‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 133 sur 281 · MOLIÈRE ET LA COMÉDIE AU XV11« SIÈCLE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE ET LA COMÉDIE AU XV11« SIÈCLE

Molière ne se contente pas de situer les caractères ; \^ es compose d'éléments assez nombreux pour que, en eux-, \ rnêmes, ils aient la complexité de la nature et restent:'^/ parfois énigmatiques comme elle. Voyez cet Harpagon, ce ' v^ieux ladre, qui refuse le nécessaire à ses enfants, et qui ^a, la nuit, dérober Favoine de ses chevaux : il veut se remarier. Au premier abord, c'est chose absurde et contradictoire. Non; c'est une lubie qj[ii fera ressortir davantage son avarice, çar cet amour disproportionné n'a, pas plus que ses devoirs de père, le moindre effet sur sa passion réelle. — Voyez Alceste, l'homme vertueux et intraitable, enragé contre les vices du. temps, qui aime-t-il ? Cëlimène,Tr côq^ comment expliquer qu'étant si

franc et si estimable, il soit en même temps ridicule ? — Et Tartufe? qu'est-il au juste? dans quelle mesure est-ce un dévot criminellement sincère, qui interprète en faveur de ses passions les préceptes mêmes de la religion, ou un hypocrite qui se pare faussement de croyances respectables ? Bien fin qui le dira jamais. Et bien vain qui croit débrouiller le mystère. Tartufe est un mélange singulier de fanatisme et d'imposture, comme Alceste de vertu et d'orgueil, comme Philaminte de stoïcisme admirable et de sotte vanité féminine, etc. C'est la vie.

Le tragique dans Molière.— Et, comme c'est la vie, c'est au fond beaucojap plus triste que risible. Musset a excellemment défini : Cette mâle gaîté si triste et si profonde, Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. Il n'est pas une grande comédie de Molière, l'École des femmes, le Misanthrope, l'Avare, les Femmes savantes, et certaines farces, comme le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire, qui ne contiennent, en puissance, un véritable drame. Un tuteur bafoué, loyalement amoureux d'une « petite peste » ; un brave homme comme Alceste, jouet d'une coquette; un père. Harpagon, détesté par ses enfants^; un M. Jourdain ou un Argante sacrifiant leur famille à leur folie : voilà des situations assez peu comiques en ellesmêmes. Et Molière n'esquive pas, comme on le dit parfois à tort, les scènes sérieuses. Quel pathétique dans les explications d'Alceste et de Célimène ! Quel frisson passe

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dans la salle, quand au vieil Harpagon, qui maudit son lils, le fils répond : « Je n'ai que faire de vos dons ! » Et l'on éprouve je ne sais quelle « terreur bourgeoise» quand, Argante contrefaisant le mort, Béline entonne son cynique couplet de triomphe. Mais si Molière sent et nous fait sentir les profondeurs tragiques de ses sujets, il ne s'y arrête jamais longuement; il -dissipe très vite l'impression sérieuse, à laquelle il semble qu'il ait cédé malgré lui, par^ la force môme des choses. Entre Alceste et Célimène qui se fâchent, apparaissent inopinément ou l'envoyé des maréchaux, ou le valet Dubois ; l'arrivée subite de La Flèche tenant la cassette, après la scène de la malédiction, nous fait rentrer brusquement dans l'intrigue ; la « résurrection » d'Argante et la fuite de Béline nous ramènent à la farce. Et l'ensemble de la pièce nous emporte d'un irrésistible entrain dans le rire et dans la gaîté. — Molière est un contemplateur qui d^abord devait s'attrister devant la vie, comme le prouvent ses grands yeux mélancoliques et ses sourcils froncés ; et son premier mouvement, ^ îentalion, c'était le drame ; mais disposé d'abord à « prendre les choses au tragique », la réflexion les lui montre bientôt comme des « folies ». Qui donc a dit : « Le monde est une tragédie pour celui qui sent, et une comédie pour celui qui pense ? »

La morale dans Molière. — On a accusé Molière d'être immoral. Parmi les opinions les plus défavorables, il faut rappeler celle de Bossuet {Maximes slw la comédie), de Fénelonetde J.-J. Rousseau. Bossuet écrit: « Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. » Fénelon et Jean- Jacques l'accusent tous deux, à peu près dans les mêmes termes, « d'avoir donné un tour agréable au vice et une , austérité ridtcule à la vertu ».

