CHAPITRE XIII FÉNELON
Sommaii^es i * Fénelon (lôSi-iyi 5), d'abord supérieur des «Nouvelles Catholiques », devient en 1689 précepteur du duc de Bourgogne. En 1695, il est archevêque de Cambrai. L'affaire du quiétisme (1699) et la publication du Télémaque causent sa disgrâce. — Son caractère est complexe, séduisant et chimérique.
2** Dans le Traité de l'éducation des Jîlles {î6Sg), Fénelon donne d'utiles et judicieux conseils aux mères de famille ; il est modéré, sensé, et devance sur plusieurs points notre pédagogie moderne.
30 Précepteurd'an enfant très difficile, Fénelon réussit à le dompter et à l'instruire. Il compose pour lui des Fables, des Dialogues des morts, et le Télémaque (1699), où il résume presque toute la littérature grecque. — Les contemporains trouvèrent dans cet ouvrage une satire de Louis XIV et de son gouvernement.
4" Le Traité de Vexistence de Dieu (1712-1718) est une œuvre de jeunesse, dont la première partie est consacrée au développement de la preuve par les causes finales, et la seconde à une démonstration cartésienne de la Divinité.
Dans les Dialogues sur l'éloquence (1680?), Fénelon critique avec sévérité les orateurs de son temps. Il fut lui-même un prédicateur remarquable par sa facilité et son onction ; mais nous ne possédons de lui que deux discours officiels.
60 La Lettre à l'Académie fut écrite en 1713 à M. Dacier, et publiée en 1716. Fénelon s'y montre sur certains points (éloquence, histoire) un critique très clairvoyant. II trahit sa préférence pour les anciens.
7*» Le quiétisme est la doctrine du pur amour de Dieu, propagée en France par Mme Guyon. Bossuet la fit condamner; Fénelon, après une résistance habile, se soumit.
8° Le dix-huitième siècle a aimé dans Fénelon le prélat tolérant et disgracié^ et le critique.
9"^ Écrivain, Fénelon est aristocratique et attique.
Fëiielon occupe une place à part dans Thistoire des idées et des lettres, au dix-septième siècle. Il représente déjà la transition vers un nouvel ordre de choses, moins encore par les dates de ses ouvrages, que par l'esprit qui les anime.
, Vie. — .François de Salignac de la Mothe-Fénelon est né au château de Fénelon, dans le^Périgord, en 1651. Il appartenait à une noble famille, et il eut toujours, d'un très grand seigneur, les manières et les sentiments. — Entré de bonne heure au séminaire de Saint-Sulpice, où le poussait la plus sincère vocation, il voulait d'abord se consacrer aux missions du Levant. Mais la faiblesse de sa santé l'obligea dy renoncer; et il fut nommé supérieur des Nouvelles Catholiques », maison où l'on catéchisait les jeunes filles protestantes converties au catholicisme. 11 remplit ces délicates fonctions de 4678 à 1G89, avec toute l'intelligence et tout le tact qu'il y fallait apporter. C'est alors qu^il composa son premier ouvrage, le Traité de Védacalion des filles.
Fénelon fut ensuite chargé d'une mission auprès des protestants de l'Aunis et de la Saintonge, après la révocation de l'Edit de Nantes. Il usa de persuasion et de douceur.
C'est en 1689 que le duc de Bcauvilliers, gouverneur du jeune duc de T3ourgogne, choisit Fénelon comme précepteur du petit-fils de Louis XIV, Bossuet, qui avait Fénelon en grande estime, approuva hautement ce choix. Nous verrons comment le maître réussit avec son élève, et quels ouvrages sont sortis plus tard de ces six années de préceptorat.
