VIENNET
Ce fécond écrivain, qui s'est essayé dans tant de genres différents, a publié en 1828, après vingt ans de travail, un poème intitulé la Philippide. Dans cette composition dont le plan est immense, l'auteur embrasse la lutte de la France avec l'Angleterre, sous Philippe- Auguste, l'interdit lancé sur ce prince, par suite de son mariage avec Agnès de Méranie, la croisade des Albigeois, les guerres civiles qui forcèrent le roi Jean à concéder la grande charte, enfin le soulèvement des feudataires français, qui eut pour dénouement la bataille de Bouvines, le 27 août 1215, où Philippe défit l'empereur Othon IV, le comte de Flandre Ferrand et leurs alliés.
La Philippide est un poème héroï-comique. Imitateur de l'Arioste, l'auteur môle le plaisant et même le trivial au sérieux pour mieux représenter l'époque aux aspects si multiples qu'il a voulu peindre. De ce mélange il résulte quelque chose de vif^ d'animé, d'original : c'est la verve méridionale dans tout son brio. Malheureusement la décence et le bon goût ne sont pas toujours respectés.
Un autre reproche doit être fait à ce poçme. La composition n'est pas assez soignée, et l'unité manque. Les diverses parties ne se répondent pas, ne s'appellent pas, ne naissent pas l'une de l'autre. Tel tableau pourrait être retranché sans qu'on s'aperçût de sa suppression. Le poète s'est trop abandonné à sa facilité et à son caprice. n s'est aussi trop livré à son génie satirique et burlesque, et la Philippide est la caricature plutôt que la peinture de cette grande époque du moyen âge français.
POMMIER (Amédée)
— Né en 1804 —
Un critique, dont le jugement peu favorable est placé comme avantpropos en tète du poème de Tfn/'er, commence ainsi son appréciation :
« L'enfer envisagé comme thème poétique a bien des écueils. Son vice capital, c'est le Dante. Il est toujours fâcheux d'être précédé ; quand le devancier est de cette taille, tout est dit. »
Mais il faut reconnaître que les deux œuvres ne se ressemblent pas. VEnfer de Pommier n'est pas un enfer mythologique et tout rempli d'idées et de sentiments personnels comme celui du Dante. Ce n'est pas non plus l'enfer imaginaire de Soumet ; c'est l'enfer du dogme catholique, l'enfer inexorable, éternel. Et ce qui fait la force de Pommier, dans ses beaux moments, ce qui le soutient, ce qui l'élève au-dessus de lui-même, c'est de comprendre et de suivre l'idée chrétienne.
Le jugement dernier, le dénombrement des crimes qui mènent en enfer, la description des peines qu'on y subit, forment l'ensemble de la composition. La peinture de la résurrection des morts et du jugement universel ouvre la scène avec une sorte de grandeur biblique assez imposante ; mais, comme le remarque le critique anonyme que nous avons déjà cité, l'auteur semble prendre du plaisir à détruire lui-même l'effet de son tableau par des bizarreries et des trivialités de langage qui paraissent être l'incurable défaut de sa manière.
Ce poème curieux et étonnant, sorte de gageure littéraire, a des qualités et des défauts si tranchés qu'il ne peut pas laisser indifférent.
Faut-il énumérer les qualités? Elles sont nombreuses : énergie des peintures, originalité de certains détails, effets habilement calculés, multiplicité des images neuves, style personnel, fermeté du sens, rondeur de la phrase poétique, ampleur et luxe des rimes toujours ' imprévues et toujours exactes. Le rhythme adopté par l'auteur et maintenu dans cent dix-sept strophes produit à la longue de la fatigue par son invariable uniformité. Mais l'élan des strophes, la puissance de leur nerveuse facture frappent l'esprit et rappellent par moments Malherbe et ses meilleurs disciples.