Dans cette discussion, il faut tout d'abord « poser la question », et se demander : Quel est le genre de morale qu'on peut exiger du Ihéâlre ? S'il s'agit de comédies d'intrigue ou de farces, il suffît que le divertissement soit « honnête » et fasse rire sans offenser les mœurs. Sitôt

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au coiitraiie qu'une comédie contient une peinture de la société et de la vie, il semble que l'auteur soit oblige de prendre parti pour la vertu contre le vice ? Mais rellechissez à ceci: c'est que si l'auteur crée des caractères artificiels, tout d'une pièce, et s'il les place dans une action factice où, de par sa volonté propre, û les conduit à la récompense ou au châtiment, les spectateurs intellii?ents sentiront bie« que celte morale est contraire a celle de la vie. La comédie ne peut être morale que par la vente deTcâractères. Choisir des situations qui ne soient pas immorales en elles-mêmes, mais placer les personnages, avec la faiblesse ou les vertus humaines, au mdieu des tentations réelles de l'existence ; montrer que ceux qui cèdent au vice, à la passion, à l'orgueil, à la vanité sous toutes ses formes, en subissent toujours, tôt ou lard, les funestes conséquences, et que ceux qui résistent aux mauvais penchants ont toujours, même peu fortunés, la^salisfactioiî^ . supérieure de leur conscience et l'estime forcée du monde : voilà à quoi peut se réduire la morale de la comédie. Évidemment, ce n'est pas la grande morale chrétienne ; mais si elle lui est très inférieure, elle ne lui est

pas opposée. . „ s .

2° Est-ce ainsi que fait Molière ? Presque toujours, oui. x j Les égoïstes et les vicieux, chez Molière, sont punis par j | le mépris des honnêtes gens, et souvent par l'insucces per- , sonnel : ainsi Sganarelle, Arnolphe, Tartufe. D autres, qui paraissent réussir au dénouement, sontchaties par l'abandon des leurs, ou par les conséquences prévues de leur folie : ainsi Harpagon, M. Jourdain, Argante, Armande. - Mais on reproche à Molière de ridiculiser l'autorité des pères, des tuteurs et des maris ? A ce reproche on peut répondre : que Molière ne prend point parti pour Cléante, le fils impertinent, contre Harpagon, ni pour Agnès contre Arnolphe, ni pour Angélique contre George Dandin. Mais il avertit tous ceux qui détiennent l'autorité que son mauvais usage peut avoir de funestes conséquences. Où donc serait la leçon pour Arnolphe, si le manège d'Agnès ne réussissait pas l' - Autre objection : Molière représente des scélérats ou des vicieux de grande envergure, et jette le ridicule sur lea

honncles gens : ainsi Tartufe a de l'allure, et c'est Orgon. qui est un pauvre homme ; le petit marquis de George Dandin est spirituel et avisé, et Dandin est un sot ; Célimène se tire d'affaire par des mensonges et des révérences, et Alceste est dupé, etc. Donc, il a ridiculise les honnêtes gens. C'est un fait. Mais, selon l'trbservation , très judicieuse de M. Faguet, Molière a eu raison. Seuls, ^ les honnêtes gens ridicules, c'est-à-dire qui se sont laissé, par faiblesse ou par vanité, abuser par les coquins, sont susceptibles de recevoir une leçon et d'en profiter. Le poète comique les avertit. Il avertit les Orgons, les vrais dévots, qu'il y a des Tartufes, et les Philamintes qu'il y > a des Trissotins ; il prévient les George Dandins du dan- \ ger de la mésalliance ; et, dussent-ils souffrir d'abord de la leçon, il tente de prévenir les Alcestes contre les Céli- j mènes (i). — Enfin, on dit, non sans raison, que Molière ' soutient et défend la nature contre tous ceux qui préten- dent la déformer ou l'enchaîner. Il serait, en ce sens, un disciple de Rabelais et de Montaigne. Sans doute ; mais il j faut s'entendre sur le mot nature^ précisément à cause | des rapprochements dangereux et inexacts auxquels il] peut donner lieu entre Molière et ses prédécesseurs ou successeurs. Cette nature, c'est la nature raisonnable et disciplinée ; Molière n'a jamais prêché en faveur des ins- • tincts ni de la liberté complète; il est, a-t-on dit, uni « législatefir des bienséances du monde » ; il considère . toujours l'homme en société, solidaire de ses semblables, • obligé de régler sa conduite et ses mœurs selon les devoirs | de son état. Faut-il aller jusqu'à parler de sdi philosophie 1.]^ Le mot est peut-être bien ambitieux ; car les principes de j cette philosophie, quand on les énonce, sont singulière- ] ment identiques aux lois essentielles de la comédie, et | paraissent avoir été communs à tous ceux qui, écrivant 1 pour faire rire le public, ont été d'indulgents censeurs ^ ou de sceptiques interprètes de la vie. | Nous avons défendu, ou plutôt expliqué de notre mieux ■ la morale de Molière. Est-ce à dire qu'aucune objection i n^ subsiste contre lui? Évidemment; si. Il veut plaire, et ]

