BUI I ON
Mme Geoffrin (1699-1777). — Mme Geoffrin, dont le mari avait gagné une grosse fortune comme administrateur de la Compagnie des glaces, n'était que « bourgeoise ». Mais, par son intelligence pratique, son tact, sa générosité, elle se créa un salon qui, de 1749 jusqu'à sa mort, brilla du plus vif éclat. Le « royaume de la rue Saint-Honoré » fut fréquenté à la fois par les plus illustres des gens de lettres, par les philosophes du parti encyclopédique et par les artistes célèbres ; et il n'est pas un étranger de marque, fût-il prince, qui ne considérât comme un honneur d'y être présenté. — L^Jim-di* Mme Geoffrin donnait à dîner aux artistes : les peintres Vanloo, Vernet, Boucher ; le pastelliste Latour ; Tarchitecte Soufflot ; le sculpteur Falconet ; M. de Caylus, archéologue distingué et presque « surintendant des beaux-arts », etc. Le niêj::<Êi:iîdi, elle recevait les littérateurs et les savants, tous ceux dont nous .allons citer les noms à propos de YEncyclopédie. — Parmi les étrangers qu'elle attira chez elle, on peut citer : l'abbé Galiani, que nous retrouverons aussi chez Mme du Deffand, secrétaire de l^^bas^adede Naples à Paris, un des esprits les plus peuSTantsoe^e temps, et qui, renvoyé dans son pays, échangea les plus spirituelles lettres avec ses anciens amis de la capitale ; Horace Walpole, qui fut également chj^e^tpar" Mme du Deffand ; l'historien anglais Gibbon, etc. Elle hébergea le jeune prince Stanislas-Auguste Poniatow^ski et le soigna comme une « maman ». Quand Stanislas fut élu roi de Pologne, en 1764, Mme Geoffrin fit le voyage de Varsovie, et ses lettres nous la montrent ravie de l'accueil qui l'y attendait. Elle fut également reçue à Vienne par Joseph 11 et Marie-Thérèse. Leur fille, Marie-Antoinette, devenue reine de France, ne l'oublia pas, et Mme Geoffrin, que jusqu'à cette époque la cour avait voulu ignorer, lui fut présentée.
Très favorable au mouvement philosophique, au point
^clopédie, mais très prudente, Mine Geoffrin s'ingéniait à mettre de l'unité et de la modération dans les conversations de ses hôtes. Quelqu'un allait-il trop loin, elle Tar rêtait par un : Voilà qui est hien^ et l'on causait d'autre
une forte somme YEncy-
L\ UTTÉRATtîRE FRANÇAISE
chose. — Les lettrés à Stanislas sont un témoignage curieux
de ce mélange de hardiesse et de timidité (1).
Mme du DefFand (IGOT-flSO). — Voilà une femme qui s'esi-^nnuyée toute sa vie, et qui était la plus spirituelle de son temps, dont la correspondance se lit encore avec le plus vif intérêt, et dont le salon réunit, entre 1740 et 4780, tous les hommes illustres. Etablie d'abord rue de Beaune, puis rue Saint-Dominique, Mme du Deffand ne fit pas de son salon une « boutique de philosophes » ; mais elle admit, parmi les gens de son monde, quelques grands écrivains et savants. C'est ainsi que Fontenelle, Montesquieu, le président Ilénault, Marmontel, Turgot, Condorcet, La Harpe, Sedaine, Marlyaux fréquentèrent chez elle. D'Alembert, eheore jeune, mais déjà illustre géomètre, lui inspira une sorte de passion ; c'est Mme du Deffand qui le fit recevoir à l'Académie française.
Devenue aveugle, en 1752, Mme d.u Deffand avait pris pour lectrice Mlle de Lespinasse. Nous allons voir que celle-ci lui enleva une partie de ses habitués, et surtout d'Alembert. Sur la fin de sa vie, de plus en plus, elle se défia des « gens de lettres ». Elle s'engoua d'une tendresse passionnée pour la jeune duchesse de Choiseul et pour Horace Walpole.
/ Sa correspondance, très considérable, nous révèle d'abord son incurable ennui, puis des goûts littéraires très originaux (voir sa lettre sur Shakespeare) (2), ses jugements également très personnels sur les plus illustres de ses contemporains, tels que J.-J. Rousseau (3), et aussi l'évolution d'une ame qui passe de la sécheresse critique à la sensibilité exaltée. Par là, Mme du Deffand représente
' en perfection les deux époques du dix-huitième siècle (4). Mlle de Lespmasse (1732-1776). — xNous avons dit que Mme du Deffand, devenue aveugle, prit pour « demoi-
(1) Voir les lettres de Mme Geoffrin citées par M. Lanson iCfioix de lellres du dix-hailième siècle, (). 414), en particulier : Sur la slahie de Vollaire.
