I. — Biographie
seair^".''^ la jeunesse (1712-174^). La famille Rous-
lSo 'norf"'r '"^'-''t--''*^^"" '^^''^'^^ à Genève ve. s ava?t' nh f l persécution contre les protestants, et y ava.t obtenu le droit de cilê. Le père de Jean-Jacques!
Isaac Rousseau, était un homme intelligent, mais de caractère aventureux, sans moralité ni bon sens. Il avait d'abord cherché fortune à Constantinople, puis était revenu s'établir dans sa ville natale, comme horloger. Sa mère, d'une famille de pasteurs, les Bernard, était, paraîtil, assez coquette ; d ailleurs, elle ne put élever Jean- Jacques dont la naissance lui coûta la vie. Un frère auié de Jean-Jacques, absolument indocile, disparut et ne doima jamais de ses nouvelles. Sans exagérer les influences héréditaires, on peut observer ici que Tenfant trouvait dans sa famille tout autre chose que des traditions de stabilité, de méthode et de vertu. Voltaire, du moins, tenait de son père, le notaire, le sens des choses pratiques et l'art « d'administrer sa vie ».
L'éducation vint contribuer, elle aussi, et plus encore, à pervertir le petit Rousseau. L'horloger le confia d'abord à une de ses tantes, puis se chargea de le former luimême, en lui donnant à hre des romans et les Vies de Plutarque. Parfois, le père et le fils lisaient ensemble toute la nuit ; à l'aurore, le père disait : « Je suis plus enfant que toi... Allons nous coucher. » Quand Jean-Jacques eut dix ans, Isaac Rousseau fut forcé de quitter Genève, et laissa son fils à son oncle, M. Bernard, qui le mit en pension à Bossey, chez le pasteur Lambercier, où il resta deux ans, mieux Jrrigé^ mais peut-être trop tard.
Jean-Jacques, revenu à Genève, fut placé comme apprenti chez un graveur. Mais il était paresseux, il allait vagabonder aux environs de la ville, et oubliait souvent l'heure où l'on fermait les portes de la cité de Calvin. Un soir,iln"osa plus s'exposer au châtiment qui fattendait pour son retard, et il s'enfuit à Confignon, village catholique, à deux lieues de Genève. Le curé, chez qui il se présenta comme désireux de changer de religion, f envoya à J^Ime de Warens, qui habitait Annecy et qui travaillait avec zèle aliTcbnversion des jeunes protestants. Celle-ci l'adressa à l'hospice des catéchumènes de Turin. Après quatre mois, le nouveau catholique sortit de cet hospice, et dut chercher à gagner sa vie. Il fut laquais.
Nous ne pouvons, dans une biographie réduite, suivre toutes les pérégrinations de Rousseau, à Lyon, eu com-
JEAN-JACQUES ROUSSEAU g29
^ pagnie d'un musicien; à FriboLiro-. à PonA,.. ' i
sa famille ; à Berne e aillenr^ o'' ' Genève ou il revoit
Jacques relait a pied et sans ressources le chemin nui lo sépare de sa protectrice et il «'inctnii^ ^ qui le
Mme de Wiren« à rhô i' - installe de nouveau chez lime ae waiens, a Chambery, cette fois; puis à la miison , le campagne des Charmettes. C'est aux CharmeUes ouï Jean-Jacques apprend à\onnaître et à aimer la naLI-e c est la qu 11 continue à.iire et à rêver, et qu'il acauTert' cette puissance cette intensité de^sensatiJn qui Xai être le propre de son génie et désorienter son^ex sfence Car, pour son malheur, il vit toujours dans uT mTe^i romanesque où les notions les plus élémentaîres du vra^ et du taux, du bien et du mal, sont naiverrj tnlonZs
ChîrïSt Ên S"'" r P?^-^" ^^"J'^"'-^ s'oubïL aux i^narmeltes. En i /40, - il avait vingt-huit ans, - il accents
une place de précepteur à Lyon, chez M. de Mably (frère du ce ebre philosophe Condillac). Mais il fut raLS éducateur, et revint encore au bout d'un an aux Char me tes, pour y faire seulement un court séjournes te' 1741, qu 11 abandonne, pour ne plus les revo r, la Savo e et Mme de Warens.Il se rend à Paris, avec quinze louil dan. > sa poche et un nouveau système de natation musicale quil veut présenter à l'Académie des sciences el mS espère exploiter avec de larges bénéfices ^
Séjour à Paris et à l'Ermitage (1741-1757). - H ne faut oas se hgurer Jean-Jacques, au moment où l arrive à PaHs Travei^ rT i'' '""'^^^^^ misanthrope de V^ I
lusî^ns r^Ioîû P'^'" d'ambiUon et d il-
lusions, résolu a se pousser par tous les moyens etr qui ne dédaignait point d'aller solliciter touteTsorS protecteurs. Les espérances qu'il fondait su son'y terne
avait fait la connaissance de Fontenelle, de Diderot de ' la marquise de Broglie, de Mme Dupin, femme duTer^ier ^ gênerai et belle-mère de M. de Franci^^il. Mme de fiSe e nt accepter par M. de Montaigu, qui parla t nlr i f
a\\mutf d'I^-i^" ^^^"^ -ê^def lt^^nTu/l^rt aventures de Jean-Jacques. Incapable de vivre avec les
TA LITTl^RATIinE FRANÇAISE
grands, envers lesquels il était toujours plat ou insoient, il se brouilla av^c l'ambassadeur ; au bout dim an, il était de retour à Paris.
