II. — La Rochefoucauld
Vie. — Il faut distinguer deux périodes dans la vie de .a Rochefoucauld : la première pendant laquelle il veut f^tre et croit être un politique d'action ; la seconde, où, iéçu de ses ambitions, il écrit d'abord ses Mémoires, puis èes Maximes.
! François VI, prince de Marcillac, puis, à la mort de ^on père, duc de la Rochefoucauld, appartenait à l'une des plus grandes familles de France, famille alliée aux pois. Son père était duc et pair, gouverneur du Poitou, 3t fut disgracié par RicheUeu. Élevé probablement à la campagne, François de la Rochefoucauld dut travailler avec un précepteur, sans fréquenter ni collège ni Université ; et l'on pense qu'il ne fit pas de fortes études. A feeize ans, il prend les armes ; il devient mesîre de camp du régiment d'Auvergne; de 1635 à 46^.8, il se bat bramement et il est blessé. Vers la fin du ministère de Richelieu, il sert, en galant chevalier, Anne d'Autriche alors én disgrâce; il va jusqu'à se mettre dans un complot, burdi par Mme de Chevreuse, pour enlever la reine, et il se fait enfermer à la Rastille, puis exiler dans ses terres. De à i^^^ château de Verteuil. Là
Fronde séduit son humeur romanesque. H s^^^Ji^^' ^^^^ une témérité où il entre beaucoup d'orgueiTet non moins de passion pour les beaux yeux de Mme de Longueville. Il lie retire de cette équipée qu'une blessure, dont il faillit
' (1) Sur le chevalier de Méré, cf. Sainte-Beuve, Derniers Portraits ; G. Lanson, Choix de lettres du dix-septième siècle, p. H3,
perdre la vue, et une n^ouvelle. expérience de l'ingratitude humaine. Après une retraite volontaire de trois ans, il • revient à Paris, en 1656. C'était le plus beau moment peut- ' être de la société française. Si l'hôtel de Rambouillet avait quelque peu dégénéré, d'aulres salons s'étaient ouverts, ceux de Mlle de Scudéry, de Mme de la Fayette, de Mme de Sablé, etc. C'est chez Mme de Sablé que La Ro- ^ chefoucauld fréquente le plus volontiers; c'est là qu'il compose ses Maximes, tout en achevant de rédiger chez lui ses Mémoires. Ceux-ci paraissent en 1662 ; la première édition des Maximes, en l(i65.
La Rochefoucauld fut durement éprouvé par la mort d'un de ses fils, tué en 167^ au passage du Rhin. L'inllamcfi de Mme de la Fayette, succédant à celle de Mme .d^U '' S^blé, semble avmr adouci4ieu jà.4ieiil^ du duc^ vieillissant. Il re^voU et corrige, ses Maximes, qui lui acquièrent titre réputation universelle. Pressé de se présenter à l'Académie française, il refuse. Il meurt, assisté par Bossuet, le 17 mars 1680.
Son caractère. — Nous avons de La Rochefoucauld un portrait, fait par lui-même, un peu « avantageux » pour le physique, mais qui, pour le moral, contient des aveux intéressants. La Rochefoucauld se déclare mélancolique, peu ouvert; il aime la conversation, surtolit celle des femmes ; il a des passions douces, mais il est peu sensible à la pitié. Il faut compléter ce portrait par celui que le cardinal de Retz lui a malignement consacré : « Il y a toujours eu du Je ne sais quoi en M. de la Rochefoucauld... lia toujours eu une irrésolution habituelle... Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé... » D'après Retz, ennemi clairvoyant, La Rochefoucauld aurait donc été surtout un irré^sdu ; et l'irrésolu devient très vite un misanthropej'parce qu'il en veut à autrui de sa timidité, et qu'il croit plus à la méchanceté des autres qu'à son pro^re^màîique de volonté. Mais l'irrésolu est souv'^nt trèsinteTllgeïït^ les sots n'hésitent jamais.
