LEBRUN, ESMÉNARD, ROUX DE ROCHELLE
n nous faut descendre des hauteurs de la grande poésie pour nous occuper quelques instants de plusieurs poètes, non pas épiques à proprement dire, mais cycliques, qui ont «eu, à leur moment, une réputation suffisante pour que nous ne les passions pas sous silence, bien que leurs œuvres ne se lisent plus guère. •
Lebrun a écrit des fragments d'un poème cyclique intitulé les VeiUées du Parnasse. Il expose son plan dès les premiers vers. Pendant Fhiver, dit-il,
« Il est sur rHélicon de charmantes vallées. Là, sous Tarbre secret des grottes reculées, Les Muses tour à tour d'un récit enchanteur Trompent des longues nuits Timportune lenteur. Une nuit que Phébus, Jaloux de les entendre^ A rinsu de Téthys, près d'elles lint se rendre, La sensible Érato voulut chanter Tamour; Pour la tendre amitié Galliope eut son tour, Et la vive Thalle, au folâtre sourire, Joignit son luth badin à leur touchante lyre. »
Et la sensible Érato raconte, d'après les Géorgiques de Virgile, les amours d'Orphée et d'Eurydice ; Galliope lui succède et chante Tamitié et la mort de Nisus et d'Euryale, célébrées dans le neuvième livre de VÉnéide; Thalie prend ensuite la parole, et raconte d'après Ovide l'aventure de Faune, les amours d'Hercule et d'Omphale. Dans le quatrième chant, Apollon raconte la fable de Psyché.
Les deux premiers chants présentent seuls des fragments considérables et presque achevés. Le tout manque de vie, de couleur et d'originalité.
Joseph- Alphonse Esuénard, né à Pélissane en Provence, à la fin de 1790, mort en 1811, après avoir fait de bonnes études au collège des Oratoriens à Marseille, s'embarqua pour Saint-Domingue et fit
deux voyages aux îles et sur le coutînent de l'Amérique. L'aspect imposant de la mer frappa de bonne heure Timagination du jeune homme et lui inspira Tidée de son poème de la Navigation, publié en 1805, en huit chants^ et dont il donna en 1806 une seconde édition, corrigée et réduite à six chants.
Dans ce poème, didactique par son sujet et cyclique ou historique par sa forme, il n'entreprit pas de mettre en vers l'histoire universelle de la marine, qui, vers le cinquième siècle, est presque devenue celle du genre humain ; il voulut seulement, selon ses justes expressions, essayer de peind^e Tenfance de Fart et de suivre ses progrès dans les temps les plus mémorables, jusqu'au point de perfection où il est parvenu aujourd'hui.
De même qu'Ovide a raconté l'histoire des métamorphoses, depuis le commencement du monde jusqu'au temps d'Auguste, et que Lemierre a dépeint, dans ses Ages français, les grands événements de notre histoire depuis Glovis jusqu'à Louis XVI ; de même Ësménard raconte l'histoire de l'art nautique^ son enfance, ses progrès, ses merveilles, ses dangers sur toutes les mers, chez tous les peuples et dans tous les siècles, depuis le voyage des Argonautes jusqu'aux découvertes de Vasco de Gama^ de Christophe Colomb, de Cook, et enfin de l'illustre et infortuné la Pérouse, victime de son sèle en 1788.
Ce plan était trop vaste pour le faible génie d'Esménard ; aussi l'a-t-il mai rempli. Son poème est demeuré sans bornes et sans ensemble, toutà la fois vague et ingpmplet. Il dit ce qu'il veut omettre, il omet ce qu'il veut dire ; il parle de Néron et de Caligula, et ne dit rien des missionnaires.
En reprenant les choses ah ovo, dit le père Cahours, au lieu de se jeter in médias res, comme le veut Horace, le poète s^est placé dans des conditions aussi embarrassantes pour l'imagination que pour la logique. Les navigateurs grecs avaient un autre ciel que le nôtre : le merveilleux de ce poème historique devait donc être païen avec les Argonautes, chrétien avec les Vasco de Gama et les Christophe Colomb. Ësménard s'est tiré de cette difficulté en adoptant un idéal académique, souvenir de collège et du Gradus ad Pamassum, dans lequel l'intervention des cieux n'est plus que pour la forme littéraire ; et les images creuses, les couleurs mortes, les invocations sans foi qu'il emprunte continuellement à la mythologie grecque et latine ont achevé de fausser sa composition et de rapetisser son sujet.
Le style est aussi faible que l'inspiration. C'est généralement quelque chose de vague, d'abstrait, de tendu, d'apprêté, d'emphatique, de froid et d'uniforme. Tous ces défauts, joints au manque fréquent de correction et d'élégance, déparent les meilleurs épisodes de ce poème autrefois célèbre.
Roux DE Rochelle a publié en 1816 un poème en six chants intitulé les Trois Ages, Pour lui comme pour Lemierre, le mot âge est synonyme d'époque. Les trois âges dont il parle sont les trois principales époques de la civilisation : la civilisation grecque, représentée par les Jeux Olympiques ; celle des Romains, résumée dans les combats du cirque ; et celle des temps modernes, peinte à l'occasion des tournois ou de la cbevalerie.
