‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 10 sur 281 · TABLEAU GÉNÉRAL DU MOYLN AGR · texte numérisé non relu

TABLEAU GÉNÉRAL DU MOYLN AGR

dominicain qui proche la croisade contre les Albigeois, jusqu'au cordelier qui s'en va de porte en porte mendier pour son couvent.

Comment la poésie narrative et satirique représentet-elle le clergé ? D'une façon générale, les chansons de geste ne parlent qu'avec révérence du pape, des évêques, des moines et des clercs, parce qu'elles ont à, considérer leur rôle dans des circonstances tragiques et solennelles, en particulier dans la mort. Cependant, contre les clercs^ et leur amour de l'argent, les poètes épiques eux-mêmes ne ménagent pas leurs invectives ; ils se font en cela les coui^tisans des rois et des seigneurs qui convoitaient les richesses du clergé. On trouve aussi des plaisanteries contre les moines dans le Montage Guillaume, le Montage Rainouarl.

Mais, on le devine bien, c'est surtout dans la littérature bourgeoise, narrative ou dramatique, que s'étale la satire contre le clergé et les moines {Roman du Renard, Roman de la Rose, fabliaux, farces). L'opinion pubhque est sévère pour leurs fautes, et pour deux motifs : d'abord, à cette époque de foi, on se fait une haute idée du prêtre et du moine, et la moindre chose fait scandale ; puis, c'est une revanche de l'esprit gaulois et populaire, à l'adresse de ceux qui ont cru pouvoir se vouer à la pratique des plus difficiles vertus et qui parfois s'en montrent incapables.

Il nous semble singulier que le clergé, alors si puissant ait toléré, jusque dans les fêtes qu'il organisait, ces satires dont la violence nous scandalise aujourd'hui. Le clergé exerçait une censure sévère sur le dogme ; et, pour les personnes, il tolérait tout. On en a donné bien des raisons diverses, dont aucune n'est absolument satisfaisante. Estce parce que l'autorité ecclésiastique se sentait si forte, qu'elle permettait, par poHtique, ces piqûres d'épingle, comme Mazarin les chansons? Doit-on y voir une trace de la rivalité entre les séculiers et les réguliers^

Quoi qu'il en soit, il faut arriver jusqu'au milieu du seizième siècle, après Rabelais, pour que cette satire paraisse dangereuse à l'Église elle-même, qui s'aperçoit, à voir les mêmes arguments dans la bouche des protestants, qu'elle ferait mieux de ne pas permettre une pareille licence.

LA LlTTÉRATLîIîE FHANr.AiSE

2^ L'aristocratie. — Ouaiid on parle du chevalier du moyen âge, on simplilic à Texcès un type qui a évolué. La litté-, rature nous peint deux types du chevalier: le féodal, celui de la Chanson de Roland, de Raoul de Cambrai, etc., dont la psychologie ne peut s'expliquer que parles rap[)orts de vassal à suzerain ; et le clievalier courtois, celui qui, au treizième siècle, sous rinlluence des littératures provençale et bretonne, obéit à un code particulier d'honneur et d'amour : tels sont Lancelot et Tristan. Ces deux types correspondent à une transformation réelle de la vie sociale entre les onzième et treizième siècles. Mais le second est plus conventionnel, ou du moins il est incomplet : le sentiment religieux, toujours si puissant, au témoignage de chroniqueurs comme Joinville, en a été totalement supprimé, comme ne pouvant cadrer avec le merveilleux celtique ou oriental qui est nécessaire à Faction romanesque ; ou bien, si ce sentiment religieux existe, comme dans Perceval, la Quête du Sainl-Graal, etc., il est porté à un degré de mysticisme exalté et se meut au milieu de légendes singulières.

A côté du chevalier tel que le peignent les poètes, celui dont les chroniqueurs nous racontent les exploits véritables ne paraît pas moins épique. Les compagnons de Villeharclouin dans la fabuleuse et réelle expédition de Constantinople, ceux de saint Louis dans sa première croisade, et ceux qui ont séduit Froissart par leurs folies comme par leurs qualités, authentiquent en quelque sorte les prouesses des romans.

Remarquez qu'étant ce qu'ils sont, ils fournissent aux poètes une illustre matière épique. Leur irréductible individualisme, attesté par les désastres comme par les triomphes de notre histoire, en fait bien des héros. On peut les chanter vaincus ; leur gloire n'en est quelquefois que plus haute. Nos deux plus belles chansons de geste, Roland et Aliscans, sont consacrées à des défaites ; et Froissart « chante » encore la chevalerie française en racontant Crécy ou Poitiers.