Les Mémoires (1662). -- La Rochefoucauld avait écrit la plus grande partie de ses Mémoires à Verteuil, après la Fronde. Il sortait désabusé, et même irrité, de cette mésaventure. Aussi faut-il chercher dans son récit, où il ne parle guère des événements que par rapport à lui et à ses amis; moins un complément qu'une contre-partie des Mémoires du cardinal de Retz. La Rochefoucauld est un grand seigneur trop poli, pour avoir ce style brusque et primesautier qui fait de Retz un émule de Saint-Simon. Mais il a une égalité distinguée et une finesse psycholomçme qui, dans les portraits, annonce Fauteur prochain des Maximes, — Des éditions tronquées et fautives des Mémoires de La Rochefoucauld parurent seules de son vivant, à Rouen et en Hollande. Après sa mort, on en publia des fragments authentiques, mais encore mêlés à d'autres mémoires. Enfin, c'est de nos jours (4874), que l'édition des Grands écrivains (Hachette) nous en a donné le texte authentique.
Comment La Rochefoucauld a composé ses Maximes. Les éditions. — Enl656,quandLaRochefoucauldrevint à Pans, Mme de Sablé habitait place Royale (place des Vosges). Elle avait été mêlée à la Fronde. Mais son humeur politique s'était assagie ; elle n'était plus que malade imaginaire, excellente maîtresse de maison, et femme d'esprit. Son salon réunissait des hommes de lettres, des savants, des théologiens et de grandes dames : l'abbé Esprit, Fabbé d'Ailly, le jurisconsulte Domat, la maréchale de Schomberg (Mlle de Hautefort), M. et Mme de Montausier, la comtesse de Maure, la duchesse de Longueville, etc. En 1659, Mme de Sablé se retira au faubourg Saint- Jacques, dans un hôtel attenant à Port-Royal. Les habitués de son salon en apprirent vite le chemin, et plusieurs de ces messieurs l'honorèrent de leur présence : on y vit Arnauld, Pascal et Nicole.
• Chaque salon avait son genre ou sa manie. Chez la Grand Mademoiselle, on faisait des portraits ;^iez Mme de ^ablé ^M^'MO^^imâ^. proposait une opiniîrftrÉW""TrfP sî^^de morale courante ; chaque invité la discutait. Puis on s'exerçait, entre deux séances, à mettre par écrit
h\ LITTÉRATURE FRANÇAISE
son sentiment, el à Im donner un tour bref et piquant. Tous s'y appliquèrent. C'est ainsi qu'on vit paraître plus tard kfi Maximes de Mme la marquise de Sablé, publiées par l'abbé d'Ailly qui y ajouta les siennes; eelles de l'abbé Esprit ; celles de Domat, de Méré, etc. Tous y réussirent plus ou moins. La Rochefoucauld y réussit mieux qtie les autres, voilà tout.
La première édition des Maximes parut en 1665, sans nom d'auteur. Elle était précédée d'un Discours (longtemps • attribué à Segrais) (1)
La morale des « Maxinres ». — Quand on a lu quelques-unes des maximes de Mme de Sablé, de l'abbé d'Ailly, de l'abbé Esprit, etc., on n'est plus du tout surpris ni scandalisé par la morale de La Rochefoucauld, et l'on juge que c'est t peut-être une naïveté que de se creuser la tête pour expliquer, par la vie et par le caractère de Fauteur, une philo- I Sophie qui^étaU cQi^^ D'autre part,
^\ quand on voîtnT^Sitîon en édition, La Rochefoucauld lui-même atténuer et adoucir sa théorie de l'amour-propre (autrement dit, y renoncer), on est amené à penser qu'il n'y tenait guère, et qu'il est bien inutile de construire de beaux raisonnements ou de faire de la vertueuse éloquence pour rétuter lun philosophe qui s'est déjugé lui-même Mais enfin, puisque le nom de La Rochefoucauld est resté attaché à un système, dont il a, mieux que les autres, lormulé les préceptes et les considérants, nous devons l'exposer brièvement et le discuter, sans oublier qu'il nous faut le prendre dans la première édition.
Le fond de ce système est résumé dans la maxime n" 171 : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. » — Et voici quelques ajop//caf/o/25:
(1) Cette première édition comprenait 316 maximes. — Dans la seconde (1666) plusieurs maximes avaient été supprimées ; on n'en trouvait plus que 302. — En 1671, troisième édition: 311 maximes. — En 1675, quatrième édition : 413 maximes. — La cinquième édition (1678), la dernière revue par l'auteur, contient 501 maximes. — Aujourd'hui, c'est le texte de 1678 que l'on réimprime. On le fait suivre de Réflexions diverses, dont quelquesunes avaient déjà paru en 1731, d'après un manuscrit conservé par la famille de La Rochefoucauld, au château delà Roche-Guyon.