Roux de Rochelle est, en vers, un émule de Tabbé Barthélémy. Gomme l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis, il a beaucoup lu, et dans des notes vraiment savantes il cite avec exactitude ses garants. Mais le lecteur aimerait mieux moins d'érudition et plus de poésie.
Lamartine, tout jeune, rêvait épopées et tragédies. Il a fait une tragédie qui ne vivra pas ; il n'a point fait d'épopée, il n'a point réalisé le « poème immense comme la nature, intéressant comme le cœur humain, élevé comme le ciel », dont il avait conçu le projet, à une époque où un monde de poésie roulait dans sa tête^^ <( où il brûlait du désir de donner à sa pensée poétique la forme, la masse et la vie dans un tout qui la coordonnât et la résumât, dans une œuvre qui se tînt debout et qui vécût quelques années après lui ' ; » mais il a écrit des poèmes narratifs qui resteront, malgré de nombreux écarts, des modèles du genre.
La Chute d'un ange, publiée en 1838, fui l'introduction et l'âme du vaste poème projeté, dont le sujet était l'âme humaine, la métempsycose de l'esprit, les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. Dans le premier épisode de cette épopée métaphysique, sous l'emblème d'un esprit céleste incarné par sa faute au milieu d'une société perverse, il prétendit peindre l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions lui attribuent à son origine.
* Destinées de la poésie. — » Ibid,
Par une peinture trop fidèle d'une société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à toute spiritualisation et à toute adoration, il donna lieu à des accusations d'immoraJité, de fatalisme, de provocation au suicide. On ne pensait pas, et il n'était pas très facile de penser que ce n'était là que la première scène d'un drame dont le dénouement seul pouvait faire apparaître la moralité. On ne comprit point, comme le poète s'en plaignait, que le désespoir et le suicide de Cédar, bien loin d'être ofi*erts en exemple aux misères humaines, sont des fautes morales qui, dans le plan général du poème, devaient avoir ailleurs leurs conséquences et leur rétribution *.
Dans son second épisode épique, Jocelyn, M. de Lamartine voulut peindre, sou6 le nom d'un personnage imaginaire, ce qu'il avait éprouvé lui-môme de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme pieux répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d'adoration devant Dieu, pendant ces brûlantes années d'adolescence, dans une maison religieuse. Il a prétendu nous offrir la peinture d'un amour idéal contenu par la religion. Cependant le sens moral est absent de son œuvre. On ne vit pas d'abord les défauts essentiels du poème, parce qu'il est intéressant : malgré ses six mille alexandrins, qui auraient pu être abrégés de moitié, il se fit lire, d'un bout de la France à l'autre, comme un roman.
Il méritait ce succès, et par la manière dont sont racontées des situations piquantes, non de singularité, mais de naturel, et par l'agrément des peintures et des descriptions ; car Jocelyn est un poème descriptif autant que narratif. Cette idylle est luxuriante de tableaux et de descriptions, brillantes toujours, mais quelquefois capricieuses et hasardées.
Déranger, qui avait un extrême éloignement pour ce que nous appelons lyriqiae, trouvait Jocelyn supérieur à tout ce qu'avait fait Lamartine. Il le proclamait un chef-d'œuvre de poésie, d'émotion, d'inspiration . Il avouait avoir pleuré en le lisant, lui que les vers n'avaient jamais attendri. La poésie narrative et descriptive étant la seule possible, dans notre français, selon le célèbre chansonnier, Jocelyn lui semblait un bon exemple donné à nos rimeurs. Lamartine, disait-il, visant à ce genre par l'absence d'imagination créatrice, avait-fait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. Il y avait beaucoup à reprendre quant à la construction sous le rapport raisonnable; il y avait énormément à critiquer quant aux moyens; l'exécution péchait par une surabondance pleine de fatuité ; mais Jocelyn demeurait un modèle de narration souvent parfaite.
Le poème narratif de Jocelyn se rattache à l'idylle par l'exquise simplicité du style, quand il faut exprimer les choses simples. « Point de périphrases maladroites ou recherchées, point d'énigmes
1 Avertissement des nouvelles éditions.
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substituées au mot propre. Lamartine prend le mot simple et le rend poétique par la place et le tour qu'il lui donne. Depuis Fénelon, personne n'a su être plus simple sans cesser d'être élégant; personne n'a su mieux ramener dans la poésie l'usage que Fénelon regrettait de n'y plus trouver depuis Homère, d'exprimer sans circonlocutions les détails de la vie quotidienne, les ustensiles du ménage et le trayail de la cuisine ou de la basse-cour. Lamartine entre-t-il dans le vieux presbytère où Jocelyn vient de mourir, il ne craint pas de parler du loquet de la porte S de l'escalier qui conduisait à la chambre du pauvre prêtre, de la servante qui pleure, le visage caché dans son tablier; de l'armoire au linge qui se vidait pour habiller les pauvres.
« Le peu qui lui restait a passé sou par sou, En linge, en aliments^ ici, là. Dieu sait où *. »
Peint-il, le dimanche, les villageois qui viennent à la messe du village,
« Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois Retentissaient de pas, de murmures^ de voix ; On y voyait courir les blonds chapeaux de paille Et les corsets de pourpre enlacés à la taille '. »
Voilà avec quel heureux dédain de la périphrase Lamartine décrit les scènes du hameau; voilà le ton simple et gracieux qu'il donne à l'idylle*. »