En 1693, Fénelon fiit reçu à l'Académie française. Deux ans après, il était nommé archevêque de Cambrai et sacré par Bossuet dans la chapelle de Saint-Cyr. Tout semblait lui assurer l'existence la plus calme, quand Taffaire du qiiiélisme vint tout gâter. Bientôt, la publication du Télémaqiie{{()99), où chacun vit, avec une malice compromettante pour l'auteur, une satire de Louis XIV et de son gouvernement, acheva la disgrâce de Fénelon, qui resta., jusqu'à la lin de sa vie renfermé et comme exilé dans son archevêché de Cambrai.
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Féneloii mettait toutes ses espérances dans le duc de Bourgogne, et rêvait de devenir quelque jour, sinon son ministre, au moins son directeur à la fois spirituel et politique. La mort du prince (1712) vint ruiner cet espoir de revanche. Et Fénelon consacra ses dernières années à l'administration vigilante et paternelle de son diocèse, et à une lutte assez vive contre le jansénisme. Il mourut à Cambrai, le 7 janvier 1715,
Son caractère. — On connaît l'admirable portrait de Fénelon par Saint-Simon : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai pas vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vu qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaîté ; elle sentait également le docteur, Févêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, était la finesse l'esprit, les grâces, la décence et surtout la noblesse. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder... 11 s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance... Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun... A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme. »
L'impression qui se dégage de ce portrait, écrit par un contemporain, dont, pour une fois, la clairvovance n'est point gâtée par la méchanceté, peut tenir dans le mot de : contrastes, Fénelon n'a pu laisser personne indifférent, parce qu'il avait en lui un singulier mélange de séduction et de hauteur, de tendresse et d'autorité, d'intelligence supérieure et d'entêtement étroit dans ses \àée%.
Ceux qu'il a d'abord charmés, comme Bossuet et Louis XIV, il les a déçus et révoltés. Ceux qu'il étonne aujourd'hui par la profondeur et la générosité de certaines de ses vues politiques, il les trompe bientôtpar des utopies et par cet esprit chimérique si justement aperçu de Louis XIV. Il n'en reste pas moins vrai qu'à le prendre
clans son ensemble, il est des plus intéressants par cette complexité môme, qui est moins encore celle d'un homme que celle d'une époque.
Le Traité de réducation des filles (1689). — C'est à la prière de Mme de Beauvilliers, mère de huit filles,^ que Fénelon rédigea ce charmant petit livre. Mais il y dépassa fort heureusement le cercle des conseils propres aux fdles de la duchesse ; et ce lut bien un Traité, dont les idées ont encore aujourd'hui une grande valeur.
Fénelon établit d'abord (chap. I) Vimporlance de Védiication des fdles, et V inconvénient des éducations ordinaires (chap. II). « Il faut craindre de faire des savantes ridicules... Mais les filles mai instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante... Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au langage magnifique des héros de romans... Quel dégoût pour elles de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du ménage ! » — Fénelon est d'accord ici avec Mme de Maintenon, qui a senti, comme lui, qu'il fallait réagir contre l'instruction superficielle donnée aux femmes. Sans doute, un siècle aussi fécond en femmes supérieures, bien avant Fénelon, ne négligeait pas absolument l'instruction féminine. Mais, seules, les belles intelligences prenaient l'essor, en l'absence de toute méthode ; et celles-là même étaient exposées à la subtilité et au romanesque. — Fénelon demande ensuite que l'on s'occupe des filles dès leur plus bas âge. Là, il nous surprend par la sûreté de ses observations physiologiques. Comme Rousseau, il veut que les premières études soient proportion-' nées à la faiblesse de l'enfant (chap. III, IV, V). « Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille toujours. » Aussi faut-il répondre promptement et nettement à leurs questions ; les provoquer, par la vue des objets dont on leur explique la nature et l'utilité (leçons de choses) ; choisir, pour leur suggérer les idées, des images propres à se graver en eux ; et leur rendre toujours l'étude agréable. Sur ce point, Fénelon insiste beaucoup ; peut-être insiste-t-il trop : l'enfant doit presque ignorer, à l'en croire, que fétude exige un effort. Mais il uly a là que l'exagération d'un principe excellent, qui est de rendre le travail aimable, en s'y intéressant soi-même, et en faisant sentir à Peri'^nV'qu'on a plaisir et profit à devenir plus instruit. — Fénelon veut que l'enfant joue, souvent, et à des jeux simples. — Il n'est pas ennemi des moyens qui peuvent exciter l'enfant, comme l'émulation, les louanges bien placées, les récompenses (chap. VI) - Les chapitres VU et VIII sont consacrés à l'étude
