‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 168 sur 281 · II. — L'œuvre de Rousseau · texte numérisé non relu

II. — L'œuvre de Rousseau

Le Discours sur les sciences et les arts (1750). - Nous venons de rappeler dans quelles circonstance«5 ce Discours fut écrit. Si vraiment c'est Diderot, l'homme de tous les paradoxes, qui a fourni celui-là à Rousseau, il n'a fait lui révéler des principes auxquels Rousseau iillait consacrer tous ses ouvrages et sacrifier sa vie. A noter que Jean-Jacques, quand il écrit cette œuvre de début, a trente-sept ans; il est rare qu'un génie se révèle si tardivement. Le Discours (il faut" prendre encore ce mot dans son sens latin, discursus, exposé, dissertation) se compose de deux parties : la première est un exposé historique, une suite d'exemples tirés de Sparte, d'Athènes, de Rome (ici se place la prosopopée de Fabricius) et des États modernes; la seconde est l'explication théorique et philosophique de cette loi constatée par l'histoire : les lettres et les sciences corrompent les mœurs. Toute science, tout art, est né, dit-il, d'un vice correspondant : l'astronomie, de la superstition; l'éloquence, du mensonge, etc. Les artistes et les savants sont des oisifs. La lecture amollit le courage, pervertit rima<gination. Ce n'est pas que Rousseau veuille ramener l'humanité à la barbarie. Il rend hommage aux grands génies, et surtout il juge que, dans l'état actuel de la société, les lettres et les sciences sont devenues nécessaires. Mais il engage la majorité des hommes à se défier de cette séduction, et il leur conseille de chercher à bien faire plutôt qu'à bien dire. — D'ailleurs, pour juger exactement de la thèse de Rousseau, dégagée de l'enthousiasme trop oratoire de cette œuvre académique, écrite en un style qui dépasse souvent sa pensée, il faut y joindre sa Réponse au roi Sta^ nislas, et sa préface de Narcisse.

Le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1755). — Cette fois, ce n'est plus une « déclamation », mais un ouvrage raisonné et vraiment philosophique. On sent que Jean-Jacques, désormais célèbre, ne se soucie plus d'arracher un vote à des académiciens de province, mais qu'il écrit pour exprimer sa pensée. Rousseau commence par tracer un tableau « idyllique » de l'homme primitif, « à l'état de nature », être simple, robuste, n'ayant que des instincts, indépendant et heureux, jouissant de sa force et Ta tempérant par la pitié. Mais le sentiment de perfectibilité gâte tout. Les hommes s'associent, forÏTient des familles, construisent des huttes, se disent maîtres du terrain qu'ils cultivent; de là les jalousies, les rivalités..

JÈÀN-^ACQUES ROUSSEAU

l'anarchie. Alors, les plus riches, les plus forts, les plus intelligents se liguent contre les pauvres et les faibles. Les inégalités une fois créées, elles sont consacrées par le telîïps, par Fusage, par le désir de conserver son bien et son rang. — Ce discours est le premier manifeste, parmi les modernes, de la théorie communiste. Rousseau soulève le faible contre l'oppresseùF, Te Sujet contre le despote, et celui qui n'a rien contre celui qui possède. Et ceJa, non pas au nom de la morale et de la charité, qui réclament en effet une plus juste répartition des biens et Tégalité des hommes devant la loi, mais par suite d'un raisonnement sophistique fondé sur une vision de son imagination exaltée.

