'a lieu que pour eux. Mais les Allemands les plus sérieux n'ont vu là qu'un tableau de fantaisie, et madame de Staël ne leur est apparue que comme une bonne femme, die gute Frau, dont ils agréent la passion avec une complaisance débonnaire.
L'irréconciliable ennemie de Napoléon n'avait pu, dans cet ouvrage tout philosophique et littéraire, s'interdire les allusions politiques. Ce nouveau méfait fut puni plus durement encore que les précédents : la police impériale fit au livre de Y Allemagne la première application du décret raffiné de censure promulgué en 1810, qui portait que, lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient autorisés à le faire imprimer, mais que. le ministre de la police aurait encore le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeait convenable. Toute la première édition fut mise au pilon, bien que l'impression en eût été permise après un examen très rigoureux de la part des censeurs et que l'auteur y eût fait des corrections multipliées et minutieuses.
Désespérée par cette arbitraire et obstinée persécution, elle prit le parti de parcourir l'Europe ; elle visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Suède, et partout travailla de tout son pouvoir à la coalition contre Napoléon. Elle ne rentra en France qu'après la chute de cet ambitieux génie, et décocha contre le vaincu de la veille son haineux et injurieux libelle intitulé : Dix années d'exil.
Sous le gouvernement du roi Louis XYIII, dont elle fut hautement protégée, elle écrivit son dernier et son plus important ouvrage, qui ne fut publié qu'un an après sa mort, les Considérations sur les principatix événements de la Révolution Française. Elle avait commencé avec l'intention de se borner à l'examen des actes et des écrits de son père. En avançant dans son travail, elle fut conduite par le sujet même à retracer, d'une part, les principaux événements de la Révolution française, et à présenter, de l'autre, le tableau de l'Angleterre, comme une justification de l'opinion de Necker, relativement aux institutions politiques de ce pays. Elle agrandit donc son plan, mais elle ne put dérober aux regards le vice essentiel de ce livre, qui est de n'avoir pas été conçu sous un point de vue général. Au lieu de nous présenter une profonde et large exposition de la Révolution qu'elle appelle, dans sa première phrase, « une des grandes époques de l'ordre social, » elle ne nous donne guère qu'une apologie de Necker ; elle ne voit les hommes et les choses qu'à travers le prisme de Necker ;
MADAME DE STAËL. i9
les personnages les plus importants roulent comme depÂles satellites dans Forbite de Necker. Beaucoup de lecteurs furent choqués de cette préoccupation trop exclusive, et trouvèrent que Touvrage pouvait se réduire à ces deux mots : Mon père et moi. Par suite de cette môme préoccupation, dans la recherche des moyens qui auraient prévenu la Révolution, elle a commis la faute grave de faire la part des hommes trop forte et celle des choses trop faible.
Les révolutionnaires n*ont pas trouvé dans l'ouvrage de madame de Staël une appréciation assez équitable de la Révolution française. Ils lui ont reproché d'avoir travesti en rebelles, et peint avec des traits plus ou moins hideux, les personnages les plus remarquables de cette même révolution dont elle avait attesté le glorieux caractère et prodamé la nécessité, d'avoir déprécié à chaque page et même flétri les plus vigoureux champions de la cause populaire qui avaient accompli la rénovation reconnue par elle si urgente et si mémorable. Au contraire, les partisans de Tordre monarchique y trouvaient une dangereuse exagération des idées libérales, une glorification coupable des principes subversifs, un mépris sectaire de l'autorité ; sans parler de cet engouement pour l'Angleterre qui, à ses yeux, était le paradis de l'Europe et le flambeau du monde, et dont la constitution, but des espérances et des efforts des Français au commencement de la Révolution, lui était demeurée si chère, qu'eUe poussait ce cri étrange : « S'il faut que l'Angleterre ou la France périsse, sauvez l'Angleterre. » M. de Maistre a dit du Uvre des Considérations: « Toutes les erreurs de la Révolution y sont concentrées et sublimées ^ » L'auteur n'était plus pour lui qu'une « impertinente femmelette, qui ne comprend pas une des questions qu'elle traite '. » Gardons-nous des exagérations, et, après avoir signalé les parties faibles et répréhensiblés des Considérations f reconnaissons avec Chateaubriand qu'elles sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté, et que quand l'auteur, parlant de l'abaissement du tiers état sous l'ancienne monarchie, le montre au moment de l'ouverture des états généraux, et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors I » jamais citation ne fut plus éloquente ^.