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de la religion. Là, Fénelon recommande de procéder par questions très simples, et d'user surtout des récils et des paraboles de l'Écriture, pour donner aux enfants des images sensibles et non abstraites de la religion. Il exige une religion raisonnable, sensée. « 11 ne faut jamais mêler dans la foi ou dans les pratiques de piété rien qui ne soit tiré de l'Évangile, ou autorisé par une approbation constante de l'Église... Accoutumez donc les filles, naturellement trop crédules, à n'admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité, et à ne s'attacher pas à de certaines dévotions qu'un zèle indiscret introduit, sans attendre que l'Église les approuve. » Et Fénelon ajoute quelques préceptes très intelligents et très tolérants sur la manière de défendre ses croyarmes contre les critiques des protestants. — Au chapitre IX, nous avons d'ingénieuses Remarques sur plusieurs défauts des fdles : il faut les habituer à parler
i d'une façon brève et précise, à éviter la finesse « qui vient toujours d'un cœur bas et d'un petit esprit ». Tout ce passage sur les subtilités de l'esprit est excellent ; et Fénelon ne s'en est pas assez souvenu pendant la querelle du quiétisme. — ( Un spirituel chapitre, le X% est consacré à la Vanité de la beauté et des ajustements. « Je voudrais, dit-il, faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et \ dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques
, et romaines ; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment paf derrière et des draperies pleines et flottantes \ à Jpngs plis sont agréables êt majestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité. Elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d'habits si noble, si gracieuse, et d'ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes. » Il faut, en effet, rendre les jeunes filles modestes ; que rien, surtout, dans leur extérieur n'excède leur condition. Autre précepte important : les désabuser du bel esprit. — Avec le chapitre XI, nous avons des préceptes pratiques sur les devoirs des femmes. « La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions ; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. » La femme doit être prête à faire l'éducation de ses enfants, à surveiller et à tenir sa maison ; sur ce dernier point, Fénelon dit très justement : « C'est le bon ordre, et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. » Il veut qu'une femme sache ranger et nettoyer, — C'est aussi une science que de se faire servir. Et là que d'observations piquantes sur les domestiques ! « Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis ; que le ser-
vice élanl établi contre Végalilé naturelle des hommes, il faut l'adoucir aulant qu'on le peut; qire les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point, eux qui ont manqué d'mstruction et de bons exemples (1)... » (chap. XII}. Dans ce même chapitre, Fénelon demande « qu'on apprenne à une fille à hve et à écrire correctement » ; qu'elle sache la grammaire l'orthographe, les quatre règles d'arithmétique ; un peu de droit usuel et coutuniier pour l'administration de sa fortune et de ses terres ; de l'histoire grecque et romaine, celle de la France et des pays voisins. C'était la mode pour les jeunes filles d'apprendre l'italien et l'espagnol ; Fénelon n'y tient pa« il préférerait le latin. Dans k lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, il veut une « exacte sobriété » ; mômes précautions pour la musique et la peinture. Une observation générale termine ce long chapitre, et le domine : « On doit considérer pour l'éducation d'une jeune fille, sa condition, les lieux où elle doit passer sa vie, et la profession qu'elle embrassera selon les apparences. » — Enfin, dans le treizième et dernier chapitre, Fénelon ajoute de judicieuses remarques sur les gouvernantes'
Sur bien des points, ce traité peut noxis sembler insuffisant. Mais il faut le juger à sa date, et féliciter Fénelon d'avoir montré dans son premier ouvrage tant de bon sens et de justesse, sans se laisser aller aux chimères qui vont bientôt chez lui se mêler aux théories les meilleures. Le style est d'une simplicité élégante et d'un naturel parfait; on le dirait presque d'une plume féminine.
