‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 104 sur 281 · V. — Voiture (1 r>98-1 G/ift · texte numérisé non relu

V. — Voiture (1 r>98-1 G/ift

Vie et caractère. — Fils d'un marchand de vin, d'Amien?, Vincent Voiture occupa d abord les fonctions de contrôleur général dans la maison de Gaston d'Orléans. Il suivit son maître à Bruxelles, en Lorraine, et fut chargé de missions en Espagne et en Italie. Il devint maître d'hôtel du roi en 1639 et fit encore de nombreux voyages en 1639, 1640 et 1642. Introduit à l'Hôtel de .Rambouillet par son ancien condisciple de collège, le comte d'Avaux, et par M. de Chaudebonne, son esprit suppléa à sa naissance et à sa fortune ; et il y devint un personnage.

Il faut d'abord considérer en Voiture l'homme qui, pendant plus de vingt ans, anima et amusa l'Hôtel de Rambouillet. Il possédait deux qualités pour cet emploi : il avait de V imagination, et il avait du lalenl. Son imagination lui ^suggérait des idées pour amtrseï*^ cette société, où l'on causait sans doute, mais où Ton ne dédaignait nullement les distractions mondaines les plus futiles. Voiture inventait des dégiiisemenîs : il faisait paraître un jour des Suédois apportant à Julie une lettre de Gustave- Adolphe : Julie témoignait, en effet, d'une admiration sans bornes pour le héros suédois. Un autre jour, il amenait des ours jusque dans la Chambre bleue. Il organisait des parties de campagne (voir sa lettre au cardinal de La Valette, 1630), des bals masqués (voir la lettre de la cai^pe au brochet, 1643), etc. Les hommes de ce genre sont appréciés dans le monde ; on y est à la fois pour eux très aimable et très exigeant. Voiture était inépuisable et complaisant. — Mais, d'autre part, il avait du talent. Il n'était pas seulement «le monsieur qui sait conduire le cotillon » ou jouer à tous les jeux ; il était poète, il était épistotier^ il avait Tesprit de repartie et d'à-propos. Et par là il se faisait respecter, et un peu redouter. Il en arrivait

même, car il ne craignait rien tant que de tomber dans le mépris qui est le juste salaire de la complaisance, à être impertinent. Condé disait de lui : « Il serait insupportable s'il était de-notre monde. » Toujours est-il que Valère, comme on l'appelait, régna à l'Hôtel de Rambouillet, où il fut « l'âme du rond (1), » et que sa mort, en ^648, fut le signal de la dispersion.

Les lettres de Voiture. — Voiture n'est pas un épistolier du genre de Balzac; mais, comme Balzac, il écrit des lettres destinées à être lues dans un cercle mondain, et dont, par conséquent, le style est fort travaillé. Il adresse ses lettres soit à des personnages dont il est le protégé, soit à des amis de l'Hôtel de Rambouillet. Elles sont au nombre de deux cents, et elles furent Tecueillies après sa mort par son neveu Pinchêne. • \

Le ton en est très varie. En tête, on p^ut citer la célèbre lettre sur Richelieu, écrite en 1636, après la^ prise "de Corbie, et qui est du style le plus solide et le plus historique. Voiture sait parler sérieusement des Romains et d'Alexandre à Mme de Rambouillet (lettre XXXVI). Les lettres à des grands seigneiirs comme Condé, le marquis de Pisani, le comte d'Avaux, le cardinal de La Valette, offrent un piquant mélange d'éloges hyperboliques et de badinage mondain. Voiture excelle à raconter : il nous dit spirituellement comment il a été berné (lettre IX); ou comment ilvoyage sur le Rhône (lettres CXXVII et CXXVIII) ; il fait au cardinal de La Valette un récit charmant d*une fête à la campagne (lettre X). Parfois, il pousse le badinage jusqu'au mauvais goût, comme dans la trop célèbre lettre de la carpe au brochet. Mais enfin, toute cette correspondance est celle d'un homme très spirituel, qui sait fort bien sa langue, qui a des ressources infinies dans l'esprit et dans le style, — et à qui on ne peut reprocher que de vouloir trop plaire.

Ses poésies. — Voiture a écrit des épîtres en vers, des sonnets, des stances, des madrigaux, des épigrammes, des rondeaux. Il fait, comme jadis Marot, de la poésie « d'ac-

(1) On disait alors le rond, comme plus tard le cercle.

330 LA LTTTKRATURE FRANÇAISE

tualité mondaine », et il y est passé maître. Sa qualité essentielle est une certaine facilité de tour, qui charme encore; un art d'amener le ou la chule qui satisfait pleinement Tattente du lecteur; une justesse vraiment surprenantedans l'emploi des métaphores et des ligures. 11 sait y ajouter *la grâce parfois attendrie d'un badinage sentimental que Marot n'a point connu. — D'ailleurs, il faut signaler l'abus de l'esprit, de la mythologie, des pointes à l'italienne, et, dans l'ensemble, un air de futilité qui g^âte les pièces les plus achevées. Rappelons enfin qu'au sonnet de Voiture sur Uranie, on opposa celui de Benserade sur Job. L'Hôtel de Rambouillet se divisa en Uranistes et Jobelins; Mme de Longueville conduisait le premier parti, et le prince de Condé le second (1).

Page 1