La Lettre sur les spectacles (1758). — D'Alembert avait écrit pour VEncyclopédie l'article Genève, inspiré, nous l'avons dit, par Voltaire alors installé aux Délices. Il y félicitait d'abord les pasteurs de Genève de réduire leur religion à la simple morale et de ne s'attacher à aucun dogme. Or, il ne faut pas oublier que ces dogmes, les pasteurs les enseignaient en chaire, et les imposaient à leurs fidèles. C'était donc leur faire un singulier compliment ! En second lieu, d'Alembert demandait qu'on établît un théâtre à Genève, où, depuis Calvin, les représentations dramatiques étaient interdites. — Sur le premier point, Rousseau est bref. Il se contente de faire sentir à d'Alembert son manque de tact. « Monsieur, dit-il, jugeons des actions des hommes, et laissons Dieu juge de leur foi. » — Il se hâte de passer au second point, le théâtre. La thèse est très simple et très logique : Rousseau considère d'abord le théâtre en soi, et l'influence qu'exercent sur les sentiments des spectateurs les tragédies ou les comédies ; puis il examine le théâtre comme institution locale, dans les effets qu'il produit sur le luxe et sur les mœurs ; enfin, il applique particulièrement à Genève les conclusions précédentes. — Le premier point de la Lettre peut être comparé à tout ce que les moralistes ont écrit contre le théâtre, en particulier aux Maximes de Bossuet sur la comédie. Rousseau accuse la tragédie de flatter et d'excitexuiQS passions, la CQmédie de développer en nous le sens du ridicule, qui est un vice dia coeur. 11 choisit bien ses éxempïès, moins en critique qu'en sophiste, il faut l'avouer : des tragédies de Crébillon, comme Calitina et Atrée, — de Voltaire, Maliomet, — de Corneille, Médée, — de Racine, Plièdre; il y ajoute un peu plus loin Bérénice et Zaïre, comme propres à disposejUe§,Jj]S:es aux f^^^ de l'amour. Il néglige tous les chefs-d'œuvre cfê Corneille. Dans la comédie, il reproche à Regnard de nous faire applaudir des friponneries {le Légataire universel), mais il s'en prend à Molière

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surtout, et particulièrement, au Misanthrope, Il construit là des- ^ sus un syllogisme : Alceste est vertueux; or, on rit d'Alceste; \ donc, on rit de la vertu. Ce syllogisme est facile à réfuter, puisqu'il est certain que si Ton rit d'Alceste, ce n'est pas d'Alceste vertueux. L'intérêt de ce passage, d'ailleurs si brillant, est dans l'accent personnel que l'on y sent. Alceste, c'est Jean-Jacques. Philinte, c'est Grimm, c'est Voltaire, ou tel autre ennemi de Jean-Jacques. Ajoutons que cette interprétation du Misanthrope a inspiré au triste Fabre d'Églantine son Philinîe de Molière. Il faut bien avouer, toutefois, que Rousseau n'a pas tout à fait tort d'accuser Molière de nous faire rire aux dépens des bonnêtes gens; mais nous avons dit plus haut que cette tactique peut s'expliquer. - Dans la seconde partie, Rousseau est sévère pour les acteurs. Il partage et exagère les préjugés de son temps; il estime que les mœurs des Genevois seraient mises en péril par la présence de comédiens. Ce qui peut être toléré dans une ville comme Paris, serait perni- / cieux à Genève. Pour forcer sa thèse, afin de la faire mieux ! saisir, il se demande ce que deviendraient, par exemple, les heureux et vertueux Montagnons (qui habitaient les environs de Neufchâtel), dont la vie simple, laborieuse, patriarcale, lui insi pire quelques pages ravissantes, si l'on établissait chez eux \ un théâtre. — Il précise davantage dans la troisième partie, et étudie les effets probables du théàlrc sur les Genevois, au point de vue des relations de famille, de la richesse, et des mœurs. Faut-il donc, se demande-t-il en terminant, refuser toute dis- ,4raction à un peuple ? Non. Mais ces divertissements seront des (fêtes civiles ou mihtaires, des bals champêtres où les jeunes î gens à marier dansent sous les yeux attendris de leurs parents, ides cérémonies où Ton couronnerait la jeune fille la plus ver- Uueuse. C'est sur un ton d'éloquence émue que Rousseau acheva *sa lettre.

La Nouvelle Héloïse (17G1). - L'héroïne du roman, Julie d'Étanges, aime son précepteur, Saint-Preux. Mais Julie est obligée d'épouser M. de Volmar. Elle souffre de cet amour ancien, tout en remplissant très strictement ses devoirs de femme et de mère. Son mari, à qui elle avoue sa passion pour Saint-Preux, rappelle celui-ci qui s'était mis à voyager pour oublier Julie, et 1 installe dans sa maison, pour bien marquer sa confiance dans la vertu de sa femme et de son ami. Julie meurt bientôt, d'une maladie qu'elle a contractée en sauvant un de ses enfants. — Ce roman est écrit sous forme de lettres, lettres de Saint-Preux à Julie, de Julie à Saint-Preux, de Claire d'Orbe à J'die sa cousine, de mylord Edouard Boston

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