Fénelon précepteur du duc de Bourgogne. — Fénelon eut pour élèves les trois fils du Grand Dauphin : le duc de Bourgogne, héritier présomptif, le duc d'Anjou (qui devint roi d'Espagne), et le duc de Berry. On a surtout retenu le nom du premier, d'abord parce qu'il prend de bonne heure une plus grande importance politique, ensuite parce que ses frères semblent avoir été plus dociles
(1) On trouve, dans les sermons et dans les traités de morale du dix-septième siècle, une foule d'observations de ce genre sur fégalité des hommes, et sur l'obligation de bien traiter les domestiques. La différence avec le dix-huUième siècle, c'est que celui-ci parle au nom de l'égalité sociale, tandis que le dixseptième parlait au nom de l'égalité devant Dieu et de la charité chrétienne.
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et moins intelligents. Selon Saint-Simon, le jeune duc ^ « était né terrible, dur et colère jusqu'aux derniers empor- j| tements... impétueux avec fureur... opiniâtre a l excès... /y naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries. . >>/ Et Fénelon lui-môme a, dans ses fables, dans ses Uialoques des mor/s, dans son Télémaque, plusieurs fois représenté le duc de Bourgogne avec ses caprices, son orgueil insolent, et ses retours pleins de franchise.
A cette nâture excessive et riche, Fénelon et le duc de Beauvilliers appliquèrent un régime approprié. Les études étaient surtout pratiques ; et si l'on en excepte le latin, considéré plutôt comme une méthode de discipUne pour l'esprit, on y voit que la plus grande part est faite a l histoire et à la politique. La religion est répandue sur le fout ; elle est stricte et profonde, mais ferme et dégagée de toute dévotion mystique. Enfin, des exercices physiques de tout genre, et qui conviennent à un homme qui doit commander les armées, viennent compléter le programme.
En tout cela, la vraie part de Fénelon est l'éducation morale du prince. Avec une admirable patience, au moyen de leçons tirées des circonstances, d'artifices pedagosiques sans cesse renouvelés, et aussi en taisant appel a Fhonneur, à la religion et à l'affection de l'enfant, i parvint à le dompter. 11 y réussit trop peut-être. Car le duc de" Bourgogne, devenu homme, fut un peu hésitant et timide. Mais il était loyal, pénétré de ses devoirs, et si une maladie prématurée ne l'eût enlevé aux espérances de la nation,. il nous eût du moins évité le règne déplorable de Louis XV.
