I. — Descartes
Vie. — René Descartes est né à La Haye, entre Tours et Poitiers (i), en 4596, d'une famille noble. 11 fut mis au collège de La Flèche, chez les jésuites ; et Ton connaît les pages du Discours de la méthode où il a parlé de ses maîtres, auxquels il témoigna toujours de la reconnaissance et du respect, quoiqu'il ait fait la critique de leur enseignement. Descartes vient ensuite à Paris, étudie le droit; puis il veut consulter le « grand Hvre du monde », et, pour voyager, il s'engage d'abord dans l'armée du prince Maurice de Nassau, en Hollande, puis dans celle du duc de Bavière; et il prend part à la guerre de Trente Ans. C'est pendant sa première campagne, en 1619, qu'arrêté au commencement de l'hiver dans un poé/e (appartement chauffé par un poêle), il médita si profondément sur les sources et sur Tobjet de nos connaissances, qu^il découvrit les principes de sa méthode, et l'application de l'algèbre à la géométrie. On le voit ensuite à Ulm, à Prague, bon soldat, mais toujours préoccupé de science et de philosophie. 11 quitte le service se rend à Rome (1623), et revient à Paris, où il essaye de se dérober au monde; mais bientôt il prend part à des conférences de savants dans lesquelles il fait une vive impression. Puis il va s'établir en Hollande (1629), d'abord à Franeker, dans la Frise, puis dans différentes villes (2). C'estlà qu'il écrit le Discours de la méthode (1637), les Méditations (1641), le Traité des passions (1649). Ce dernier ouvrage était dédié à la princesse Elisabeth, fille de Frédéric V, roi de Bohême. Il céda enfin aux offres de la reine
(1) On dit aujourd'hui La Haye-Descarfes, I (2) Lire sa lettre à Balzac sur la solitude des grandes villes, àm^ les LeMres du dix-septième siècle, de M, G. Lanson, p. 39
Ciinstine de Suède, qui l'attira à Stocktiolm. Il ne tardo-^ pas à y mourir, le il février 1650; son corps fut rapporté en France en 1667,
Le Discours de la méthode (1637). — Descartes fut d'abord, ^ comme Pascal, un mathématicien; il acquit par la pratique des sciences pures la rigueur de l'esprit, une confiance absolue dans la raison, un besoin d'évidence et de clarté qui sont les principes de sa réforme philosophique. — Aussi'son originalité consiste-t-elle à rejeter Vaulorilé, et à repousser le syllogisme, méthode de raisonnement qui est tout au plus susceptible de démontrer la vérité déjcà admise et qui est incapable de nous en faire découvrir d'autres. Descartes veut que nous raisonnions avec notre bon sens, c'est-à-dire avec notre raison, «. la chose du monde la mieux partagée », mais aussi celle dont nous savons le moins faire usage, faute d'une méthode. 11 va donc dans son Discours nous apprendre à raisonner, au moyen de Yanalyse et de la synthèse.
Voici quelles^sont les quatre règles de la méthode de Descartes i
1^ « Ne recevoir jamais aucune chose pomwraie que je ne la connusse évidemment telle ...» C'est le critérium de Y évidence substitué à celui de Yaulorilé. Toute une partie de la philosophie moderne en dérive. Mais encore faut-il savoir chercher et reconnaître les caractères distinctifs de cette évidence; et c'est ici que Descartes fait intervenir la méthode mathématique de Yanalyse, qui est sa seconde règle :
"l^ « Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. » Ainsi procèdent les mathématiciens chaque fois quMls ont un problème à étudier, pour chercher les rapports d'où ils tireront leur solution. Descartes ne fait qu'appliquer cette règle dans sa Géométrie analytique.
3<> « Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés. » Après Yanalyse,
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c est la Hjjnthèse qui reconstruit, au moyen de Yinlailion, ce que l'analyse avait divisé.
4^ « Faire des dénombrements entiers. » Ces énnméraîions complètes sont nécessaires pour qu'aucun terme du problème ne reste obscur, et pour qu'aucune conséquence de sa solution ne nous échappe.
Après avoir ainsi substitué au raisonnement par le syllogisme scolasliqiie celui des malhémaliques, Descartes se l'applique à lui-même. 11 fait table vase de toutes ses connaissances antérieures, et par le doute méthodique il essaie de retrouver les principes évidents d'une philosophie. Mais s'il doute, il pense, et s'il pense, il existe : cest le fameux « Je pense, donc je suis » {Corjito, ergo sum). De sa pensée, il s'élève jusqu'à la connaissance de 1 ame, puis de Dieu : il a en effet l'idée de Vinfini, laquelle ne peut lui venir ni de lui-même, être essentiellement borné, ni du monde extérieur.
