II. — LEaeyclopétUe
Histoire de la publication. — Encyclopédie vient de deux mots grecs, qui signifient : « cercle ou cycle des- connaissances humaines ». — En 1745, le lîbraire Le Breton voulut faire traduire wwe Encij cl opédie des sciences et des avis publiée à Londres, eai^27, par Chambers. Mais il s'aperçut
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que ToLivrage, sur bien des points, était déjà arriéré, et qu'ii valait mieux en entreprendre un autre, tout nouveau. Il en chargea d'abord l'abbé de Malves, puis Diderot et d'v^lembert.
Ces deux derniers se partagèrent la besogne et cherchèrent des collaborateurs. En 1750, Diderpt publia un pro5£ec(({§4, où il exposait le but de Touvrage, et indiquait res*conditions de la souscription (l).Enl7pJ, parut le Discours préliminaire, dans lequel d'Alembert faisait un tableau du progrès de l'esprit humain et une classifîca- -tion générale des sciences. Le pouvoir semblait alors ^aussi favorable que le public à ce dictionnaire d'une incontestable utilité. Mais, après l'apparition du deuxième volume, en octobre 1X51^ l'oiiYrage fut subitement interdiL Un collaborateur de V Encyclopédie, l'abbé de Prades, chargé des articles de théologie, avait fait scandale, en Sorbonne, par sa thèse de licence. De là une enquête, et une suspension. — Grâce à l'intervention du comte d'Argenson, l'interdiction fut levée ; mais oiTTipimma trois censeurs qui devaient examiner les articles en màniiscrit. Entre i7o2 et 1757, point de difficultés : les tomes IH à VII paraissent régulièrement. — En 1757, nouvelle crise. Les événements politiques, à l'intérieur' (attentat de Da-r miênsj comme à l'extérieur (baiajlia.de. Ros^^^ avaient surexcité les esprits. D'Alembert avait soulevé des polémiques avec son article Genève (voir J.-J. Rousseau). Les pamphlets pleuvaient sur V Encyclopédie. Deux années se passèrent, pendant lesquelles on put croire que l'ouvrage ne serait pas continué. Et le prudent d'Alembert se retira de l'entreprise,
Cependant, le gouvernement craignait que V Encyclopédie ne s'imprimât à l'étranger ; et les souscripteurs, très
(1) L'ouvrage devait coûter 280 livres ; mais le nombre de volumes ayant été dépassé, on demanda un supplément de 20 livres par volume, ce qui porta le prix à 956 livres. Il y eut, dès le début, près de 5.000 souscripteurs. — Les bénéfices matériels de l'entreprise furent considérables, les collaborateurs étant fort peu ou point du tout payés. (Cf. Brunel, Littérature^ Juileville-Golin, t. VI, chap. VII; — et F. Hémon, Cours de littét^a-^ iure^ l'Encyclopédie.)
LA T TTTKTîATURE FRANÇAISE
nombreux cl très inOuents, réclamaient. Alors on s\avisa d'un de ces stratagèmes spirituels qui tempéraienU sous l'ancien régime, la rigueur des lois. Il fut convenu que les volumes continueraient à s'imprimer à Paris, mais porteraient sur le titre l'indication de Neuchâtel (comme s'ds étaient imprimés en Suisse), et qu'ils seraient ensuite envoyés en province, d où ils reviendraient à Pans, avec le timbre du colportage \\), Grâce à cette ficlion, qui ne trompait personne, mais qui, « tournant la loi, la respectait », VEncijclopédie parvint à son terme, et se composa enfin, en Ï772, de dix-sept volumes de texte, quatre volumes'de-supplément, et onze volumes de planches.
Il faut maintenant revenir aux directeurs et aux collaborateurs de YEncijclopédie.
D'Alembert (1717-1783). — D'Alembert était un enfant trouvé sur les marches de l'église Saint- Jean-le-Rond ; recueilli par une vitrière, Mme Rousseau (chez qui il logea jusqu'à l'âge de cinquante ans), il fit d'excellentes études au collège Mazarin. A vingt-six ans, il était membre de l'Académie des sciences^; ses découvertes révélaient en lui un génie mathématique de premier ordre, que ses plus violents adversaires n'ont jamais contesté. Très bien reçu dans les salons à la mode, caractère enjoué et piquant, causeur très supérieur à ce qu'il est comme écrivain, il tut poussé par Mme du Deffand à F Académie française (1 /o4), et en devint secrétaire perpétuel. C'est en cette quahté qu^il a écrit des Éloges, aujourdliui fort peu lus, d'un style sec ou affecté, mais qui avaient pour les contemporains l'attrait des allusions. « Il ne semblait louer les morts que pour faire la satire des vivants. » ^ ^
Il publia plusieurs ouvrages scientifiques (Iraile de dunamique, 1743 ; Traité de Véquilibre et du mouvement des fluides 1744, etc.); des écrits philosophiques {Essai sur les éléments de philosophie, 1759) ; des mémoires polémiques {Delà Destruction des jésuites, 1765), et Mélanges de
(1) Les volumes imprimés à Paris devaient être accompagnés du privilège du roi délivré par les censeurs; quant aux ouvrages de provenance étrangère, ils étaient l'objet d^un examen plus sommaire, et pouvaient circuler avec le timbre du colportage.