N» 17 • « La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur honneur. » — N" 78 • « L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir l'injustice, » - N» 122 : « Si nous résistons a nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. » — N° 138 • « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en parler point. » - N» 149 : « Le refus des louanges
- est un désir d'être loué dèux fois. » - N« 200 : « La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. » N" 248 • « La magnanimité méprise tout pour avoir tout... » Bref, ce que le monde, ce que nous-mêmes nous prenons pour à^rJss, n'est q»^esdégimés : J amourpropre, au BenrWâîhour de soi, nous donne Te change sur les motifs de nos actions.
Cet amour-propre, c'est ce que Spinoza appellera : « la tendance de l'être à pei<sévérer dans l'être ». C est une condition de notre existence physique et raora e. Kt nous avons beau faire, cette loi est fatale ; elle est à l'homme moral ce qu'est la pesanteur ou l'attraction dans le monde physique ; elle crée l'équilibre social. Mais alors, faut-il conclure au délerminisme, a 1 absence de toute liberté, ou à la légitimité des égoïsmes féroces ? La conclusion serait exagérée. Car voici comment on peut raisonner : - a) Rien ne romprait davantage l'équilibre de la société que le déchaînement des égoïsmes. La vertu, au sens de sacrifice de soi, est un élément nécessaire, une des deux forces qui maintiennent 1 univers moral. - h) Nier que cette vertu existe, c est mer un fait. Mais elle n'est jamais absolue, m pure. Llle ne
- peut l'être, parce que nous sommes des êtres bornes, finis, et en même temps des êtres qui veulent vivre et ne
. peuvent entièrement abdiquer ce désir m ce besoin. c) De quelle nature sera donc la vertu humaine ? Elle entrera, pour une pari plus ou moins grande, dans nos motifs d'action. Et cela suffira pour nous donner du men/e parce qu'il nous faut un effort sur nous-mêmes, pour abandonner si peu que ce soit de nos tendances naturellement é"-oïstes.— d) La Rochefoucauld raisonne donc d une laçon spirituelle, maisnaïveet courte, quand il démasquelesvices qui expliquent nos prétendu--^ vertus. Le vrai devoir du
moraliste ^.Hait plutôt do nous apprendre quel est le degré de verlu qui entre dans telle ou telle de nos actions, et comment nous devons faire pour monter d'un degré inférieur à un degré supérieur. Il pouvait chercher à évaluer la vertu et le vice, à les doser pour ainsi dire ; et cette chimie morale serait instructive. — e) 11 aurait dû surtout nous apprendre à établir une hiérarchie entre les motifs. Ainsi, il écrit : « La vertu n'irait pas s'i loin si la vanité ne lui tenait compagnie. » Mais qu'entend-il par cette vanité ? Est-ce la satisfaction intime que donne la vertu ? Estce, chez un enfant, le désir de contenter ses maîtres? chez un soldat, le désir de contenter ses chefs, ou d'être récompensé ? Est-ce, chez une dam^. quêteuse, la satisfaction de se montrer en public ? Vous conviendrez que voilà des motifs très différents. Les uns sont mesquins ; les autres comportent tout de même une part de • sacrifice, puisqu'il faudra que l'enfant travaille, que le soldat expose sa vie, etc. De sorte que la vraie leçon à donner aux hommes est peut-être de leur dire : « Votre nature est si bornée que vous ne sauriez être vertueux sans motifs. Mais, du moins, pesez ces motifs d'action, et choisissez ceux qui vous imposent un sacrifice. »
Ainsi, la philosophie de La Rochefoucauld est un peu courte et superficielle. Elle nous apprend bien à démasquer autrui ; elle ne nous donne aucune règle de conduite. Tout de même^MSTious enseigne quelque choseTernous allons enfin trouveT son u^iUité. La plupart des moralistes analysent nos vices ; or, nous savons bien que le mal est le mal, et qu'il faut l'éviter. La Rochefoucauld s'adresse à-ceux d'entre nous qui se croient vertueux; il leur dit: /«Vous vous imaginez que vous pratiquez la clémence, la modération, la charité, etc. Mais allez au fond de vous-mêmes. Demandez- vous pourquoi, sous quelles influences, et pour qui vous pratiquez cette vertu. Vous découvrirez dans voti*e cœur des raisons mesquines et honteuses. » Et voilà le grand service que peut nous rendre La Rochefoucauld. Il nous sûÀigc à être sincères avec nous-mêmes ; à faire un examen de conscience scrupu^^^ttxr^P^ougir de nos vices déguisés. Il combat notre hypocrisie intérieure. C'est par là qu'il est chrétien et jansé-
niste jOn ne songe peut-être pas assez que le salon de îlfme de Sablé avait une entrée sur Port-Royal, et que cette excessive sévérité de la marquise et de ses amis ressemble beaucoup à celle d'un Saint-Gyran ou d'un Pascal.