/ Ouvrages composés pour le duc de Bourgogne - 1» ^^es Fables - La plupart sont de petites pastorales, ou 1 "«se-'t table eoût pour la nature, mais aussi un peu d esprit chimérique, Fénelon s'imaginaut volontiers que les bergers son essentiellement vertueux et poétiques. Il ne faut voir, da.lleur. dans ces petites fictions composées en vue de la moralité, que des écrits pédagogiques, et destinés à un enlant. iiinci,.,i 2» Les Diatoaues des mor/s. - Renouvelant un procède illuaio par Lucien chez les Grecs, Fénelon suppose que deux personnages, historiques ou littéraires, se rencontrent aux Enlers, ou dans les Champs-t-lysées, et échangent leurs idées, ÇU'^ ^ pressions, leurs théories. Le genre est, en soi, des plus taux,
puisqu jI fait dialoguer, sur un même thème, des individus de temps très diflérents, qui n'ont pas pu se connaître, et entre lesquels il n'y a point de commune mesure. Mais enfin, pour un précepteur, c'est un cadre ingénieux. — Tantôt ce sont d'illustres écrivains, comme Virgile et Horace, qui se complimentent et qui avouent mutuellement leurs défauts, avec une candeur d'outre-tombe ; ou Démostliène et Cicéron, qui se définissent et s'opposent (ce dialogue est excellent). Ou bien c'est le bril- • tant et capricieux Alcibiade qui cause avec Socrate, ou avec Périclès, de philosophie et de politique. (Alcibiade a quelque chose de l'élève, et Fénelon est bien persuadé qu'il unit la sagesse de Socrate au génie politique de Périclès.) Puis, ce sont des dialogues sur le vrai patriotisme : Bayard mourant reproche au connétable de Bourbon sa trahison ; Commines apprend à Louis XI qu'un roi est justiciable de la postérité, etc. Tous les grands rois, Louis XII, François I^^, Henri IV et les grands ministres comme Biclielieu sont appelés à donner ou à recevoir des leçons, dont le successeur de Louis XIV doit tirer profit.
3** Le Télémaque. — C'est de tous les ouvrages de Fénelon le plus connu. Sa réputation est -même européenne ; et il n'est pas de peuple qui n'en possède la traduction. — r4omment le Télémaque fut-il composé ? Fénelon, qui ne séparait jamais, dans son système pédagogique, la formation littéraire de ses élèves de leur éducation politique, entreprend de leur faire connaître la poésie grecque, tout en leur apprenant leur métier de roi. Il imagine de continuer le quatrième livre de YOdyssée, celui où l'on voit le jeune Télémaque partant à la recherclie de son père Ulysse. Tandis qu'Homère mène Télémaque seulement à Pylos et à Sparte, et le fait revenir à Ithaque, où Ulysse luimôme va bientôt rentrer, Fénelon prolonge les voyages du prince qu'il mène successivement chez les Phéniciens, en Egypte, à Chypre, en Crète, aux Enfers, — et dans l'île de Calypso, où Télémaque raconte lui-môme une partie de ses aventures. Fénelon enchâsse dans ce voyage tous les épisodes qu'il peut emprunter aux poètes et aux historiens grecs. Si bien que, pour des élèves, la lecture attentive du Télémaque, dans une édition où les sources sont indiquées, est des plus instructives.
La Politique et la Satire dans le « Télémaque » . — Mais on peut dire que le véritable objet de Fénelon n'est pas là. Il s'agit surtout, à propos de chaque épisode, de donner au futur roi une leçon de morale ou de gouvernement. Et voilà par où le Télémaque fut considéré, à
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son apparition, comme une véritable satire du caractère et de la politique de Louis XIV. 11 est bien évident que les livres X et XI, dans lesquels le sage Mentor donne une constitution à la Crète, contiennent les idées de Fénelon : et comme Fénelon n'aime ni la guerre, ni le luxe, ni Fabsolutisme royal, l'exposé même de son programme semble dirigé contre la façon dont Louis XIV a vécu et gouverné. D'ailleurs, ces théories énoncées dans un roman, Fénelon les confirme dans sa Leitre à Louis XIV, dans VExamen de conscience sur les devoirs de la royauté, dans les Mémoires concernant la guerre de la succession d'Espagne.