Madame de Staël mourut au moment où, devenue plus elle-même, débarrassée de certaines formes romanesques qui voilaient sa véritable originalité, guérie de certaines affections prétentieuses par l'exagération de ses ridicules imitateurs, délivrée enfin d'une partie de ses préjugés révolutionnaires, elle était en train de devenir un véritablement grand écrivain, un écrivain qui pense fortement et s'exprime avec une puissante originalité. « On ne saurait trop déplorer, a dit Chateaubriand, la fin prématurée de madame de Staël : son talent croissait ; son style s'épurait ; à mesure que sa jeunesse pesait moins
* Lettre au prince Koiowski, 20 août 181 S.
* Préface aux Études histor,, p. Livni. . ^
sur sa vie, sa pensée se dégageait dé son enveloppe et prenait plu» d'immortalité ^»
Cette femme, si brillante et si spirituelle, si remuante, si parlante^ si écrivante, gardera-t-elle la réputation qui lui a été faite ? En partie seulement, croyons-nous. Son actif et aventureux esprit, sans man* quer de force, tomba' souvent dans le faux et dans le chimérique ; elle porta des vues romanesques dans la politique^- dans la morale, dans rhistoire ; sa pensée s'éleva rarement à une grande hauteur, et son style n'atteignit jamais la perfection, nimême l'exacte correction : il y eût fallu un travail dont elle était incapable.
Madame de GenliSi qui la jalousait un peu, a dit sans trop de malice :
« Madame de StaGl eut le malheur d'être élevée dans l'admiration da phébas, de l'emphase et du galimatias. La diction ampoulée de M. Thomas fut pour elle, dès sa première Jeunesse, le type de Téloquence. Elle joignit à ce mal* heur celui d'avoir toujours négligé la lecture des grands écrivains du siècle de Louis XIV ; elle avait fort peu d'instruction réelle, et n'avait jamais fait une étude sérieuse de la langue française, dont elle a toujours ignoré les règles les plus connues, comme on peut le voir dans ses premiers ouvrages et dans beaucoup de passages des derniers. C'est ainsi qu'elle écrivait, qu'il est doua: {faimer et de Vétre, et qu'il lui arrivait fréquemment de féminiser des mota masculins : par exemple, c'est moi qui, dans une de mes critiques imprimées» lui ai appris que l'on disait un charmant épisode, et non une charmante épi-^ sodé '. »
A ces critiques il faut ajouter que le style de cette femme, qui fut si longtemps en face des plus magnifiques spectacles de la nature^ manque de vrai pittoresque ; elle, sentait peu et aimait peu la nature. Un homme d'esprit s'étonnant devant elle de lui voir aimer et admirer la campagne, elle lui dit : « Si ce n'était le respect humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas. »
Andrieux et Droz, les littérateurs qui avaient le plus fait pour la réputation de la fille de Necker, avouaient plus tard que, s'étant avisés de relire les œuvres de cette femme tant vantée, ils avaient éprouvéun ennui et un dégoût insurmontables. L'intérêt aujourd'hui est encore plus refroidi, et il faut du courage pour aborder et achever la. lecture de tous les écrits de madame de Staël.
i Préface aux Études histor.^ p. lxx.
s Mém. de madame de Genlis, t. V, p. 348. Ëloge de J.-J. Rousseau..