L'art dans La Rochefoucauld. — Mais si La Rochefoucauld n'a guère fait qu'accepter une philosophie commune à tous les hôtes de Mme de Sablé, il est le seul qui ait su lui donner un tour définitif. Il était i^.££and^^^^^^ ne le prouve mieux que li5^*^Tactions successives des mêmesmaximes; il n'atteint parfois que dans la cinquième édition à cette forme exquise et concise qui seule devait le satisfaire (1). Sa préoccupation, peut-être parfois trop visible, est de balancer exactement sa maxime, de lui donner la force d'une antithèse, ou l'attrait d'un paradoxe. Être clair, et en même temps obliger à réfléchir, tel est son idéal. Le plus souvent, il l'atteint. Rien n'est plus ferme, plus netj^plus limpide qii'une maxi«¥e^tr" La RochefoucM^r^ais, ÏÏTaT^^^ première que nous a donnée
cette clarté, succède l'inquiétude salutaire de l'esprit qui devine le nombre de réflexions, d'exemples, d'objections, que suppose cette affirmation si tranquille. Aussi peut-on imiter les procédés de La Rochefoucauld ; on atteindra rarement à cette concision pleine de choses dont il a gardé le secret.
m. — La Bruyère (ï G4.^-1090).
Vie. — On sait fort peu de choses sur la vie de La Bruyère, et il est à croire qu'on sait à peu près tout. Il est né à Paris, en 4645, dans la Cité. Fils d'un contrôleur général des rentes de la ville, il devint, après avoir fait son droit à l'Université d'Orléans, avocat au Parlement de Paris. Puis, il acheta, en 1673, un office de trésorier des finances dans la généralité de Caen. Mais il continua de vivre à Paris, en philosophe, tout en restant titulaire de sa charge jusqu'en 1686. Il s'est peint luimême « vivant dans la solitude de son cabinet », lisant
(1) Lire des exemples de ces maximes corrigées dans Rébelliau chapitre cité, p. 113.
Des Granges. — Littérature. ^ ^
T. A LTTTi'mATUHE FRANÇAISE
Platon. S'opposant à Ctésiphon, Thomme d'affaires, qui ne se laisse pas voir, il dit : « ...Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes: mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir... L'homme de lettres est trivial comme une borne au coin des rues (1). » Un contemporain, le chartreux Bonaventure d*Argonne, et qui ne Taimait point, « commente ainsi ce passage : « ...Il fau^t avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. delà Bruyère. Avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de... Condé, il n'y avait qu'une porte à ouvrir, et une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur du philosophe, courant au-devant de ceux qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations. »
Mais, en 1684, le philosophe, qui était ami de Bossuet, fut par lui présenté chez les Condé, pour y devenir précepteur du jeune duc de Bourbon, petit-fîls du Grand Condé. C'était un jeune homme de seize ans,. et La Bruyère ne lui enseigna l'histoire, la géographie et les institutions de la France que pendant deux ans et quelques mois. Il n'y eût pas, je pense, tenu plus longtemps. Le duc avait tous les défauts de la famille, hauteur, brutalité, et ne gagna jamais la bataille de Rocroy.
Vite libéré de cette tâche ingrate, qu'il remplit d'ailleurs à la satisfaction de la famille et de Bossuet, La Bruyère reste à Chantilly comme geûtilhomme de M. le duc. Alors, il a des loisirs, et il les emploie à observer et à écrire. Il allait souvent à Paris, chez le libraire Michallet, pour y voir les nouveautés. Un jour, il tira de sa poche un manuscrit, et dit au libraire : Voulez-vous me prendre ceci ?... Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Cette petite amie était la fille du libraire
(1) Les Caractères. Chapitre VI, Des Biens de fortune.
