‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 116 sur 281 · LES MORALISTES MONDAINS LA ROCHEFOUCAULD. — LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LES MORALISTES MONDAINS LA ROCHEFOUCAULD. — LA BRUYÈRE

Sommaire : Le dix-septième siècle met de la morale dans tous îes genres. Mais on appelle proprement moralistes ceux qui traitent des mœurs comme sujet unique.

1° Avant La Rochefoucauld, et parmi ses contemporains, les moralistes sont nombreux : Coëffeteau, le P. Senault, le P. Lemoyne, le chevalier de Méré, l'abbé Esprit, etc.

2" La Rochefoucauld (i6i3-i68o) est brave soldat, se mêle à la Fronde, et ne retire de^sa vie active que des déceptions. Il compose, dans sa retraite, ses Mémoires (1662) ; puis il fréquente le salon de Mme de Sablé, où l'on se divertit à rédiger des maximes morales. 11 publie en i665 la première éditio-n de ses Maximes.

— Son système consiste à démêler des motifs d'intérêt et à.' amourpropre dans ce que noua croyons eire aes actes vertueux ; ce système, un peu superficiel, a l'avantage de nous rendre plus sévères pour nous-mêmes. — La Rochefoucauld est grand écrivain, par la sobriété suggestive de son style.

S** La Bruyère (i 645-1696) observe le monde avec pénétration et avec un peu de misanthropie. 11 traduit les Caractères du philosophe grec Théophraste, qu'il fait suivre de chapitres sur -les caractères de son siècle ; d'édition en édition, il augmente la partie originale de son livre. — Il n'a pas de système. Il veut corriger l'homme par la solidarité^ la charité, le sentiment des devoirs de son état, la pitié, etc. Par la hardiesse de quelques passages, La Bruyère devance les politiques et les économistes du dix-huitième siècle. — Il excelle dans la peinture des portraits.

— Il ne faut pas chercher une suite dans ses seize chapitres ; La Bruyère veut plaire par la variété et par ï imprévu. — Son style est d'une perfection parfois trop savante, et Vart^ chez lui, fait irop souvent oublier la solidité du fond.

Circonstances qui favorisent au XVIP siècle le goût de la Morale. — On peut dire que tous les écrivains du dixseptième siècle sont des ps^cbalf^g^i^s-^t des moralistes. La tendance générale des esprits à ne voir et a n'ëTudier que r « homme intérieur », vient de causes multiples, dont les principales sont : a) Les progrès de la vie dévote, sous l'influence d'éminents théologiens, depuis saint François Sales jusqu'à ceux de Port-Royal. L'importance mondaine que prend le débat sur la casuistique ne peut s'expliquer que par la pratique sincère de l'examen de cons- .cience, base de toute psychologie : on étudie son moi, non plus à la Montaigne, mais avec le désir de se connaître pour se corriger. — b) A ce progrès de la religion intérieure correspond la réforme de la prédication : plus ..d'éloquence fleurie et frivole, mais l'enseignement de la morale chrétienne fondée sur le dogme. De là, ces analyses, ces tableaux, ces portraits, qui ne sont plus des ornements, mais qui, fondés sur l'expérience que le prédicateur a acquise par la confession, sont des documents humains. L'auditoire aime à s'y reconnaître et y prend , goût. — c) Ce goût, d'ailleurs, est favorisé par la vie de salon. Chez Mme de Rambouillet, et dans tous les salons qui se formèrent à la suite, jusqu'à la fin du siècle, on cause moins de politique que des choses de l'esprit et du cœur. 11 faut s'occuper agréablement. On « met sur le tapis » des questions morales; on fait des portraits (1) et des maximes. — d) Mais surtout cette société pouvait se croire parvenue à une certaine perfection, et « c'est un besoin, dit Nisard, des sociétés arrivées à leur maturité, , de tracer des règles, et de réduire leur expérience en maximes... Vers les deux tiers du dix-septième siècle, la , société française pouvait croire, sans illusion, qu'aucune société humaine n'en avait su plus qu'elle sur l'homme... Le moment était unique pour tracer des règles de con- -«ëuite aux âges futurs... Le temps était mûr pour les moralistes. La France, en 1665, avait le droit de se donner en exemple au genre humain (2). »

(1) Les plus curieux de ces portraits furent pubhés par Mlle de Montpensier sous ce titre : la Galerie des peintures (1663). Ce recueil a été réédité, en 1860, par Ed. Barthélémy (Paris, Didier).

(2) Nisard, Hist. de la lilléralure française, 111, p. 166.

Le roman fut envahi par la psychologie et par la mo ra e. De même, labondance des mémoires et le tour général des lettres nous prouvent que l'on aimait à s'analyser et a décrire les autres. Tous les genres, quels qu'ils soient obéissent aux mêmes tendances. La preuve, c'est que 1 historien de la littérature du dix-septième siècle est oblige de définir et de discuter la morale de Corneille de Racine, de Molière, de La Fontaine.

Puisque tous les écrivains du grand siècle, quelque genre qu'ils traitent, y enferment une morale, pourquoi reserve-t-on à quelques-uns d'entre eux le nom de moralistes ? On appelle ainsi ceux qui « traitent des mœurs non parmi d'autres choses, mais à part, et comme sujet unique ». (Nisard.)

L — Prédécesseurs et contemporains de La Rochefoucauld.

Notre but étant toujours de bien montrer que les grands écrivains ne sont pas isolés, nous devons, avant d étudier La Kochetoucauld, nommer quelques-uns des nombreux moralistes qui l'ont précédé ou accompagné (1). On peut citer : le T ableau des passions humaines, de leurs causes et de leurs effets, par Nicolas Coëffeteau, mort évêque de Marseille en 1623, et célèbre comme prédicateur et comme traducteur ; — les Caractères des passions (5 vol , 1640- 1662), par le médecin Gureau de la Chambre, (pii était physiologue tout autant que psychologue ; — r Usage des P^^f fions, du P. Senault, delOraloire, célèbre prédicaleur 10^1) ; — les Peintures morales, du P. Lemoyne, jésuite 1 auteur d'un poème épique sur saint Louis et du traité de la Dévotion aisée ; — te Doctrinal des mœurs, de GomberyiUe (1646) ; - la Morale chrétienne, du pasleur proteslant Moïse Amyraut (1592-1660).

,,,î^:^^*'"^ ^oniemporîihis immédiats : les Conversations (1669) et les Maximes (169^2) du chevalier de Méré (t 1685) qui se vanLait, on le sait, d'avoir eu la plus décisive in-

(1) Nous empruntons cette liste à M. A. Hlbelliau (Hisl. de /a////m/r«/H'«/>,Julleville-Colin,l. V,p. 398). -Cf. L. Levraii t Maximes et Porlrails (Evolution du genre), Paris, Delaplane. '

liience sur Pascal, et se posait en arbitre des convenances hondaines (1). L'abbé Jacques Esprit publia, en 4678, son rrailé de la fansselé des vertus humaines ; la même année, iaraissaient les Maximes de Mme de Sablé. Citons encore a Morale du monde ou les Conversations, de Mlle de Scudéry 1680-169-2, 10 vol.) ; les ouvrages du « Nicole protestant» .a Placette, et d'un autre protestant Jacques Abbadie. il. Rébelliau nomme encore des traductions d'ouvrages taliens et espagnols, et des traités de civilité et de bienéance,

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