(1) Pour la question d'Alceste, cf. chapitre sur J.-J. Rousseau.

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ne plaît pas toujours par d'excellents moyens ; il flatte certains préjugés et certains instincts ; il mêle aux nobles et grands sujets des plaisanteries parfois risquées (1). J'ai beau croire très sincèrement à la pureté de ses intentions je ne pense pas qu'il soit prudent de traiter sur la scène ia question de l'hypocrisie. Et j'ai beau me dire au'il veut donner aux pères et aux maris de salutaires leçons, je crains tout de même qu'il n'ait ridiculisé, pour les sots le mariage et la paternité : et il y a bien des sots dans une salle de théâtre. Mais, là encore, il faut lui accorder de larges circonstances atténuantes, quand on le compare à ses prédécesseurs et à ses contemporains, pourquoi ne pas dire même à quelques-uns de ses successeurs. Si bien que, pour un Français raisonnable la morale de Molière est saine, à la condition de n y chercher que ce qu'il y a mis.

'HCrstyle de Molière. - C'est un style de théâtre. Aussi at-il à diverses époques, provoqué les critiques soit des Duristes, comme La Bruyère, soit d'écrivains peu habitues au théâtre, comme Féuelon. Le premier dit : «11 n a mannué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement. » Et Fénelon : « ...En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité ce que celui-ci ne dit qu avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers... Mais en général il me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. » Ces reproches faciles à expliquer relativement, que valentils en eux-mêmes ? Il faut avouer que Molière écrit très vite, soit en vers, soit en prose ; de là, surtout en vers, quelques passages pénibles, quelques /(^«res pas assez cohérentes, quelques traces de galimatias. Mais d autre part, il faut toujours se rappeler que Molière a le génie dramatique si objectif, qu'il écrit chaque rôle sous la dictée de son personnage. Les marquis et les jeunes élégants parlent naturellement le langage âlambiqué, un peu pre-

(1) Cf. E. RiGAL, t. I, p. 181.

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cieux, des gens à la mode, et c'est une sorte de jargon que Molière ne prend pas à son compta. Les gros bourgeois, comme Chrysale, M. Jourdain, Mme Jourdain, M. Josse, M. Dimanche, parlent la bonne, simple et drue langue française, celle du Palais et des boutiques. Et les servantes s'expriment sans façon, tantôt avec les proverbes des Halles, et tantôt avec l'accent de leur province. Les gens de métiers usent des métaphores et des locutions de leur état. Molière est un de ceux qui a senti le premier combien la condition façonne et déforme à la longue l'individu. Comparez le style du maître de danse, du maître de philosophie, du maître d'armes, dans te Bourgeois genlithonime ; étudiez celui de Tartufe et celui de M. Jourdain, vous serez convaincu que, bien avant Diderot, Molière SiJ'ait parter les conditiûns. En un mot, Molière n'a pas un style, il a autant de styles que de personnages différents; en quoi il estinfiniment supérieur à Regnard, à Marivaux, à Beaumar-. chais et à Dumas fîls. Jamais Molière ne fait d'esprit. Les, naïfs et les imbéciles restent chez lui tout ce qu'ils sont. ^ Et vous vous rappelez la réponse de Dorante (Critique de' V École des femmes) au marquis turlupin, qui se moque d'une , sottise d'Arnolphe : « L'auteur n'a pas mis cela pour être, de soi un bon mot, mais comme une chose qui caractérise' l'homme. »

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