‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 170 sur 281 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

ouvrages (et c'est là, en général, l'inconvénient des Lettres de tous ces écrivains personnels); et surtout parce que Rousseau n'écrit guère de premier jet ; il médite, il retouche. Aussi ses plus belles lettres sont-elles de véritables ouvrages : les Lettres a M. de Malesherbes, par exemple, où il explique son caractère et son génie, admirable complément des Confessions : on la Lettre a Voltaire sur la Providence, chapitre de philosophie.

La philosophie de Rousseau. — Par l'analyse des ouvrages on a déjà pu juger à quel point la philosophie de Rousseau différait de celle des encyclopédistes et de Voltaire Resumons-la en quelques mots : 1^ Elle est fondée sur le sentiment. Rousseau s'adresse de nouveau à ces « raisons du cœur que la raison ne connaît pas », abandonnées et raillées par le dix-huitième siècle. - 2'> Rousseau constate, comme Pascal, que l'homme est mauvais. Mais tandis que Pascal attribuait cette malignité au péché originel, et croyait que la grâce seule peut nous sauver, Rousseau, qui est sur ce point antichrétien, croit l'homme bon par nature, et corrompu par la société. — 3« Aussi se sépare-t-il radicalement de Voltaire, en ce qu'il ne croit pas a l'efficacité du progrès, surtout du progrès matériel tel que l'entend le philosophe de Ferney. Ce luxe, ces arts, ces sciences, iLJes maudit ; il voudrait ramener 1 homme non pas à l'état sauvage, mais à la vie simple et naturelle. — 4'^ Son déisme est plus profond et plus conséquent que celui de Voltaire. 11 ne se permet jamais de sarcasmes à l'égard du christianisme, en qui il reconnaît la forme la plus haute, sinon exclusive, de la religiosité chez les modernes. 11 sent Dieu par le cœur, et il v ramène par le sentiment.

Bref, malgré la part d'erreurs et de contradictions que renterme cette philosophie, on ne peut s'empêcher d'éprouver de la sympathie et du respect pour l'homme qui Ta exposée avec tant d'éloquence et défendue contre tant a ennemis.

Le style de Rousseau. - Ce n'est plus la clarté de Voltaire ; mais ce n'est pas non plus sa sécheresse élégante. Rousseau écrit dans une langue mêlée, inégale ; sa syntaxe est souvent lourde et pénible ; sa phrase sent la rhétorique, la déclamation, l'^in^hgs^ Mais il a fait rentrer Des Granges. - Littérature. * 21

LA LITTÉRATURE FRANÇALSE

dans notre littérature Vélagumce ,ei le pittoresque.. Lisez à haute voix la prosopopée de Fabricius/la seconde partie du Discours sur Vinégalitê, la profession de foi du vicaire savoyard, les lettres à M. de Malesherbes : quelle harmonie, quelle ampleur, quel rythme ! Lisez la promenade sur le lac {Nouvelle Héloîse), les vendanges à Clarens [id.), le lever du soleil {Émite), les voyages à pied (Émile),le plan de vie pour un homme riche (Émile), et surtout, dans les Confessions, le séjour aux Charmettes, ' les promenades dans la forêt de Montmorency, la description de l'île de Bienne : quel charme et quelle vérité ! quelle variété dans la couleur! quelle fraîcheur et quel sens du mystère! Rousseau nous a rendu une âme pour sentir et dès yeux pour voir.

Ainsi, novateur hardi en politique, réformateur en pédagogie, « inventeur » de la littérature personnelle, où le moi s'étale et s'exaspère, profondément, religieux, sentimental, éloquent, pittoresque, — Rousseau devait exercer une influence prodigieuse. Il est vraiment notre ancêtre. Et Gœthe avait raison de dire : « Avec Voltaire, c'est un monde qui finit; avec Rousseau, c'est un monde qui commence. »

m. — Bernardin de Saint-Pierre (1737-181/4)

Vie. — Rernardin de Saint^Pierre, né au Havre, fut successivement officier, ingénieur, puis simple voyageur. Ses fonctions, ou son caprice, lui firent visiter les pays les plus divers, la Russie, l'Allemagne, l'île de Malte, Lîle de France; il connut ainsi des régions très opposées, et comme il avait lœil d'un observateur et d'un artiste, il rapporta de ses voyages moins des remarques sur les mœurs, comme un Montaigne ou un Montesquieu, que des esquisses ou des croquis d'après nature. En 1771, il se lia avec Rousseau, dont il devint le disciple préféré. Sous la Révohition, il fut intendant du Jardin des Phinles et membre de l'Institut; l'Empire le combla de faveurs et de pensions. C'était un égoïste, et presque un « faux bonhomme : ses romans idylliques pouiiraient donner de lui une idée très inexacte. A soixante-trois ans, il se

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remaria avec une toute jeune fille, qui devint, après sa mort, Mme Aimé-Martin. De là le culte attendri et un peu ridicule que ce critique avait voué à sa mémoire.

Œuvres. - Il publia d'abord, en 1773, le Voilage à File de France, sous forme de lettres ; son talent descriptif s'y annonce. — Puis, les Éludes de la nalure (1784) où il développe contre les athées les preuves de l'existence de Dieu tirées du monde extérieur. La thèse y est parfois très faible ; Bernardin n'est pas un philosophe : mais la plu part des tableaux ont de la précision, de la couleur et du relief. Il est difficile de voir, d'un œil plus exercé et dIus sur, les formes et les nuances des choses. — En 1787 Paul et Virginie, idylle dont l'action et les caractères sont'aussi vrais et aussi touchants, que le cadre en est magniflaue et réel Cette action se réduit, comme dans presque tous les chefs-d œuvre, à presque rien : deux enfants, qui vivent ensemble depuis le berceau, s'aiment ; après une sépara^ tion, ils vont se revoir et s'épouser, quand une catastrophe anéantit leur bonheur. Rien que de simple et de naturel dans le sentiment. Aucune fadeur, aucune déclamation Mais la partie immortelle de ce roman, c'est plutôt la 1 artie descriptive; comme en un tableau de maître rien ny a vieilli Le succès de Paul el Virginie fut immédiat universel, et aucune révolution littéraire ne l'a amoindri' - Bernardin donna ensuite la Chaumière indienne (1790) et les Harmonies de la nalure (1796). - On a oublié les œuvres

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L'auteur des Éludes et de Paul et Virginie est, dans la description de la nature, plus varié que Rousseaï U ajoute, au domaine assez restreint de la Suisse et dé la France, les beautés nouvelles des mers et des pays tropicaux. Mais il reste objectif. C'est en quoi bien au^i annonce Chateaubriand, il n'est pas, au mêm^ titre que Rousseau, un ancêtre du romantisme. ^

BIBLIOGRAPHIE

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— Extraits de Brunel (Hachette).

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— Émile^ éditions classiques.

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Texte, J.-J. Rousseau et les Origines du cosmopolitisme littéraire

A. Chuquet, J.-J. Rousseau (Collection des grands écrivains.

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