III. — L'Hôtel de Rambouillet
Son origine. — Dès les premières années du dix-septième siècle, la société remise des troubles des guerres de reli- gion, et jouissant d'une paix relative, se réorganise avant la cour : entre 1615 et 4640, elle se forme, dans les salons^ aux belles manières et au beau langage; elle sera toute prête en 1660 pour la cour de Louis XIV.
Catherine de Vivonne, fille d'un ambassadeur de France à Rome, avait pour mère une Italienne de la plus haute noblesse. Elle épousa, en 1600,1e marquis de Rambouillet. Présentée à la cour, sous Henri IV, elle s'y sentit froissée par la liberté excessive qui y régnait; et, prétextant sa mauvaise santé, elle prit le parti de rester chez elle. Alors, elle fît reconstruire, sur ses propres plans, l'hôtel Pisani, qu'elle possédait dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre (1). C'est là q-ue, de 1618 à 1650 environ, elle reçut la plus haute société et les plus célèbres écrivains. Tous les témoignages contemporains sont unanimes sur la marquise de Rambouillet : beauté, esprit, sentiment, instruction, vertu, rien ne lui manquait. \J incomparable Avîhénice (2) était une femme supérieure, et sans ombre de pédantisme. Elle recevait habituellement étendue sur un lit de repos, dans sa chambre bleue,
(1) Cf. Larroumet, introduction à Fédilion des Précieuses ridicules (Garnier), p. 12.
j2) Arlhénice est Tanagramme de Catherine. C'était l'usage, dans la société précieuse, de se donner, par simple badinage, des surnoms (cf. Précieuses ridicules, se. IV). C'est ainsi que Ton appelait Julie d'Angennes, Mélanide; MWe de Scudéry, »Sapho; Mme de LonguexiWe, Laoda mie et Mandane, etc. ; Mme de îflambouiUet est aussi nommée Cléomir& dans ie Grand Cyrus»
LES INFLUENCES PIirLOSOPniQUES ET SOCIALES 323
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emblèmes des perfections physiques et morales de Julie. Tous les beaiLxesprits de l'Hôtel de Rambouillet,y compris Corneille, y avaient travaillé.
.Déclin de l'Hôtel de Rambouillet (1645-1660). — Le salon d'Arthénice ne cessait de faire de nouvelles et brillantes recrues, comme Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Mais le mariage de Julie avec M. de Montausier (1645), les troubles de la Fronde, la mort de Voiture (1648), celle du marquis de Rambouillet (1653), de l'aîné de ses fds (1654), enfin le mariage de sa plus jeune fille, Angélique, avec M. de Grignan, tout contribua à désenchanter et à pousser vers la retraite Mme de Rambouillet. E^le mourut en 1665.
La préciosité. — «... Une résolution et une gageure d'être distingué, comme on aurait dit soixante ans plus tard ; d'être supérieur, comme on dirait aujourd'hui; on disait alors précieux (\). » C'est en ces termes que Sainte-Reuve définit très heureusement la vraie préciosité, qui était une réaction à la fois contre la liberté des manières et contre la licence du langage.
Le premier genre de réaction explique la place que tientà l'Hôtel de Rambouillet, la galanterie. Dans une réunion de gentilshommes et de dames, comment ne point parler d'amour ? Mais on n'en parlera pas, du moins, comme à la cour de François ou de Henri IV, d'une façon trop cavalière ; et surtout, on ne le prendra point pour thème de contes gaulois ou italiens, à la manière de Roccace, de Ronaventure des Périers ou de Marguerite de Navarre. Mme de Rambouillet semble avoir eu l'honneur d'imposer la première aux hôtes de son salon une parfaite convenance dans l'expression de l'amour. Et pour mieux y arriver, elle revient, sans s'en douter, aux raffinements du moyen âge courtois ; elle donne la main, par-dessus plusieurs siècles de gauloiserie, à Marie de Champagne, protectrice de Chrétien de Troyes.
