MOLIÈRE ET LA GOMÉDIB AU XVII® SIÈCLE
parties de leur caractère. Ainsi, il nous montrera la misanthropie d Àlceste aux prises avec l'amitié fidèle et 1^ douce philosophie de Philinte, avec la fatuité d'Oronte^ avec la coquetterie de Gélimène, avec l'étourderie de son valet, etc. Il nous présentera Philaminte, la femme savante, comme maîtresse de maison, comme épouse, comme mère, comme admiratrice de Trissotin et de Vadius. Harpagon sera successivement et alternativement le père de famille, l'usurier, le vieillard amoureux. Supposez un corps composé que l'on soumet, en chimie, à une série de réactifs pour en séparer tous les éléments simples. — Aussi, cette opération terminée, et lorsque Molière est bien sûr d'avoir décomposé suffisamment son personnage, bçLisque-t-il le dénouement. 11 accepte avec une réelle indifférence, la ptîTparf du temps, les dénouements à l'italienne, les reconnaissances suivies de mariage, dans VÉcole des femmes, r Avare, les Fourberies de Scapin, La conclusion des Femmes savantes est celle d'un vaudeville ; le châtiment de Tartufe est peu vraisemblable ; le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire sombrent dans la bouffonnerie. — Mais il faut savoir distinguer le dénouement scéniqùe du dénouement réel : celui-ci est toujours indiqué de la façon la plus nette; et il est à l'adresse des spectateurs raisonnables et réfléchis. Le vrai dénouement du Bourgeois gentilhomme, c'est que M^Jourdain est devenu fou; celui des Femmes savantes, c:^i que Ghrysale est incapable de résister, et que le pédantisme féminin désorganise la famille, car Armande en reste la victime; celui du Malade imaginaire, c'est que Argante est moralement incurable ; celui de r^i;arc n'est pas dans la reconnaissance de Thomas d'Alburci et de ses enfants, mais dans le mot d'Harpagon : « Allons revoir ma chère cassette 1 » Une seule pièce, le ^chef-d'œuvre, se passe de dénouement artificiel, c^est le Misanthrope : aussi est-ce le type achevé d'une action telle tjue la concevait Molière ; c'est sa « pièce des connaisseurs ». Quand, au lieu de s'attacher aux ridicules superficiels et éphémères, on creuse très avant dans les vices ou dans les travers d'un homme, on est bien obUgé de le laisser au dénouement tel qu'il était à la première scène : la situation a changé, les caractères sont restés immuables. ,
LITTÉRATURE FRANÇAI E
Les caractères. Molière observateur de son temps et de
I homme. - Quels sont les personnages que Molière a fait agir dans ces pièces si largement construites? Molière lui-même noiis dit qu'il peint d'après nature; on l'avait surnommé lè Contemplateur. En effet, la première qualité, de Molière, c'est qu'il donne l'impression de la vérité, tout en grossissant et en poussant parfois jusqu'à la caricature les traits que lui a fournis le réel. Là est un des mystères de son génie. On ne saurait être à la fois si naturel et si théâtral. Les moindres de ses personnages sont vivants; un valet qui apporte une lettre comme Dubois dans /e Misanthrope, ou le pauvre de Don Juan, ou l'apothicaire du Malade imaginaire, ou M. Loyal dans Tartufe, n'ont pas en leur genre moins de relief que les premiers rôles. Ce don de vie intense, Molière le possède au même degré que Shakespeare. — Quand Molière étudie à fond un travers ou un vice, il se préoccupe avant tout de placer l'individu, en qui il incarne ce vice, dans le milieu social le plus propre à l'expliquer, à le faire ressortir, et à suggérer des réflexions morales. Voilà pourquoi la plupart des grandes comédies de Molière ont pour cadre général l'intérieur d'une famille bourgeoise. En effet, qu'un vieux garçon thésaurise et meure de faim sur une paillasse bourrée d'écus, ou qu'il se croie grand seigneur et se ruine par vanité, ou qu'il se drogue du matin au soir et vive entre son médecin et son apothicaire, qu'est-ce cela peut nous faire ? ou, du moins, quelles conséquences ces travers et ces vices ont-ils pour la société ? De même, une vieille fille comme Bélise ouvrirait son salon à tous les Trissotins du jour, et, pour l'amour du grec, embrasserait tous les Vadius de Paris, que nous importe? Mais Harpagon, M. Jourdain, Argante, sont pères de famille. Eif satisfaisant leur folie, ils font le malheur de ceux qui les entourent. Mais Philaminte est épouse et mère; son ridicule la rend égoïste et aveugle ; Chrysale en souffre, Henriette . est menacée, Armande est déjà sacrifiée. On conçoit toute l'intensité, que prend un travers ainsi placé ; il provoque des résistances et des réactions; il détermine d'autres travers ou vices contradictoires, la prodigalité, l'étourderie, l'impertinence, la faiblesse, la vulgarité... C'est la vie^