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lilléraîiire, de philosophie eî d'histoire (175'2-1 763). Mais il reste surtout célèbre par sa collaboration à YEncyclopédie de 1751 à 1759. Outre le Discours préliminaire, qui est à lui seul un véritable ouvrage, il s'était chargé de la révision de tous les articles de mathématiques. Moins actif, moins impétueux et enthousiaste que Diderot, il donnait à VEncyclopédie la garantie de sa haute situation académique, scientifique et mondaine. Aussi, sa retraite, en 1759, faillit-elle, après les persécutions du pouvoir, compromettre définitivement l'entreprise.
Plus fin et plus digne que Voltaire, il avait refusé les offres de Frédéric 11, qui voulait l'attirer à Berlin, et celles de Catherine II, qui désirait lui confier l'éducation du grand-duc Paul. Mais, malgré sa tenue, d'Alembert est aïoins sympathique que ce fou de Diderot ou que Voltaire lui-même. Il pousse jusqu'à Tintol^ la plus étroite
sa haine de la religion ; c'est un « fanatique à rebours». Sa correspondance avec Voltaire révèle sa vraie façon de penser, qu'il a toujours plus ou moins atténuée dans la pratique (1).
Diderot (1713-1784). — Comparé à d'Alembert, Diderot est ce que l'on appelle un débraillé. Il l'est physiquement, moralement, intellectuellement. Mais il y a dans toute son allure une franchise, une spontanéité, et souvent une inconscience telles, qu'on lui pardonne bien des folies. De plus, et c'est là son véritable titre à notre admiration, il ne calcula jamais ce que pouvaient lui rapporter de bien-être ou de considération mondaine ses actes et ses écrits. Il se dévoua à VEncyclopédie corps et âme, et faillit mourir à la peine.
Il était fils d'un coutelier de Langres, et il eut toujours pour son père un amour touchant. Destiné à l'état ecclé- ^astique, puis clerc de procureur, précepteur famélique, il-^ épousa unê^bîanchrsseiTSiT-^^^ de toutes sortes de besognes plus ou moins littéraires ou scientifiques, de traductions, de pamphlets, d'Essais sur la vertu, àe romans licencieux. Ami fougueux et indiscret ; passionné pour tout, sans exception, arts, lettres, poésie, archéologie,
(1^ G. Lanson, C/iOfo; de léltres du dix-huHième s/èc/e, p. 226,
élg LA LITTÉRATURE FRANÇAÎSË
mécanique; doué d'une prodigieuse mémoire; capable de travailler jour et nuit, sauf à jeter dans un coin et a oublier ce quUl vient d'écrire, Diderot est un des plus ./ singuliers tempéraments d'écrivain. 11 détonne, en ce dixi huitième siècle si froid et si géométrique, si élégant et si I calculateur. SeuJ, Rousseau pourrait lui être comparé. En philosophie, Diderot a les opinions les plus contradictoires. Cependant, à tout prendre, il paraît être plutôt matérialiste, et avoir entrevu le positivisme et le transformisme. Mais c'est un athée eathousiaste. Il écrit sur la vertu, sur le beau, sur Famour, des pages vibrantes.
Directeur et principal rédacteur àeVEncyclopédie, Diderot avait pris sa tâche tout à fait au sérieux. Il fit des articles de philosophie, d'histoire, et surtout d^^ciences appliquées, 11 allait dans les ateliers, chez les ouvriers; faisait fabriquer "et au besoin fabriquait lui-même des modèles de machines, pour en expliquer exactement le mécanisme, et pour les reproduire sur les planches des derniers volumes. De plus il revoyait tout ; il répondait a tout et à tous; il cherchait des collaborateurs et distribuait la besogne. Dans sa correspondance avec Mlle VoUand, et dans ses lettres au libraire Le Breton, on peut suivre les phases de cet écrasant travail (1). .
Il ne cessait, d'ailleurs, d'écrire sur d'autres sujets. Il faisait, pour la Correspondance que son ami Grimm envoyait de Paris à diverses cours allemandes, le compterendu des Salons de peinture. Sa critique d'art a été très discutée. Elle est évidemment trop littéraire et pas assez technique. Mais n'oublions pas que ces descriptions .de tableaux lui paraissaient nécessaires pour des lecteurs lointains, qui ne pouvaient voir les originaux, et qu elles ont pour effet de faire désirer cette vue du tableau. Ces Salons oui été publiés qu'après sa mort. — Ses autres ouvrages : Jac(/«es le Fataliste, le Neveu de Rameau, le Paradoxe sur le comédien, ne furent également imprimes qu'à la fin du dix-huitième ou au commencement du dixneuvième siècle (2).
(1) Cf. G. Lanson, Choix de lellres du dix-huilième siècle, p. 205 ei Extraits de Diderot, par E. Fallex, Delagrave. ^ (2j Sur DideroV^^teur^^