L'énumération des défauts ne serait pas moins longue que celle des qualités : dissonances fréquentes, traits de mauvais goût répandus
Victor HUGO. 263
partout, abus le plus outré du burlesque et du grotesque, du ton goguenard, grivois et rabelaisien, recherche affectée des termes culinaires, médicaux, techniques et exotiques, prodigalité d'archaïsmes, de néologismes, de latinismes, de ronsardismes, de barbarismes. Selon Fexpression du critique anonyme, « quand deux mots se détestent, il les oblige à vivre ensemble. C'est l'équivalent du réalisme en peinture, quelque chose d'analogue au procédé Courbet. »
Barbey d'Aurevilly a dit : « Ciselé comme la plus belle coupe ou le plus fouillé des manches de poignard de Benvenuto Cellini, l'ensemble du poème a, malgré la vigueur de burin qui le distingue, quelque chose d'exigu et de maigre sur cette mince feuille de cuivre de quinze cents vers^. » Le critique anonyme dit aussi justement : tt Comme épopée, cet opuscule serait d'une brièveté méritoire; comme pièce lyrique, il est d'une longueur inusitée. C'est une espèce d'ode dans le genre du Veu du ciel de M. Hugo, moins variée de rhythme, ce qui est un inconvénient, et incomparablement plus étendue, ce qui n'est probablement pas un avantage. )> ^
VICTOR HUGO
— Né en 1802 —
Nous ne nous sommes pas arrêté sur toutes les productions épiques que notre siècle a vues naître. Notre crainte est d^avoir donné déjà trop de place à des œuvres sans valeur la plupart. C'est pourquoi nous laissons complètement de côté des poèmes tout à fait insignifiants, comme VAgar et Ismaèl, en quatre chants, de Flins ; la Grèce sauvéBj poème inachevé où Fontanes se proposait de glorifier la ligue du Péloponèse victorieuse des armées et des flottes de Xerxès; les Rose-Croix^ en douze chants, et Isnel, en quatre, de Parny ; Charles- Martel, de M. de Saint-Marcel; quatre épopées sur Charlemagne, d'auteurs justement oubliés ; les poèmes de Théveneau, de Millevoye, sur Alfred; la Bataille dUastings, de Dorion, etc.; les Helvétiens, de Masson; VOreste, de Dumesnil, etc.
Nous avons hâte d'arriver à une œuvre vraiment épique. Nous la trouvons à l'état fragmentaire chez Victor Hugo, auteur de la Légende des siècles, qui a su, avec un merveilleux talent, remettre en honneur la manière de nos épopées carlovingiennes.
1 Les Œuvres et les Hommes, les Poètes, p. 192.
264 LES POÈTES DU DIX-xNEUVIÈME SIÈCLE.
La Légende des siècles est dédiée à la France, et au bas de cette dédicace on lit :
a Livre, qu'un vent t'emporte ^
En France où Je suis né ;
L'arbre déraciné
Donne sa feuille morte. »
Suave mélancolie de Texil I Qui croirait, à ces accents, que Victor Hugo n'était qu'un exilé volontaire I
Ce livre est à la fois un commencement et un tout. C'est le premier arbre d'une forêt : « Il appartient à la vie isolée par la racine et à la vie en commun par "la sève*. » Aussi, par analogie, le livre existet-il solitairement en formant un tout et solidairement en faisant partie d'un ensemble.
Victor Hugo aime ainsi à caractériser les poésies doiït il forme des recueils. Une fois le livre formé, il lui suppose un plan, souvent imaginaire, et une portée qu'il atteint rarement ; mais enfin ces indications sont des ressources pour le lecteur et pour le critique.
En composant ce recueil de poésies très variées et de toutes, dates, Victor Hugo s'est proposé « d'exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique; de la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière ; » il a voulu faire apparaître dans une sorte de miroir sombre et clair « cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale ou sacrée : l'homme. » Et il n'a donné qu'un simple fragment d'un plus grand poème, que la première partie d'une trilogie dont les autres parties s'appelleront la Fin de Satan et Dieu.