Fénelon s'est défendu d'avoir voulu faire la satire de Louis XIV. Il écrivait au P. Le Tellier, après la publication subreptice du Télémaque : « Il aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé pour vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la pensée d'un tel dessein. » Ces portraits étaient, d'après l'opinion de la cour, celui du roi lui-même dans Idoménée, qui aime à l'excès la guerre, le luxe et le plaisir, — celui de Louvois dans Protésilas, etc. Et il est certain que Fénelon eut en cela, comme Bourdaloue, un succès qu'il ne prévoyait peut-être pas. Car il lui fallait bien prévenir ses élèves contre le faste et la guerre ; il fallait bien leur inspirer la défiance des ministres durs jusqu'à la cruauté. Et encore, il fallait, sans biaiser, les avertir des dangers de l'amour. Alors, pouvait-on empêcher que ces portraits historiques et poétiques ne fussent, par la force même des choses, ceux d'un Louis XIV, d'un Louvois, d'une Mme de Montespan? Aussi, Fénelon dit-il dans la même lettre: « Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu tout dire, sa/25 peindre personne de suite. »
C'est en 1699 que parutla première édition du Télémaque, à l'insu de Fénelon. Un copiste infidèle communiqua le manuscrit à la maison Barbin, qui s'empressa de l'imprimer. On peut en croire Fénelon, lorsqu'il proteste contre cette publication tout à fait inopportune pour lui, en cette année où son quiétisme venait de le faire condamner à Rome, et qui contribua à rendre sa disgrâce définitive.
Des Granges. — Littérature. 18
tA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Le mérite littéraire de l'ouvrage lui a assuré un succès qui survit à Tactualité. Bien que cette « prose poétique » paraisse à la longue un peu monotone et d'une élégance trop continue, elle n'en a pas moins une souplesse élégante et distinguée, une saveur d'antiquité rajeunie, qui Bont uniques dans notre littérature.
Le Traité de rexistence de Dieu, — La première partie de ce traité parut en 1712, sans l'aveu de Fénelon ; c'est probablement un ouvrage de jeunesse, qu'il n'a pas revu, et qui conserve à la fois la fraîcheur poétique et la prolixité d'un génie facile. Cette partie est consacrée à la démonstration de l'existence de Dieu par le spectacle de rUnivers et l'étude de ses lois (les causes finales). — La deuxième partie, publiée seulement en 1718, est métaphysique, et inspirée par un cartésianisme subtil et hardi.
Dialogues sur l'éloquence. — Cet ouvrage appartient à la jeunesse de Fénelon ; il n'a été publié qu'après sa mort. Il y a trois Dialogues^ dans lesquels il ne faut pas chercher cette vie et ce mouvement qui font le charme des dialogues platoniciens. Les trois interlocuteurs ne sont même désignés que par des lettres A, B, C. Le personnage appelé A est Fénelon lui-même, qui discute les objections complaisantes de B. Quant à C, il est chargé, lui aussi, en général, de présenter des théories plutôt mondaines et profanes. — Dans le premier de ces trois dialogues, Fénelon critique les prédicateurs à la mode, qu'il accuse de courir après le bel esprit et de vouloir plaire. Là se place un remarquable parallèle entre Démosthène et Isocrate, entre V orateur et le rhéteur. — Dans le deuxième dialogue, Fénelon aborde les trois parties de l'éloquence: instruire^ plaire, toucher. Un sévère portrait de l'orateur qui abuse des divisions et du raisonnement est sans doute celui de Bourdaloue. — Dans le troisième, il est surtout question des sources chrétiennes de l'éloquence: l'iicriture et les Pères.