Il songe alors sérieusement à tii^r parti de ses connaissances musicales. Il compose les paroles et la musique d'un opéra, les Muses galantes^ que le financier La Popelinière fait exécuter chez lui. Le duc de Richelieu, séduit par cette musique, charge Rousseau de remanier un i opéra de Rameau. Francueil et Mme Dupin, dont il était devenu le secrétaire, le présentent chez Mme d'Épinay. C'est le moment mondain de son existence. Il est très choyé dans cette société, dont il ne songe pas encore à dénoncer la corruption ; on le trouve intéressant jusqu'en ses bizarreries. A cette époque, il contracte avec une servante d'auberge, Thérèse Levasseur, un mariage équivoque qui fit le tourment de sa vie. De cette union, il eut cinq enfants, qu'il abandonna successivement à l'hôpital des Enfants-Trouvés. On pourrait taire de pareilles hontes, si ce n'était un devoir de signaler ces contradictions déplorables entre la conduite de l'homme et les déclamations du philosophe (1).
Nous avons dit que Rousseau s'était lié avec Diderot, qui commençait à préparer l'Encyclopédie et à enrôler des collaborateurs, et qui chargea Rousseau des articles de musique. Celui-ci, allant rendre visite à Diderot alors enfermé à Vincénnes, pendant l'été de 1749, lut en chemin, dans le journal le Mercurey le sujet proposé par l'Académie de Dijon {Si le rélablissemenî des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs). Rousseau, à l'en croire, fut pris d'une sorte d'éblouissement et de ravissement, pendant lequel, gisant sous un arbre, il découvrit les principes de sa philosophie, et improvisa intérieurement son Discours. A en croire au contraire Diderot, c'est lui qui aurait conseillé à Rousseau de prendre le sujet par le paradoxe. Quoi qu'il en soit, Rousseau, en i'SQ, remporta le prix proposé par l'Académie de Dijon, et son Discours, aussitôt public, lui donna la gloire.
(1) Voir, sur ce sujet, la notice de M.Brunel, en tète des Exrtraits de J.-J> Rousseau, Hachette, p. xxni.
^ÈAN-JACQUES ROUSSEAU
Jeaii-Jacqiies, po,ur se mettre d'accord aveC^ui-même) renonça à son emploi chez Mme Dupin, et se logea dans une mansarde, où il gagna sa vie à copier de la musique. Le monde qu'il avait fui l'y poursuivit ; ce fut la mode de donner de Fouvrage à ce copiste. Une autre gloire lui vint Son opéra du Devin du village, joué à Fontainebleau, devant la cour, en 1752, puis à l'Opéra, eut le plus vif succès. Rousseau aurait pu en profiter, pour se laisser présenter au roi et obtenir une pension. Il se retrancha derrière ses principes, et resta chez lui. Cependant, il désirait depuis longtemps se réconcilier avec ses concitoyens de Genève. En 1754, il fit un voyage dans sa ville natale, y fut reçu comme un grand homme, et admis, sans cérémonie, à faire de nouveau profession de calvinisme.
L'Àcadémie de Dijon proposa, pour 4755, un sujet qui devait tenter Rousseau, sur V Origine de rinégalilé parmi les hommes. Cette fois, il n'obtint pas le prix ; mais son Discours imprimé n'eut pas moins de succès que le précédent. Rousseau le dédia à sa ville natale, et peut-être s'y ''fût-il établi, si précisément, en cette année 1756, Voltaire ne se fût installé aux Délices. Il accepta donc, de Mme d'Épi- My, un pavillon situé dans la forêt de Montmorency,* rEfmitage, non loin du château de la Chevrette. Dans cette retraite champêtre, il devait passer d'heureux jours, et bien remplis. 11 y trouvait la nature, la paix, la sécurité matérielle. Il y commença ses plus importants ouvrages, VEmile et la Nouvelle Héloïse. Mais son humeur devenait ombrageuse ; il était malade, et ses maux physiques exaspéraient sa sensibilité. Ses amis, Grimm et Duclos, le^trahissaient auprès de Mme d'Epinay y-l^pBvii ées phi- Tosophes, en général, se sentait en opposition avec lui, et l'attaquait sourdement. Thérèse Levasseur et sa mère, qui ne pouvaient souffrir la campagne, faisaient tous leurs efforts pour brouiller Rousseau avec Mme d'Épinay. Enfin, le malheureux Jean-Jacques s'était pris d'une belle passion pour Mme d'Houdetot, belle-sœur de Mme d'Épinay, et il devenait pour la famille un personnage importun et indiscret. La brouille était dans l'air ; elle éclata définitive, après plusieurs disputes et raccommodements, à l'occasion d'un voyage de Mme d'Épinay à Genève. Celle-ci
crut lui faire plaisir en lui demandant de l'accompagner; Rousseau n'y vit qu'un ordre humiliant, et refusa, comme lui seul savait le faire, de la façon la plus offensante. Mme d'Épinay, sur les instances de Grimm, qui semble avoir joué en toutes ces affaires un rôle de mouchard^ pria Rousseau de quitter l'Ermitage (décembre 1757).