« Il faut, dit Mlle de Scudéry, que tous les hommes soient amoureux, et que toutes les dames soient aimées. » Ces amours chevaleresques et platoniques sont l'objet de discussions morales ; « on met une question galante sur
(1) Sainte-Beuve, Porlrails de femmes, p. 325.
le tapis », et chacun dirf(l5n mot. Mais si la marquise ne voyait qu'un aimable jeu dans cette façon de feindre Tamour, il semble bien que sa fille Julie ait exagéré cette -casuistique^ et entraîné la conversation vers quelquesuns des défauts de la préciosité : le romanesque, le subtil, le maniéré. Julie se conduisit envers M. de Montausier, qui eut la patience d'attendre pendant quatorze ans qu'elle voulût bien l'épouser, comme l'Armande des Femmes savantes envers Clitandre. — Le troisième degré «de cette fausse galanterie apparaît dans les romans de Mlle de Scudéry, et devient justiciable des railleries de Molière.
Quant au langage, les précieuses de l'Hôtel de Rambouillet veulent d'abord lui donner, et légitimement, de la décence, de la délicatesse et en même temps de la propriété. Tout dire, même les choses les plus difficiles à dire, sans brutalité comme sans obscurité, tel a été l'idéal précieux. De là on passe très vite à la périphrase spirituelle, à la métaphore piquante, — d'où il n'y a qu'un pas vers l'affectation. Mais ce n'estpointàl'HôteldeRambouilletque l'on pratique ce dernier genre de préciosité-, c'est dans les salons rivaux, chez Mlle de Scudéry, chez Mme de Bouchavannes, chez la comtesse de Brégis, et surtout en province, à Poitiers, à Bordeaux, à Lyon, à Montpellier. Nous connaissons très bien les excès de la préciosité, par la Précieuse ou le Mystère des ruelles de Fabbé de Pure (1656), et surtout par le Grand Dictionnaire des précieuses de Somaize (4660).
C'est Somaize qui nous a conservé, avec les noms et les surnoms des principales précieuses, les métaphores dont les plus exagérées faisaient usage dans la conversation. On appelle la lune : le flambeau du silence ; le lit, V empire de Morphée ; les dents sont V ameublement de la bouche ; les pieds, les chers souffrants ; la main, /a belle mouvante ;une bougie, le supplément du soleil ; un miroir, le conseiller des grâces ; un verre d'eau, un bain intérieur ; la cheminée, V empire de Vulcain ; le soufflet, la petite maison d'Éole. Les précieuses se servent aussi de tours de phrases abstraits : avoir du fier contre quelqu'un{ètre en colère) ; donner dans le doux de la flatterie, etc. Enfin, elles « ponctuent » leurs affirmations d'adverbes comme furieusement, terriblement, etc.
LA UTTÉRATURE FRANÇAISE
Parmi toiiles ces métaphores, il en est qui ont passé dans la langue courante, comme laisser tomber la conversalion, mellre une question sur le tapis, travestir sa pensée, etc.
Au fond, et quand on passe sur les exagérations puériles des fausses ou des ridicules précieuses, la préciosité est bien l'esprit de politesse et d'élégance appliqué à la conversation. Il s'élève, comme une barrière nécessaire, contre 1 envahissement du style par la grossièreté. Et quand on pense que Tune des plus solides qualités de nos auteurs classiques a été précisément le don de la mesure et de la propriété distinguée dans l'expression des sentiments, on ne peut nier l'influence heureuse des salons sur la littérature. Les excès ont vite passé ; Molière leur a donné le coup de grâce en 1659. Les avantages sont restés ; et Molière lui-même, qui s'était formé en province et qui excellait dans la farce, doit à cette épuration et à cette éducation du style, la tenue et la beauté harmonieuse du Misanthrope et des Femmes savantes.
Il nous faut maintenant examiner à part deuT des écrivains qui ont brillé à l'Hôtel de Rambouillet, Balzac et Voiture. —