La Légende des siècles divise en quinze parties les temps écoulés jusqu'à nos Jours et à s'écouler d'ici à la fin du temps : d'Eve a Jésus c'est la période sacrée ; des poésies philosophiques et bibliques la retracent. L'auteur a franchi ou oublié : l'Inde, la civilisation orientale, la Grèce classique et toute l'histoire de Rome. La seconde période de la DÉCADENCE n*est composée que d'une seule pièce : le Lion d'Androclés. Trois légendes, L'an IX de rhégire, Mahomet et le Cédre^ se rapportent à I'Islahishe. Le cycle héroïque chrétien est réduit à quelques chants mérovingiens.
Dans les Chevaliers errants, ou période chevaleresque, se trouvent les plus intéressantes légendes du livre. Deux d'entre elles sont de vrais poèmes : le Petit roi de Galice et Eviradnus immobile. Les Trônes d'Orient sont représentés par Zîm-Zûim (1453) et Sultan Mourad.Ratbert estle poème de l'Italie. Le seizième siècle, renaissance et paganisme, forme la huitième période. L'Espagne en forme deux autres sous les titres : la Rose de VInfante et les Raisons de Momotombo ou VInquisition.
1 Préface de la Légende des siècles.
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Une chanson de la mer indique la découverte du nouveau monde. La douzième période a pour titre Dix-Septième siècle — Les mercenaires. Le dix-huitième siècle et la Révolution française sont passés sous silence. La période Maintenant se compose de quatre chants : Après la bataille, — le Crapaud, — les Pauvres gens — et Paroles dans V épreuve. Le Vingtième siècle est placé en pleine mer et en plein ciel. La quinzième période intitulée : Hors temps, n'a qu'une pièce : la Trompette du jugement.
Dans ces diverses parties d'une môme œuvre le poète s'est permis de mêler parfois la fiction, mais la falsification jamais, nous dit-il. Il s'est imposé une fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations modernes.
Les nombreux poèmes dont se compose le recueil sont cousus l'un à l'autre tant bien que mal par leurs titres ; mais ils n'ont aucune adhérence réelle. Chaque pièce est, comme le livre, « un commencement et un tout. »
Quelques-uns de ces poèmes, Ratbert, Eviradnus, le Petit Roi de Galice, Aymerillot, sont assez considérables et montrent le talent de Victor Hugo sous un nouveau jour. Tous les procédés du roman sont ici transportés dans la poésie ; la légende va de conserve avec l'histoire, et l'allégorie démasque les faits voilés. La force, l'audace, la violence, la colère débordante ou dissimulée caractérisent cette œuvre; l'amour du courage et de la justice, la haine du mal et des méchants y respirent; mais la tendresse est presque absolument absente ; la douceur et la joie ne rayonnent pour ainsi dire nulle part : on voit passer sous ses yeux une galerie de tableaux lugubres ; quand on quitte le livre, on a l'âme en proie à des sentiments poignants. Le moyen âge ne revit ici que par des côtés restreints, les bons chevaliers ou les tyrans : tyran dévoré par l'ennui, Zim-Zizim ; tyran dominé par ses violences, sultan Mourad ; tyran par avarice, Ratbert ; tyrans par convoitise, Sigismond et Ladislas ; enfin les pères, les enfants, les vieillards. Le poète a été impuissant à reproduire tous les aspects si variés de cette société complexe. Les autres parties de l'histoire ne sont pas moins imparfaitement représentées que ce que Victor Hugo appelle lui-môme « la colossale épopée du moyen âge ».
Dans sa longue course à travers l'humanité, le poète ne voit que des malheurs et des crimes. Un seul rayon joue et se rit au milieu de cette galerie de tableaux lugubres : Le sacre de la femme, qui représente avec les plus gracieuses couleurs Eve au milieu du monde. Le livre ne laissera plus rien voir d'aussi frais, d'aussi lumineux, d'aussi pur.
A dix-huit ans de distance, et à l'âge de soixante-quinze ans, Victor Hugo a donné une suite en deux volumes de la Légende des siècles.