Les mokalistës mondains
line entant ; et ce manuscrit était celui des Caractères, J.a première édition parut en d688 ; elle fut suivie de plusieurs autres ; et le librain3 y trouva si bien son compte que Mlle Michallet eut plus tard une belle dot et épousa M. de Juilly.
Le succès des Caractères lui attira, comme le lui avait prédit M. de Malézieu, « beaucoup d'approbateurs et beaucoup d'ennemis». La Bruyère'Se présenta à l'Académie fran* çaîse en 4691, et ne fut pas élu; il réussit deux ans plus tard, et son discours fît sensation. Il préparait la neuvième édi* tion de ses Caractères, et il travaillait, sous l'inspiration de Bossuet, dit-on, à des Dialogues sur le quiétisme, lorsqu'iLmourut subitement à Versailles, le 11 mai 1696.
Son caractère. — La Bruyère a été fort estimé de ses contemporains (si l'on en excepte ses ennemis littéraires) pour son honnêteté et son amabilité. Saint-Simon dit de lui : « C'était un fort honnête homme, et de très bonne compagnie, simple sans rien de pédant, et fort désintéressé. » Et Labbé fl^Olivpt. dans son Histoire de V Académie française, écrit : « On me l'a dépeint comme un philosophe qui ne songeait qu à vivre tranquille avec des amis et des livres ; faisant un bon choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé aune joie modeste, et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambitions, même celle de montrer de l'esprit. » On a fait remarquer que ce dernier trait était inexact; mais d'Olivet parle de l'homme etnondel'auteur.— Demême, il faut avouer qu'à considérer La Bruyère dans ses livres, il est plutôt un misanthrope.
Les éditions des « Caractères ». — La première édition, parue en 1688, portait pour titre : les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. La même année, deux autres éditions ne furent que la réimpression de la première, dans laquelle dominaient les maximes morales, et où il y avait peu de portraits. La quatrième édition (1689) contenait un grand nombre d'additions; et pour ne pas entrer dans un détail infini, disons que, de la première à la huitième, le total des articles avait passé de 4^20 à 1.130. — On adopte
LA tlTTÉRATURE 't'RANÇ\ISE
oujourd'hui comme lexle de La Bruyère celui de la neu- , vième édition, qui s'imprimait au moment môme où il est mort, et qui parut en 1696.
La Bruyère traducteur de Théophraste.— Ce Théophraste. ^
derrière lequel s'abrita d'abord si modestement La Bruyère, ' était un philosophe^xi^ du quatri avant». J.-C,
dlscipTe~irr''cbntinuateur d'Aristote. Son nœpi n'est qu'un surnom, venu de son incomparable éloquGoce {qui parle comme un dieu). Il fut, en tout cas, très célèbre, et il avait composé d'importants ouvrages, dont il ne nous reste que des fragments (sur les sciences naturelles), et un recueil de trente portraits ou caractères [V Impertinent, le Complaisant, le Grand Parleur, etc.). La Bruyère les a traduits sur un texte défectueux, sans exactitude bien scrupuleuse ; les contresens n'y manquent pas ; le style n'y a pas cette précision pittoresque que nous admirons dans son œuvre personnelle. Mais il n'est pas douteux que ce travail qui trahit l'effort, et que La Bruyère entreprit peutêtre « par amour du grec », dans la solitude de sa petite chambre de philosophe, ne l'ait conduit à observer luimême les mœurs de son siècle. Le titre de sa première édition n'est pas une habileté d'auteur ; il montre le chemin qu'a suivi La Bruyère pour devenir un écrivain original.
