La littérature épistolaîre
Tous les ouvrages que nous avons étudiés jusqu'ici ont été écrits en vue des lecteurs, des spectateurs, des auditeurs. Ils appartiennent donc, même ceux d'un Pascal et d'un Bossuetjà la littérature. Voici maintenant des lettres ; non plus, comme celles de Voiture et de Balzac, des lettres destinées à une sorte de lecture publique et à l'impression ; mais des lettres intimes, de celles qu'on griffonne et qu'on reçoit chaque jour. Un grand nombre de ces lettres-là, recueillies, ont donné à leurs auteurs une place dans l'histoire de la littérature.
Et pourtant, gardons-nous de croire que la lettre soit en elle-même un genre, et qu'on puisse en donner les lois. Tant vaut l'individu, tant vaut la lettre, — et c'est par les lettres, quelquefois, que l'on sent toute la valeur morale, toute la sensibilité d'une personne ordinairement froide et banale, — comme aussi tout le vide et toute la futilité (le gens en apparence affectueux et spirituels. La conversation, avec ses ressources infinies d'expression et de geste, peut donner le change. Dans une lettre, il ne vous feste que le charme profond et le geste intérieui.
Entre toutes, se distinguent les lettres de femmes.
Les femmes cxccHent à écrire des lettres, comme elles excellent à causer. Moins renfermées et moins
défianles que les hommes, elles aiment à communiquer aux autres ce qu'elles pensent et ce qu^elles sentent. Et surtout, chez elles, les pensées comme les sentiments sont tout ensemble spontanés et fugitifs. Il faut qu'elles en notent à l'instant même l'apparition, et qu'elles en fixent la nuance. Une femme qui veut bien écrire écrira sous l'impression même qu'elle doit transmettre. Elle aura tort d'attendre pour écrire une lettre de condoléances ou de félicitations; si elle n'a rien trouvé de touchant ou d'aimable à l'instant où son cœur vibrait, elle ne trouvera pas mieux demain.
On a voulu dire que la vie actuelle créait, pour 1 échange des lettres, des conditions très défavorables. Nous nous voyons plus aisément et plus souvent qu'au siècle des diUgences ; nous correspondons plus vite. Au dix-septième siècle, une lettre mettait cinq jours de Paris à Marseille, et il n'y avait que deux départs par semaine ; — de Bretagne en Provence, dix jours, et un départ. Avec quelle impatience on attendait Vordinaire, et comme on se préparait, avant le départ du courrier, à écrire une lettre suffisamment intéressante 1 II est douteux que le chemin de fer, la rapidité des communications, l'invention du télégraphe, aient diminué le nombre et la qualité des lettres. C'est un bruit que font courir ceux qui en écrivent d'insipides ou qui ne veulent pas en écrire du tout ; les mêmes gens, au dix-septième siècle, auraient justifié par les raisons contraires leur paresse ou leur sottise. Sans doute, nous ne pouvons raconter dans nos lettres datées de Paris tout ce que disait Mme de Sévigné, puisqu'il y a des journaux qui impriment tout ce qui se passe et même davantage. Mais notre vie privée, notre cercle de famille ou d'amis ne sont pas encore, j'imagine, la proie des reporters et la pâture des journaux ; et notre esprit peut encore juger, et notre cœur peut sentir. On se sépare encore, on s'aime encore de loin, on cultive des relations précieuses, on raconte ses voyages, ou ses maux, ou ses déceptions. Qu'importe que le facteur passe tous les jours? Au moment ou récris, je suis pourtant bien un homme intelligent, sensible, ou stupide, — et les progrès de la science ne changeront rien à cela.
Mai&aussi, d'ordinaire, une correspondance ne se pu'-ne pas. Que de lettres sont tout de suite brûlées ou déctiirées ; combien perdent leur intérêt quand les personnes en cause ont disparu ! — Plusieurs circonstances sont nécessaires pour qu'une correspondance soit pieusement conservée et publiée : il faut que l'auteur ait occupé une place assez importante dans la société de son temps et '^w*! '.^î^''^^ puissent servir en quelque sorte à compléter 1 histoire et les mémoires; - il faut aussi que l'auteur y ait mêlé des sentiments si vifs et si profonds qu'à
I intérêt du document historique se joigne la valeur du document humain.