Ce qui manque, dans la poésie comme dans la prose du moyen âge, c'est (à quelques rares exceptions près) la pei'rdure du chevalier, féodal ou courtois, dans l'intimité,

TABLEAU GÉNÉRAL DU MOYEiN AGE

dans ses rapports avec sa l'ajuille et ses humbles vassaux. On nous le montre toujours agissant, sur le champ de bataille ou sur les grand routes, frappant des coups d'épée pour son Dieu et pour son roi, ou en quête des aventures qui lui vaudront Famour de sa dame. Toutefois, 11 est inexact d'affirmer que « rien d'humain ne bat sous cette bonne armure » ; car nous avons, chez les poètes et chez les chroniqueurs, une sommaire psychologie du chevalier. Nous savons, par des discours et parfois par de courtes analyses, quels sont les motifs cF action d'un Roland, d'un Raoul de Cambrai, d'un Garin, etc. Quant aux chevaliers amoureux et courtois, c'est avec une finesse souvent subtile que l'auteur du Tristan ou cehii du Chevalier an Lion, pénètrent et détaillent leurs sentiments.

Voilà pour le chevalier considéré comme type littéraire. Si nous réfléchissons maintenant à l'influence de" Taristocratie comme protectrice des poètes et des chroniqueurs, nous remarquons deux choses :

a) Le trouvère, écrivant pour un auditoire aristocratique, dont il veut piquer la curiosité et flatter la vanité, est porté à exagérer et à renchérir. Cependant, il est tenu à une certaine exactitude matérielle dans le détail. Des guerriers souffrent qu'on augmente la vigueur de leur bras, la résistance de leur armure, les effets meurtriers de leur épée. Mais il faut que le poète sache leur prêter des mouvements, des manœuvres, des gestes, des paroles, en lesquels ils se reconnaissent. Ces détails réalistes sont nécessaires pour que leur imagination les transporte sur un champ de bataille, en plein combat ; et c'est par gradation, à mesure que l'illusion se forme et se cristallise, qu'ils deviennent aptes au merveilleux et à l'invraisemblable.

b) C'est dans le château fort des dixième, onzième, douzième siècles, que se récitent ces fragments belliqueux. A partir de la fin du douzième, la société courtoise se constitue dans plusieurs centres. C'est du Midi, de la Provence et de la Gascogne, que nous viennent les réunions mondaines, soumises à une sorte d'étiquette élégante, et que préside une femme. Nous verrons la fille d'AliénQr de Guienne, Marie de Champagne, encourager la poésie galante d'un Chrétien de ïroyes. De là, soit

dans les œuvres originales du treizième siècle, soit dans ^

les remaniements en prose des chansons antérieures, une M

conception nouvelle des convenances dans le ton et le ||

style, et dans le fond une variété d épisodes destinée à 1

retenir l'attention des femmes que les récits exclusiv ement I

guerriers pouvaient lasser. Alors finit la chanson de gesle ^ et triomphe le roman,

3^ Les bouiigeois et le peuple. — C^est une erreur singu- ^ lière que de considérer le bourgeois du moyen âge, et môme le vilain, conime un être passif, toujours battu et content. Dès le onzième siècle, soutenu par le roi et par • le petit clergé, le peuple commence à obtenir, dans Torganisation des communes, des garanties sérieuses, ^ Au point de vue littéraire, il y gagne une indépendance qui explique le grand développement du genre satirique du douzième au quinzième siècle. Cette satire âpre et méchante se glisse d'abord dans les poèmes épiques, dont les remaniements successifs portent des traces de cette infiltration de Tesprit bourgeois. Au treizième, le Roman du Renard n'est pas seulement une satire de la féodalité, c'est une parodie très spirituelle des procédés épiques. Les fabliaux, les farces, les solies, tout cela est bourgeois d'inspiration. '

Comment, d'autre part, la littérature représente-t-elle le bourgeois et le vilain ? Elle ne le flatte pas. Le bourgeois est avare et intéressé ; le vilain est menteur et voleur. Dans les fabliaux et dans les farces, les deux types abondent. Et le peuple en riait, parce que c'était encore pour lui une vengeance que de proclamer les vices auxquels le contraignaient l'avidité des seigneurs ou h-^s mi- , sères de son état. On ne peut guère signaler qu'une peinture vraie du vilain: c'est dans Aucassin et Nicoleile, lorsque le jeune comte se trouve en présence du malheureux qui a perdu un de ses bœufs; la sincérité de cette peinture touche au sublime.

Quant aux revendications sérieuses du peuple, on en trouve souvent un redoutable écho, soit dans la deuxième partie du Roman de la Rose, soit chez les lyriques comme / Rutebeuf et E. Deschamps.

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