Sa philosophie et sa morale. — La Bruyère iia pas, comme La Bochefoucauld, un système auquel il ramène toutes ses observations. QueiqTP^K^TfTî^ y voient une infériorité ; d'autres, dont nous sommes, estiment qu'il prouve par là une intelligence supérieure. Mépriser Thumanité, une fois pour toutes, et en bloc, c'est, quelle que soit la beauté littéraire dont on habille ce mépris, le fait d'une expérience bornée ou d'un esprit étroit, — et généralement de tous les deux. Voir le bien où il est, et le mal, et aussi le ridicule, et chercher à les définir et à les démêler, exige plus de perspicacité. Et, surtout, se refuser d'en imposer par des affirmations tranchantes, ne chercher à plaire et à instruire que par la recherche patiente et' loyale du vrai, c'est le propre d'un moraliste qui songe moins à sa réputation qu'au bien de ses lecteurs. • Or, si La Bruyère est un peintre, comme nous le verrons,
il est bien avant tout un moraliste. « On ne doit parler, j dit-il dans sa préface, on ne doit écrire que pour Tins- / truction...» Et, dans son premier chapitre, il est plus/ explicite : « Le philosophe consume sa vie à observer les ! hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et les ^ ridicules : s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité dans tout le jour nécessaire, pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il a de l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles : il porte plus haut ses projets, et agit pour une fm plus.relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs. » Et comment veut-il les rendre meilleurs ? Sa philosophie est à la foigjftdale et chrétienne. Elle procède de la sgl^,adUf du respect que nous devons avoir pour les droits et pour les besoins d'autrui, — de la c^ar/M qui nous poussera à sacrifier nos intérêts et nos egoismes au bien du prochain, — du sentiment de nos devoirs d'étal, qui nous obligera à les remplir scrupuleusement, au lieu d'y chercher de vaniteuses satisfactions. — La Bruyère, qui annonce sur certatns^po^i43.ts lexUx-huit^ siècle, n'est pas de ceux qui accusent la société des défauts et des vices de l'homme ; pour lui, Thomme pejiit et doit se corriger, et la corruption sociale'Wciçt^jTïffiaîs^ corruptions individuelles. C'est par là qu^il est bien^hrétrea^^à la façon d'un Nicole et d'un Bourdaloue.
Ajoutez-y la délicatesse de ses sentiments. Il parle de ramifié, de l'amour, de la pitié, des pauvres gens, en homme qui, sans être dupe, croit à la fidélité et à la bonté.
La Bruyère précurseur du dix-huitième siècle. — Mais ce moraliste intelligent, qui a écrit : « Un homme né chrétien et français se sent contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus », est lui-même un satirique aussi hardi que clairvoyant. Quand on lit, en particulier, les chapitres Des Biens de fortune, De la Cour, Des Grands,
De l Homme, on est presque étonné qu'un écrivain du dix-septième siècle ait pu s'exprimer en Jejcqies aussi sévères, non seulement sur les financiers, mais ?ûr là fiobTCr^ë et sur les institutions mêmes du pays. — Ceux qu'il désigne par les lettres P. T. S. (les partisans), les fermiers généraux, qui faisaient de scandaleuses fortunes, sont pour lui « des âmes sales, pétries de boue et d'ordure » ; et l'on connaît le mouvement d'éloquence : « Fuyez... retirez-vous... J'aperçois sur la terre un homme avide, insatiable.... » On dira que les financiers étaient généralement méprisés. Mais lisez ceci : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent sa fille (1). » Et comparez le mot célèbre de Mme de Grignan sur le mariage de son fils (2). — Les grands, il les juge inutiles, paresseux, malfaisants ; les comparant au peuple, il déclare qlTïïl: veut être peuple ». Il leur reproche de délaisser les affaires de l'État. A lire de près ce chapitre Des Grands, à le rapprocher des railleries de Molière et dés se^(!î'ités de Bourdaloue, on sent combien Louis XIV permettait que Ton discréditât la noljlesse. Entre les Grands de La Bruyère et le Mariage de Figaro de Beaumarchais, il n'y a qu'une différence de mise en œuvre. — De plus, il a protesté avec une éloquence irritée ou émue contre l'inégalité des conditions cLdç^-lortunes (chap. VI), et il a failde la misère des paysans un célèbre tableau (chap. X).
Il y a peut-être, dans tous ces passages, un fond de rancune personnelle. Évidemment, La Bruyère, âme très noble, esprit très distingué, a souffert de sa situation subalterne chez les grands. Mais ce sentiment n'eût pas suffi à lui inspirer tout ce qu'il y a de vif, de pénétrant et d'indigné dans ses réquisitoires contre les gens de finance, de robe ou d'épée. Il est déjà touché par l'esprit nouveau, et ce moraliste se transforme souvent en pamphlétaire.