Que s'est proposé le poète dans la continuation de cette épopée grandiose de tous les âges de l'humanité, achevée après tant d'années,'^^non plus dans l'exil, mais au sein de sa patrie et dans la ville
qu'il avait tant aimée ? Une pièce placée en tête du premier volume, datée de Guernesey (avril 1857), raconte une vision d'où le nouveau poème est sorti. Le poète vit le mur des siècles lui apparaître :
a C'était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d'inquiétude.
Un édifice ayant un bruit de multitude.
Des trous noirs étoiles par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ;
Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles,
Des antres où siégeaient des heureux, des puissants,
Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens,
Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphyre ;
Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphire.
Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis,
Ëtaient là, mornes sphinx sur Ténigme accroupis. »
Étrange ouverture d'un étrange livre l Que de longueurs 1 que d'amplifications, de fastidieuses redits ! Que d'obscurités 1 que de recherches I que de bizarreries d'idées et de formes ! On a la sensation du chaos I La puissance de Hugo reparait bien quelquefois, des éclairs de génie sillonnent les ténèbres amassées comme à plaisir; des images lumineuses, des pensées profondes, des traits sublimes, viennent frapper l'esprit et commander l'attention. Mais bientôt le poète vous entraîne encore avec lui dans l'insaisissable, dans l'incompréhensible, dans le vide. On est tenté de crier merci, et pour aller d'un trait jusqu'au bout de cette vision plus qu'apocalyptique, il faut une grande force de persévérance.
Que nous donnera donc un poème qui s'annonce ainsi ? Le plus étonnant mélange, où le mauvais, le médiocre et l'ennuyeux dominent, mais où se trouveront cependant des fragments, des pièces entières qu'on aurait admirés dans le premier recueil.
Après la vision dont nous avons cité des passages, figure une pièce qui n'a pas de rapport avec l'intention énoncée de représenter l'épopée humaine âpre^ immense^ et de peindre l'humanité à travers tous les âges et sous tous les aspects. Cette première pièce est un hymne à la Terre. Comme poésie lyrique, on peut la louer. Il y a là de belles pensées sous une forme grande et simple.
Parcourons quelques-uns des morceaux qui rentrent réellement dans le cadre de l'auteur. Le poème Entre Géants et Lieux a la prétention d'être une attaque audacieuse contre les idées de divinité et de royauté. Mais la trivialité du ton n'est guère en rapport avec ces visées hardies.
Cette trivialité prétentieuse n'est pas moins accentuée dans quelques parties du fatigant Romancero du Cid, De quelle pâte était donc faille roi, très mal défini, qui a pu entendre sans broncher ni souffler
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mot rintarissable discours, la burlesque litanie que lui adresse le Cid bavard, insolent et matamore !
Après avoir établi un colloque entre Géants et Dieux, Victor Hugo établit un colloque entre Lions et Rois plus bizarre encore. Heureusement, quand tous ces discours d'une rhétorique déclamatoire et grotesque commencent à épuiser votre patience. Quelqu'un vient mettre le holà I et ce Quelqu'un, c'est Dieu, Aux lions qui se sont vantés de rugir toujours et de ne prier jamais, Dieu fait une réponse qui serait vraiment belle, sans la monstrueuse antithèse du trait final:
a Vous êtes les lions, moi je suis Diea. Crinières, Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières. Toutes vos griffes sont, devant mon doigt levé, Ce qu'est sous une meule un grain de sénevé ; Je tolère les rois comme je vous tolère ; La grande patience et la grande colère, C'est moi. J*ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans, Tremblez, eux les mangeurs et vous les dévorants,
Sachez que je suis là. rabaisse et j'humilie .
Je tiens, je tords, je courbe^ et je lie et délie
La vague adriatique et lo vent syrien ;
Je suis celui qui prouve à tous qu*ils ne sont rien ;
Je suis toute Taurore et je suis toute Tombre ;
Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre,
Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions
D'astres aux firmaments et de poux aux lions. »
Les poux opposés aux astres, à la fin d'une tirade grandiose, voilà une application nouvelle et tout à fait inattendue du fameux axiome : Le laid cest le beau.