On s'étonnera peut-être de la sévérité ironique ou indignée que témoigne Fénelon contre les prédicateurs d'une époque considérée comme la plus brillante de Téloquence chrétienne. Mais n'ou])lions pas, d'abord, qu'il est très
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sensible à tout ce qui lui paraît s'écarter de la simplicilé des anciens, qu'il conçoit le sermon comme une sorte d'homélie, où l'onction doit l'emporter sur l'éloquence, et qu'il considère non pas les génies supérieurs de son temps (sauf Bourdaloue, qui lui déplaît), mais la masse des prédicateurs à la mode. La Bruyère, peu d'années après, sera aussi sévère, dans son chapitre De la Chaire,
Fénelon prédicateur, — Si difficile pour les prédicateurs de son temps, Fénelon a-t-il laissé comme sermonnaire, des chefs-d'œuvre égaux à ceux de Bossuet ou de Bourdaloue?— Les contemporains sont très favorables à son genre d'éloquence, à la fois plein de chaleur et d'onction. Fénelon devait y apporter cette facilité distinguée, cette abondance fleurie, qui charme dans le style de ses ouvrages. Mais il nous est presque impossible aujourd'hui d'établir une comparaison entre lui et ses rivaux, car nous ne possédons de Fénelon, en dehors de quelques fragments, que deux sermons complets ; leur caractère officiel leur ôtc sans doute ce qu'il y avait de plus original dans le talent de Forateur. — Le premier est le Sermon pour la fête de VÉpiphanie, prononcé le 6 janvier 1685, dans la chapelle des Missions étrangères en présence des ambassadeurs de Siam. Fénelon se réjouit des progrès de la foi en Orient ; mais il se réjouit avec tremblementy craignant l'extension de l'impiété en Occident. Il trace dans ce second point un tableau sévère et prophétique de la corruption des mœurs. — Le second sermon a été prêché le 4^^ mai 1707, à Lille, pour le Sacre de Varchevêqae de Cologne. Ce discours, trop peu connu, est tout un programme des rapports de l'Église et de l'État. « L'Église n'a aucun besoin du secours des princes de la Terre ; — les princes peuvent lui être utiles pourvu qu'ils s'humilient. » C'est un véritable document, à comparer aux sermons où Bossuet parle des Devoirs des rois, ou à la Poli" tique tirée de VÉcrilure sainte,
vSauf ces deux discours officiels, Fénelon a dédaigné, comme Bossuet, de conserver ses sermons; nous n'avons pas même de ces ébauches magistrales qu'on peut rassembler et publier. Mais il fut incontestablement un sermon-
naire du plus grand talent, et tout à fait d'accord avec sa théorie de l'éloquence chrétienne,
La lettre à l'Académie. — On connaît les circonstances qui firent naître, beaucoup plus tard, la Lettre à V Académie, M. Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie française, avait prié les membres de la compagnie de donner leur avis sur les occupations qui leur semblaient le plus utiles (1713). Fénelon.de Cambrai, répondit par un Mémoire qui parut assez intéressant pour qu'on en votât l'impression. Alors, Fénelon demanda la permission de revoir son manuscrit, et rédigea laLettre àV Académie, qui fut publiée seulement un an après sa mort (1716).
Cet ouvrage est étudié spécialement dans les classes, et nous n'avons pas à en faire l'analyse. On y trouve à la fois des opinions critiques très justes et très suggestives (sur la rhétorique, où Fénelon revient à ses idées des Diatogues, — SUT r histoire), et d'autres plus discutables, quoique mêlées de traits excellents (la poétique, la tragédie, la comédie, et surtout le projet d'enrichir la langue). Appelé à se prononcer, dans le dernier chapitre, sur la querelle des anciens et des modernes, il se dérobe avec la politesse d'un grand seigneur qui craindrait de désobliger ses adversaires. Mais son hésitation même est une réponse ; et comme il choisit parmi les anciens tous les exemples qu'il oppose, comme autant de modèles et de leçons, aux écrivains de son temps (Sophocle à Racine, Térence à Molière, Démosthène et les Pères aux orateurs modernes, etc.), on peut conclure que la Lettre à V Académie est un plaidoyer en faveur des anciens.