La Bruyère peintre de portraits. — La Bruyère a surtout excellé dans le porlraiL — « Je rends au public ce qu'il
(1) Chap. VI, Des Biens de forlune»
(2) Cf. p. 43L
m'a prêté, dit-il... » Il a observé, il a noté: il a ensuite combiné ces traits épars, pour en faire des caractères. Nous l'avons dit plus haut : le portrait n'était pas chose nouvelle. Mais qu'on lise quelques-uns de ceux qui composent la Galerie de Mlle de Montpensier, ou qui sont insérés dans le Grand Cijrus, on sera frappé de leur longueur et de la monotonie des procédés. Ici, tout est calculé, ramassé, significatif; pas nn trait qui ne soit piquant ; pas un ensemble qui ne soit composé. Tantôt c'est le caractère, fait d'observations minutieuses, où l'auteur intercale ses réflexions morales : « Que faire d'Egésippe qui demande un emploi... ? » (chap. II), ou « Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages... » (chap. II), ou Chrysippe, Ergaste (chap. VI). Tantôt Vindividu semble se présenter de lui-même à nous, avec son costume, ses gestes, ses façons de parler: ce sont Arrias, Théodecte, Hermagoras, Cydias (chap. V), Théodecte (chap. VIII), le fleuriste, V amateur de fruits (chap. XIII), etc.. et parfois, ces portraits se font pendant : Giton, le riche, et Pliédon, le pauvre (chap. VI). Tantôt La Bruyère interpelle son modèle : Acis (Que dites-vous ? comment ? Je n'y suis pas...) (chap. V), Théobalde (Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli...) (chdip.Y), Zénobie (chap. VI), CtésipJion (cho^p. VI), etc. Mais il faudrait des pages pour énumérer seulement tous les genres de portraits. — Examinez aussi la variété du détail et la précision. Le fleuriste est vraiment dessiné, pendant qu'il pose, immobile devant ses tulipes. De l'amateur de prunes, les gestes sont analysés comme s'il s'agissait d'apprendre à un acteur comment il doit jouer le rôle : « Il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre... Etlà-dessussesnariness'enflent, il cache avec peine sa joie sous quelques dehors de modestie... » Ainsi pour les gestes de Cydias, pour ceux de Giton et de Phédon.
La lecture de ces caractères et de ces portraits, à la fois si particuliers et si généraux, prouve que les contemporains eurent tort de croire que La Bruyère avait copié exactement des personnages vivants, et raison tout de même de publier des clefs, La Bruyère a protesté contre ces attributions, dans la préface des Caractères et dans
celle de son Discours à f Académie. Au fond, il s'en réjouissait; rien ne prouvait mieux la vérité de ses peintures. Si la malignité publique est seule coupable de ces personnalités, il faut ajouter qu'en certains cas La Bruyère indiquait très clairement par quelques traits sinon l'unique modèle, au moins le plus important : ainsi /rè;ze (chap. XI) est bien Mme de Montespan, Émile (chap. II) est le Grand Condé, Cydias (chap. V) est Fontenelle, Pamphile (chap. X) est Dangeau, etc.
La composition dans « les Caractères ». — Les Caractères de La Bruyère comprennent seize chapitres : l. Des Ouvrages de r esprit-, II. Du Mérite personnel] III. Des Femmes ;IY. Du Cœur; V. De la Société et de la Conversation; VI. Des Biens de fortune; VII. De la Ville; VIII. De la Cour; IX. Des Grands; X. Du Souverain ou de la République; XL De r Homme; XIL Des Jugements; XIIL De la Mode; XIV. De quelques Usages; XV. De la Chaire ;XY\, Des Esprits forts. — 11 est impossible, quelque bonne volonté ou quelque subtilité qu'on y apporte, de trouver une suite dans cette nomenclature. Peut-être y a-t-il une gradation entre les chapitres VII, VIII, IX, X, où les ridicules de la ville, de la cour, des grands, sont suivis d'un chapitre sur le souverain ? — - Mais s'il n'y a pas de lien d'un chapitre à l'autre, si La Bruyère a seulement groupé sous des titres assez généraux, et selon leur espèce, les notes nombreuses qu'il avait accumulées, il est peut-être vrai que le dernier chapitre, Des Esprits forts, a été dans sa pensée le couronnement de tout l'ouvrage. C'est du moins ce qu il affirme dans la préface du Discours à VAcadémie française : « ... De seize chapitres qui le composent (ce livre), il y en a quinze qui, s'attachant à découvi^ir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les* obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu... » On a fait remarquer très justement que La Bruyère s'est avisé de révéler ce plan, à la huitième édi-
LES MORALISTliS MONDAINS
tioli de son livre, et dans une préface où il répond aux attaques de ses ennemis. Pour nous, quoique le chapitre Des Esprits forts puisse nous paraître, en effet, une sorte de conclusion, en ce sens qu'après avoir cherché à corriger son lecteur de tous les défauts qui le rendent coupable envers la société, La Bruyère pénètre dans son cœur, et s'attaque à des erreurs plus profondes, il ne nous semble pas que les quinze premiers chapitres nous préparent au seizième.