A Montmorency (1757-1762). — Jean-Jaoques s'installa au village de Montmorency, dans une petite maison fort modeste. C'est là qu'il composa sa Lettre à cT Alemberl sur les spectacles. 11 n'y bouda pas longtemps. Le maréchal et la maréchale de Luxembourg, seigneurs de Montmorency, lui firent des avances si délicates et si intelligentes, qu'il se mit à fréquenter le château, et à y lier connaissance avec une société bien supérieure parle rang et par l'esprit à celle de Mme d'Épinay, Il consentit même, en 1759, à accepter l'hospitalité dans un pavillon du château, mais sans prendre aucun engagement. Il restait susceptible et parfois impoli. Il fallut tout le tact de ses hôtes exquis pour éviter la rupture. Alors, il acheva la Nouvelle Héloïse, qui parut en 1761 ; la même année, il fît imprimer en Hollande le Contrai social. L'Émile, à son tour, était prêt ' en 1762; grâce à M. de Malesherbes, l'ouvrage put être publié à Pariis. Mais a peine eut-îl paru, que le Parlement condamna le livre ^ être brûlé, et requit l'emprisonnement de l'auteur. Rousseau, prévenu à temps, quitta Montmo> rency dans une chaise de poste du maréchal, et se dirigea vers la Suisse. '
Rousseau de 1762 à 1770. — Alors commence pour le , malheureux Rousseau une série de déplacements, dont il a rejeté la responsabilité sur ses ennemis, mais où il faut voir surtout l'effet de son humeur maladive, et, pour dire le vrai mot, de sa folie. Il réside d'abord ^ Yverdun, dans le canton de Vaud, puis à Moti^'s, dans rê"TâPfravers, sur un territoire appartenaïit au roi de Prusse : là il reste deux ans, s'habille en Arménien, écrit sa Lettre à M, de Beaiimont, archevêque de Paris, qui avait condamné VEniile dans un de ses mandements, et fait de la botani(|ue. Mais il a des démêlés avec le consistoire de Genève, publie ses Lettres de la Montagne^ et est obligé de
JÉAN-JACOUES ROUSSEAU
qniltor Motiers, où la population lui est devenue hostile (17(i4j, !1 se réfugie pour quekjucs mois dans l ile Saint- Pierre, sur le lae de Bienne ; il y éprouve im calme réparateur. 11 en est encore chassé. Tenté d'abord de se rendre en Prusse, il préfère accepter les offres du philosophe anglais David Hume, et, après avoir traversé Paris où il se promène en costume d'Arménien, il s'embarque pour l'Angleterre (1766). Là il ne tarde pas à se ^ brouiller avec Hume, en qui il ne voit plus qu'un persécuteur. Et, le i*'^ mai 1767, il quitte l'Angleterre. On le retrouve au château de Trye, en Normandie, chez lé^ prince de Gonti, puis à Lyon, puis à Mônquin, en Dauphiné. Enfin, en 1770, il revient à Paris.
Les dernières années et la mort (1770-1778). — Rousseau s'installe alors dans une maison de la rue Plâtrière, rue qui porte aujourd'hui son nom. H y reprend son métier de copiste de musique. Il aime à faire de longues excursions à pied, aux environs de Paris. Il s'occupe de continuer ses Confessions, et il écrit les RêvePies d'un promeneur solitaire.
Il eut, dans ses dernières années, de nouveaux amis et surtout de nouvelles adoratrices ; mais, plus que jamais, le délire de la persécution l'avait repris, et sa santé était gravement compromise. Un de ses admirateurs, M. de Girardin, l'emmena, le 20 mai 1778, dans son château d'Ermenonville. G'est là qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie, le !2 juillet. 11 avait exprimé le vœu, quelques jours auparavant, d'être enterré dans l'île des Peupliers, au milieu du parc de ce château. M, de Girardin l'exauça. Sa tombe rustique devint un but de pèlerinage pour tous ceux qui l'aimaient, et qui, n'ayant plus à souffrir de sa bizarre humeur, commencèrent à le plaindre et à l'admirer. En 1794, ses restes furent exhumés et portés au Panthéon, à côté de ceux de Voltaire. Une enquête récente a démontré que les tombeaux de ces deux grands hommes n'avaient jamais été profanés, comme on l'a cru longtemps, en 1814. Les deux cercueils sont intacts.