N'arriverons-nous pas enfin à quelques pièces tout à fait dignes de la haute renommée du poète? Nous en trouvons deux à peine dans le premier volume: Welf, castellan d'Osbor et V Aigle du casque, dont la forme dramatique rappelle les plus admirables poésies de la première partie de la Légende des siècles, Aymerillot, le Petit Roi de Galice, le Mariage de Roland.
Le second volume, moins homogène encore que le premier, rempli non seulement de poésies lyriques, mais de poésies moins idylliques, comme les appelle Fauteur, que voluptueuses et grivoises, offre néanmoins encore à notre admiration plusieurs morceaux fortement conçus et magistralement écrits. Il en est deux qui méritent particulièrement de nous arrêter, Gaîffer- Jorge, duc d'Aquitaine, et la Paternité. Dans ces deux récits, comme dans V Aigle du casque, le merveilleux 'joue le principal rôle.
Gaîffer-Jorge, pièce d'une conception puissante, rappelle la Conscience de la première partie de la Légende. La Paternité nous semble encore plus belle, plus grande, plus
inspirée, plas humaine. Ce drame simple et profond est un digne pendant des pièces que le poète écrivit autrefois sur la mort de sa fille.
La tendresse, Témotion de rame, ces deux qualités que nous n'a- TÎons pas trouvées dans la première partie de la Légende des SiécUSy ont là des notes bien Justes et bien vibrantes.
Après ces superbes morceaux épiques, nous pourrions signaler des pièces d'une grandeur simple et saisissante : Petit Paul, poème touchant et triste d'un enfant et d'un vieillard qui ne peuvent vivre Tun sans Tautre, si bien que, le vieillard s'étant éteint^'enfant va mourir sur la tombe du vieillard ; dans la partie appelée Temps présent : Jean Chouan, le Cimetière d'Eylau, Choix entre deux passants, la Guerre civile, vrai drame d'hier où V. Hugo, par bonheur, a voulu se montrer poète et non politique :
ce II habite la foule, éternel cabanon, Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres, Où les ténèbres sont derrière les ténèbres, Globe où Ton est captif tant qu'on est regardé ; £t qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé? »
Nous nous sommes complu à mettre en relief tout ce qu'offrent de beau, de grand, de vraiment inspiré, les deux nouveaux volumes de la Légende des Siècles, Notre devoir de critique nous oblige à revenir sur les défauts qui déparent les qualités toujours brillantes du poète bientôt octogénaire. Jamais il ne s'est vu un pareil exemple d'abandon à toutes les fantaisies de l'imagination, à tous les excès contre le bon goût et contre le bon sens. Malgré tout ce qu'on peut encore rencontrer d'admirable, l'aggravation des défauts du poète cause une sensation de fatigue et de souffrance indicible.
Pourquoi Victor Hugo n'a-t-il pas mieux su diriger son talent ? Il aurait pu donner à la France son épopée nationale, exécuter ce qu'un homme qui avait du talent mais nul génie, Viennét, a vainement essayé dans sa Franciade, ce poème épique dont les quatre premiers chants furent composés en 1812, avec le titre de Francus, en vue d'obtenir un des grands prix décennaux de l'empire, que l'auteur reprit quarante ans plus tard, ressaisi d'un soudain et véhément désir de doter la France de son Enéide, et dont il écrivit a avec une joie d'enfant * » le dernier vers en février 1863 ; œuvre conforme aux saines traditions classiques, mais œuvre avortée, que la critique ménagea, flatta même, par respect pour les quatre-vingts ans du poète, mais qui est déjà tombée dans le plus complet oubli. Quel poème différent aurait pu nous donner Fauteur des Chevaliers errants y du Mariage de Roland, à*Aymerillot, de tant de fragments d'une vraie épopée nationale I
1 Ce sont ses propres expressions.