Si, d'ailleurs, nous examinons tel ou tel chapitre en luimême, nous y trouvons encore moins d'ordre. Mais là, il faut bien distinguer La Bruyère de Montaigne. Celui-ci disserte, avec une méthode apparente, sur un sujet, la mort, le courage, la vanité, mais il dévie, il introduit digression sur digression, et quitte son propos souvent pour n'y plus revenir. La Bruyère est moins décevant. S'il n'établit pas une gradation entre les paragraphes, s'il se dispense des transitions, il ne renferme du moins sous le titre général de son chapitre que ce qui peut logiquement y entrer.
Cette absence d'ordre, dans l'ensemble et dans les chapitres, est l'effet d'un art très jcalculé. La société pour laquelle La Bruyère écrit n'est môme plus celle qui s'était enthousiasmée pour les Essais de Nicole. L'auteur sait ce qu'il peut y avoir de dédain pour un ouvrage ennuyeux, chez ces « honnêtes gens » qu'il a entendus causer à Chantilly, « l'écueil des mauvais livres ». Moraliste, il saura se faire lire, en évitant le tour didactique et le ton doctoral. Ses Caractères seront de ces livres que l'on peut ouvrir à la première page venue, qui commencent partout et ne finissent nulle part, dont on lit une page ou dix lignes à la dérobée, et qu'au retour de la promenade on retrouve ouverts sur sa toilette, comme une boîte de dragées que l'on croque une à une, sans qu'il soit besoin d'un gros appétit ou d'un excellent estomac.
LaBruyère écrivain.— Sisonlivreplaîttantets'il a survécu à beaucoup d'autres où nous pourrions trouver également d'utiles leçons, c'est qu'il est l'œuvre d'un véritable artiste. — La Bruyère a su, comme La Rochefoucauld, non pas cependant avec la même concision puissante, formuler des maximes brèves, antithétiques, paradoxales. « Il n'y a rien
LA LITTÉRAÏURË I RANÇAlSË
qui rafraîchisse le sang comme d avoir su éviter de faire une sottise»(chap. XI). «C'est une grande misère que de n'avoir pas assezd'espritpour bien parler, ni assezdejugement I)Our se taire » (chap. V). — Et il a des figures, des métaphores, des comparaisons, plus pittoresques que celles de La Rochefoucauld : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a de plus rare au monde, ce sont les diamants et les perles » (chap. XII). « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner » (chap. IV). — Il use souvent de la dissertation morale, où il établit soigneusement, avec une rare propriété de termes, toutes les nuances d'un sentiment ou d'un ridicule. Voyez chapitre V : « Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos, etc. »; « La fausse grandeur est farouche et inaccessible. . . » (chap. II). — Et dans les portraits, dont nous avons indiqué la variété, il use du vocabulaire le plus étendu et de la syntaxe la plus souple.
Tous les critiques sont d'accord pour reconnaître la propriété, l'imprévu, toujours heureux, le pittoresque de son style ; mais tous, aussi, y ont senti quelque effort. La Bruyère est un styliste, en ce sens qu'il n'a pas cherché, comme Bossuet ou Mme de Sévigné, à exprimer simplement ce qu'il sentait, mais qu'il a voulu rehausser le fond par la forme. Il n'y a que trop bien réussi. Et l'on sentirait peut-être mieux la solidité réelle et la vérité de sa pensée, si les artifices du style n'attiraient d'abord et ne détournaientde la méditation. Juste punition de sa« coquetterie».
BIBLIOGRAPHIE
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Victor Cousin, Mme de Sablé, Didier, (1869). Prévost-Paradol, les Moralistes français, Hachette, 1865. F. HÉMON, La Rochefoucauld, Lecène et Oudin, 1896. La Bruyère, Œuvres complètes, édition G. Servoi [Grands Écrivains de la France). Hachette, 1865-1878.
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