Le quiétisme. — Un religieux espagnol, Molinos, avait inventé une sorte de mysticisme religieux et moral. ÇY^tait
pur amour de Dieaa, qui dispenserait de tous les actes !de foi et de piété; le fidèle n'aurait plus qu'à se laisser vivre-dans le repos complet, le quiétisme (du latin quies). Molinos iut condamné à Rome. Une jeune veuve, Mme Guyon, reprit le fond de cette doctrine, et soit par ses ouvrages, soit par la parole, elle la répandit en Suisse, en Savoie, puis à Paris. •— D abord, on ne vit pas l'hérésie. Mme de Maintenon se laissait séduire, ainsi que
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Fénelon. — Mais Bossuet, qui veillait sur l'orthodoxie et suspectait toutes les nouveautés, intervint. Il fît nommer une commission ecclésiastique pour examiner les livres de Mme Guyon et pour l'interroger elle-même. Des conférences se réunirent à Issy, et l'on y rédigea un formulaire que Mme Guyon et tous ceux qui s'étaient intéressés à sa doctrine, y compris Fénelon déjà archevêque de Cambrai, signèrent docilement (1695). Cependant, Mme Guyon ayant recommencé à insinuer son quiétisme de différents côtés, on l'arrêta et elle fut enfermée à Vincennes.
Bossuet, qui voulait toujours mettre au point ces questions de dogme, écrivit alors ses Inslruclions sur les étais d'oraison (1697). Fénelon, de son côté, et malgré la lettre où il protestait de sa soumission, publia les Maximes des saints y où il exposait, sur chaque point du mysticisme, l'opinion vraie et l'opinion fausse. Bossuet jugea ce livre hérétique. La cause fut portée en cour de Rome. A partir de ce jour, c'est un échange de lettres et de mémoires entre les deux adversaires. Bossuet y porte l'ardeur de son tempérament d'apôtre, son autorité de « Père de l'Église », et aussi une certaine violence qui dépasse les bornes de la polémique courtoise. Fénelon est plus fuyant ; il se défend en reculant ; il désavoue avec des réserves ; il irrite son adversaire par des réticences et des distinctions. Mais la victoire reste à Bossuet. Le 12 mars 1699, le livre des Maximes des saints est condamné à Rome. Fénelon se soumit, cette fois, avec une abnégation complète. On raconte que, montant en chaire au moment où , il apprit sa condamnation, il prêcha sur l'obéissance.
Ne nous y trompons pa^, encore cette fois. Sous ces querelles théologiques, de graves questions philosophiques et humaines sont enfermées. Il n'importait pas seulement à l'orthodoxie catholique que Fénelon fût vaincu par Bossuet ; celui-ci représentait encore le Ijon sens contre une dangereuse utopie.
Pourquoi le dix-huitième si( cle a-t-il aimé Fénelon. — Le
dix-huitième siècle, peu sm pect de tendresse pour les hommes d'Église, sévère pour Bossuet, a été enthousiaste de Fénelon. Quelles sont les raisons de cette préférence ?
1<» Fénelon est un disgracié politique et religieux ; / S*» S'il a été disgracié, c'est qu'il avait des opinions à lut : en politique [Télémaque), en religion (quiélisme).
3° Malgré cette disgrâce et cette condamnation par Rome, il a été vertueux et bienfaisant : il ne le fut donc pas seulement par chrislianisme^ mais par « amour de l'humanité » ;
Il est, en critique, une sorte de novateur, dans sa Lettre à V Académie.
Le dix-huitième siècle a mal compris Fénelon, et a dénaturé son caractère. Il l'a fait beaucoup plus tolérant qu'il ne le fut, et ne pouvait l'être, en son siècle ; et il a regardé comme une victime du despotisme, un des esprits les plus absolus, mais aussi le^ plus habiles. Cependant, en politique et en critique, il a eu raison de le considérer comme un précurseur.
Fénelon écrivain. — Le style de Fénelon est aussi difficile à définir que sa personne. Il a par-dessus tout un caractère d'aisance aristocratique ; cùgsile ton^de la plus^ excjuise conversatipru H est allique, par son élégance sôbfe ët ^souple. Il est imagé et poétique, sans hardiesse et sans artifice ; on dirait que d'involontaires souvenirs d'Homère et de Platon viennent le fleurir et le parfumer. Le défaut est une certaine fluidité un peu molle, qui pourtant a encore son charme.
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