Nous ne pouvons suivre ici Descartes dans toute l'étex.due de sa philosophie ; il nous suffit d'en marquer les éléments primordiaux. Ajoutons seulement que Descartes a une psychologie et une morale ; il a cherché à détérminer quelle est l'action réciproque de l'âme et du corps. Il a analysé les passions, et sa morale est véritablement cornéhenne, en ce qu'elle exalte la volonté.
Descartes écrivain. — Le Discours de la méthode a, en soi, une grande importance littéraire. Il est, en 1637, le premier monument du style philosophimu^ Jusque-là, 'les philosophes, comme les théologiens, se servaient uniquement du latin pour exposer leurs doctrines, et d'un latin tout hérissé de termes spéciaux. Descartes, en usant du franiçais, s'adresse non pas aux philosophes, aux spécialistes, mais à tous ceux qui ont du bon sens. Plus de jargon technique, plus de formules qui sentent l'école ; l'énoncé clair, simple et précis de pensées profondes et nouvelles Cet exemple devait être suivi par tous ceux qui, au dixseptième siècle, écriraient sur la philosophie ou sur la théologie : Pascal, Bossuet, Malebranche, Fénelon. — Ainsi la prose française, un an après le Cid, donnait son premier chef-d'œuvre. Ce n était plus désormais une langue
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insuffisante ou frivole, abandonnant au latin les idées générales; elle conquérait avec Descartes une nouvelle province, et le Discours de la méthode prouvait qu'elle était capable d'unir la solidité du fond à la clarté de la forme.
L4nfluence cartésienne. — Il en est de Descartes comme de Malherbe, toutes proportions gardées. Descartes n'a pas eu sur son siècle une action individuelle aussi forte qu'on l'a cru quelquefois. Il représente, il centralise, en quelque sorte, tout un mouvement commencé avant lui. Mais enfin, la philosophie qu'il précise, et qui reçoit le nom de cartésienne, est adoptée par presque tout le dixseptième siècle. On peut dire que les Messieurs de Port- Ro^, que Bossuet, que Fénelon, sont des cartésiens^ Le cartésianisme est particulièrement soutenu parTë'TTi&ersenne (4588-1648) qui avait été le condisciple de Descartes chez les jésuites de La Flèche, et qui resta son ami le plus dévoué; puispar le P. Ma/eèm/zc/ze, de l'Oratoire (1638-1 71 5), dans sa Recherche de la vérité. Cette influence se prolonge au dix-huitième siècle, et peut-être Descartes a-t-il eu pour véritables continuateurs les encyclopédistes (1).
Quant à l'influence littéraire de Descartes, elle est encore moins personnelle. Sans lui, on peut le croire, les grands écrivains de ce siècle eussent d'eux-mêmes aimé la raison, le vrai, la psychologie, les idées générales, et observé dans leurs ouvrages cet ordre qui est un des caractères essentiels du style classique. Il n'en est pas moins vrai que lorsqu'une tendance générale trouve son expression dans un ouvrage de génie, et s'incarne puissamment dans une volonté individuelle, cette tendance se régularise, et s'exerce avec plus de force et de continuité. Ainsi en fut-il pour Descartes. Il obligea son siècle à prendre plus nettement conscience de son propre esprit ; il lui en donna d'impératives et claires formules. Ni la psychologie de Racine ne serait peut-être aussi bien ordonnée jusque dans ses moindres nuances, ni l'esthétique de Boileau aussi nette et aussi absolue, ni l'éloquence de Bossuet aussi dominée par le bon sens et la raison, si
(1) Cette thèse est soutenue par F. Brunetière, Éludes critiques, IV, 1894.
LES INFLUENCES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES ?l?
Descartes ne leur eût servi de maître. Enfin, si tous les écrivains classiques se sont renfermés dans la littérature purement humaine, sans ouvrir les yeux au monde extérieur, et s'ils sont demeurés impersonnels et généraux au lieu de traduire les mouvements de leur sensibilité ou leurs impressions réalistes, c'est encore parce que la philosophie de Descartes avait fortifié chez tous la raison aux dépens de Fimagination.