(2) Citée par M. G. Lanson, p. 3S9.
(3) Jd.. i>. 893.
(4) Sur le salon de Mme du Deffand, voir Hi.XRi Lion, le Pré>;idcnl llcnaull, Pion, 1903. (1- partie, ch. 2 à r>).
LES SALONS, — L'ENCVCLOPÉDIE. «~ BtJFFON 61.3
selle de compagnie» Mlle de Lespinasse. Celle-ci ne farda pas a acquérir dans le salon de la rue Saint-Dominique «ne grande influence. Charmés de son intelligence et dé sa l.berté d'esprit, les habitués de Mme du Deffand s'arrêtaient longuement à causer avec Mlle de Lespinassc dans son appartement, avant d'entrer dans le salon de la ma"! tresse du logis. Pendant quelque temps, Mme du Deffand n en sut rien ; car elle faisait du jour la nuit, et dormait fusque vers les 4 heures du soir. Quand elle s'en aperçut elle chassa impitoyablement sa lectrice, qui alla s'établir un peu plus loin, dans la même rue, entraînant avec elle d'AIem-
(Wi) fur n^!?'1 -r salon iilbi) hit plus philosophique que l'autre. Les encycloDédistes s'y sentirent plus à l'aise, et Mlle de Lespinasse n avait aucun préjugé. « D'AIembert y domine et nar d-Alembert l'esprit de coterie le plus étLt. L^s circons tances dans lesquelles était né le salon de Mlle de Lespuiasse faisaient d'elle la muse de ÏEnci/clopédie de Ta philosophie militante (1). » 'opeaie, ae la
Il faut citer encore le sjilon de d'HoLBAcn (+ m<)] d^HELVKTius (i- 1771), tous diux « synagogues de 1 éS phdosophique >> selon l'expression de Grfmm ; Mme iJei! vehus, quand elle eut perdu son- mari, en 177 continua a recevoir, dans sa maison d'Auteuil, les philosophes de 1 école encyclopéd que (2) • — le snlnn <i,> m ïl /■h ^10|A^ ninc .v,^-!' - • salon de Mme Necker
(t 1794 , plus modère, mais cependant à l'avant-garde du progrès; -celui de Mme o'Ep,^ay (f 1783) où (h^mm enait la môme place qiird^Alembert dans celui dé M lie Lespinasse, etc. 'uciuueae
Influence littéraire et philosophique des salons - Dans une société où l'esprit mène à tout, les coter.es de saloL devaient cire toutes puissantes. Des renomméc^litté'Îre' qui nous paraissent aujourd'hui presque inexplicables se sont faites^ dans les salons du dix-lndtième slcle Le médiocre Marmontel, l'insipide Saint-Lambert ïemnha tique Ihomas, le versificateur Delille, et bîen d'auhes"
(2) Voir À. GuiLLOis, le Salon de Mme Hchéliu,. Vnn^. f.évy.
LA Î.ITTÉRATURE FRANÇAISE
sont des produits de ce genre. Ils savaient causer, ils savaient lire leurs œuvres. D'autres, comme Duclos, Rivarol, Ghamfort, Suard, Garât, le prince de Ligne, qui sont gens d'esprit et de savoir, ont eu, de leur vivant, une importance bien supérieure à celle de certains écrivains de génie; ils étaient les arbitres du goût, et leur esprit les faisait rechercher ou craindre de tous. Les salons divers se disputaient les places à l'Académie française. Chaque salon eut son académicien ; et ce ne fut plus, pour être des Quarante, qu'une lutte d'influences mondaines et féminines. Ajoutons que la littérature la plus sérieuse subit cet esprit de légèreté et de préciosité. Si Montesquieu a fait de « l'esprit sur les lois », c'est parce qu'il voulait, c'est parce qu'il étail obligé de plaire à la société et aux salons de son temps. Rousseau^échappe à cette tutelle; il a assez de génie et TTelôquerice pour dédargiief cês suffrages et s'imposer par la contradiction. Et il est heureux que Voltaire ait vécu à Cirey et à Ferney : trop désireux de charmer, il eût perdu dans les salons la meilleure partie de son naturel.
La philosophie, depuis qu'elle était devenue une sorte d'épicurisme élégant, depuis qu'elle niait la métaphysique et la morale, pour ne plus travailler qu'à rame7for«f/o;z de la vie par le progrès, trouvait dans la conversation mondaine sônTéiTain Te plus favorable. L'art de badiner sur les choses graves, de s'arrêter aux apparences, de battre en brèche les traditions et les institutions, sans jamais se préoccuper de la façon dont on les remplacera, est né et îs'est développé dans les salons. C'est là que la noblesse française s'est amusée, en compagnie des « gens de lettres », à se railler elle-même, à perdre son loyalisme et sa foi, sans abandonner ses privilèges ni ses vices.