‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 120 sur 281 · II. — Les lettres au dix-septième siècle · texte numérisé non relu

II. — Les lettres au dix-septième siècle

Conditions sociales qui favorisent l'art épistolaire. — Les

progrès de la vie de société devaient singulièrement favoriser la manie d'écrire. A mesure que l'on sent mieux, dans la conversation, le prix des choses bien dites, on tient davantage à ne se présenter, dans les lettres mêmes, que par ses beaux côtés. Si l'on s'est fait, dans les salons de Pans, une réputation de bel esprit, on craint qu'une lettre trop négligée, si elle est montrée, ne vous nuise - on sait, au contraire, qu'une lettre spirituelle fera parler do vous. ^

Mais ce n'est là qu'une raison de vanité, et qui peut dans une certaine mesure nuire au naturel de la lettre

II y a mieux. La société polie affine les manières et aussi les sentiments. Tant de discussions galanles, tant de recherche des nuances les plus délicates de l'amour de 1 amitié, de la jalousie, etc., n'aboutissent pas seulement a la métaphysique amoureuse des romans et à la psychoogie des maximes et des portraits. Tout cela donne, surtout aux femmes, le goût et la méthode de l'analyse personnelle. On se plaira désormais à écrire des lettres, moins encore pour raconter ce qui se passe à la ville et à la cour que pour exprimer finement ses pensées et dépeindre ses états d'âme. - La lecture de romans comme

.aI., ^''"""^ ^'J''"^' ^elle des ouvrages de morale et de théologie, - l'audition des sermons, - et de pièees •

de théâtre où la psychologie tient tant de place, contribuent à donner aux lettres un caractère de vérité intime.

D'un autre côté, ces grands seigneurs et ces grandes dames veulent, éloignés de Paris, ne pas perdre contact avec la ville et la cour, ou savoir, s'ils restent à Paris ou à Versailles, les nouvelles de la province. Point de journaux qui suppléent pour eux à la vue directe des choses, ou à ces nouvelles colportées dans les cercles bien informés. Aussi s'écriront-ils « tout ce c|ui se passe ». Et ces correspondances, si curieuses d'abord par leurs analyses psycholo-^ giques, sont en môme temps d'incomparables documents historiques.

Quelques « épistoliers » célèbres. — Nous ne pouvons nous arrêter ici à toutes les correspondances du dix-septième siècle, qui ont été publiées. Mais il est bon que l'on sache combien sont nombreux les recueils de lettres du temps, en dehors et à côté des lettres de Mme de Sévi^né; — et nous ne parlons que des lettres dignes d'être étudiées au triple point de vue historique, psychologique et littéraire.

D'abord, presque tous les grands écrivains ont laissé des lettres, où l'on a l'heureuse surprise de retrouver l'homme au lieu de l'auteur. Nous avons signalé au passage celles de Racine, de Boileau, de Bossuet, etc. Mais, souvent, des écrivains de second ou de troisième ordre sont meilleurs dans leurs lettres que dans leurs ouvrages : ainsi Saint-Évremond, Patru, Maucroix, Guy-Patin, etc. C'est surtout dans le « monde », qu'il faut chercher des « épistoliers » vraiment originaux : Mme de MontausiER (fille de Mme de Rambouillet), Mme de Sablé, Mme de Maure, Mme de Schomberg (Mlle de Hautefort), Mme de ScuDÉRY (femme de Georges de Scudéry ; ne pas la confondre avec sa belle-sœur, l'auteur du Grand Ctjrus) ; Mme DE LA Fayette. Et pour ne point citer que des femmes :1e marquis de FeuquièreSjIc comte de Guilleragues, l'abbé de Choisy, etc. (1). On ne saurait croire tout ce

(1) De tous ces personnages, on lira des lettres, accompagnées de notices, dans le Choix de lettres du dix-sepîième siècle, de M.Lanson. — Nous p^arlerons de Bussy-Rabutin à propos de» Mme de Sévigné»

qu il y a d'esprit, de délicatesse, d émotion, — et combien on trouve de renseignements curieux, — dans ces diverses correspondances. Société, religion, goûts, passions, opinions littéraires, comment le monde comprenait Corneille, Racine, La Fontaine, et quels ouvrages il admirait, qui sont oubliés, et quels il méconnaissait que nous admirons, — tout cela, c'est surtout dans ces mémoires intimes et quotidiens que nous le découvrons. L'âme et la pensée d'un grand siècle vivent encore dans les lettres- Arretons-nous maintenant à celle de ces femmes du monde qui a le mieux écrit, et à qui il a fallu vraiment du génie pour qu'elle nous semble supérieure à tant d'éminentes rivales.

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