I. — I^a trajçédîe
Nous avons vu que la reiraile de Racine, en 1677, avait laissé le champ libre à une foule de tragiques inférieurs. On a oublié leurs œuvres, applaudies par le public du temps. Il faut cependant citer les principaux succès, entre Racine et Crébillon : le Tirîdale de Campistron (1691), la Médée de Longepierre (1694), le Manliiis de La Fosse (1698), VAmasis de Lagrange-Chancel (1701).
Crébillon (1675-1762). — Ce fut un original, dans sa vie privée, que Prosper Jolyot de Crébillon. On le trouvait logé au grenier, au milieu d'animaux favoris, et fumant la pipe. C'est là qu'il composait, de tête, sans en écrire un vers, ses tragédies. Le cinquième acte terminé, il demandait une audition aux comédiens, leur récitait sa pièce, et, si cette pièce n'était pas reçue, se gardait bien de l'écrire. Devenu censeur royal, et chargé d'examiner les ouvrages de ses confrères, il se montra toujours, même envers l'irascible Voltaire, d'une parfaite équité. La cour finit par le protéger et fît imprimer royalement ses œuvres.
On attribue à Crébillon ce mot : « Corneille a pris la terre ; Racine, le ciel ; il me reste Venfer. » Son but est d'exciter non plus l'admiration ou la pitié, mais la terreur. Et son tort est de chercher à y parvenir aii moyen d'artifices plus romanesques et plu s mélodramatiques que vraiment tragiques.
Dans Atrée et Thyeste (1707), Crébillon reprend l'horrible suj\et bien connu : Atrée se vengeant de son frère Thyeste en lui faisant manger, dans un festin, ses propres enfants. Ici, il n'y a qu'un fils de Thyeste, Plisthène, qui est un jeune homme, et, à la fin, qu'une coupe de sang. Mais le sujet garde son horreur, et se complique d amour et de romanesque. — Élecîre (1708) est la moins compliquée m la meilleure tragédie de Crébillon. 11 atteint parfois, dans les deux derniers actes, à la force de Corneille. — Rhadamiste et Zénobie (1711) est la plus célèbre, et quelques scènes y sont très belles. Mais quel mélodrame ! Rhadamiste, fils du roi d'Arménie Pharasmane, était marié à Zénobie; pour la soustraire à la poursuite de ses ennemis, il l'a jadis
tn THEATRE AU XVm« SIECLÉ 659
poignai^ée et jetée dans le fleuve Araxe; puis, désespéré, Il est aUe se mettre au service des Romains. Ceux-ci le chargent d'une mission au-près de son père Pharasmane. Rhadamiste se rend à la cour d'Arménie, et parle au roi qui croit voir en lui un étranger. Quelle n'est pas sa surprise en apercevant une femme qui vit à la cour sous le nom d Ismenie, et qui n'est autre que Zénobie elle-même ' Scène de reconnaissance. Mais Zénobie est courtisée à la fois nar Pharasmane et par Arsame, frère de Rhadamiste; celui-ci enlevé, est poursuivi, est tué par son propre père oui le reconnaît enfin. On prévoit que Zénobie époiîsera Arsame Ce roman eut le plus grand succès. Et la pièce est restée au répertoire jusqu'en d830 . - Enfin, citons Semiramis (1717), et Catilina (1748), que Voltaire crut refaire dans sa Sémiramis et sa Borne sauvée.
Crébillon a vraiment le sens de l'horreur tragique I es situations sont d'une grandeur farouche, qui rappellent le cinquième acte de Rodogune. Son style, souvent lourd et obscur, est remarquable par sa fermeté et par sa violence.
Voltaire. - On a vu, par la biographie de Voltaire, quel était son gout pour le théâtre. De 1718 à 1778, il ne cesse à travers les occupations et les vicissitudes d'une existence fiévreuse, de composer des tragédies et même des coméaies. Uiez lui, il joue ses pièces, et il enrôle impitoyablement ses invités pour remplir des rôles. Son œuvre dramatique, très considérable, l'a fait placer par ses contemporains tout à côté de Corneille et de Racine ; plusieurs de ses pièces sont restées au répertoire jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les tragédies de Voltaire sont trop sévèrement jugées, sinon par les critiques, du moins par le public, qui ne supporte plus guère que Zaïre. . ft- ^
Indiquons les principales, puis nous chercherons dans quelle mesure Voltaire est un novateur et un précurseur des romantiqiïesT";: — —
In ifi^Q H ■ ^ ''c*' f P?n«",t le sujet traité déjà par Corneille rLhiHnn ?''"' Sophocle. 11 n'eut ni le courage ni peut-être 1 ambition de revenir à la simplicité du poète grec. Et comme
[a r.lTTÉltATURE FRANÇAISE
Cornp^llc 11 comp.iqua son action dune inlrigue daraour; ici cest Philoctetc qui est amoureux de Jocaste. On peut lire encore avec intérêt la fameuse scène de la double confidence (acte III, se IV). - Brutus (1730) est la première pièce de Voltaire ou 1 on sente 1 influence de Shakespeare. La mise en scène est plus théâtrale. Les sénateurs, « vêtus de robe rouge », des licteurs, donnent au tableau une certaine vie Le lieu de la scène change. Mais, surtout, une certaine liberté républicaine ve^ywe dans les discours des personnages. Lestyle a de la force. Cest du meilleur Voltaire. - Zaïre (1732) fut écrite dans une crise d'enthousiasme et d'inspiration. Le sujet est tire de 1 histoire des croisades, et la scène se passe à Jélusalem .Le Soudan Orosmane aime une de ses captives, Zaïre qui partage cet amour. Leur mariage est décidé. Mais, ce jourlà même, revient un jeune chevalier chrétien, Nérestan qui rapporte la rançon de plusieurs captifs chrétiens, parmi les- ■ quels se trouve le vieux Lusignan, descendant des rois de Jérusalem. Zaïre, qui ignore sa naissance, mais qui sait qu'elle est née de parents chrétiens et français, reconnaît son père en Lusignan et son frère en Nérestan. Elle leur promet de recevoir le baptême et de renoncer à l'amour d'Orosmane. Celuici, trouble par les hésitations de Zaïre qui n'ose lui apprendre la vente, se croit trahi par elle en faveur de Nérestan. Il noignarde Zaïre. Revenu de son erreur, il se tue lui-même. Cette analyse très sommaire prouve du moins que l'action de Zaïre est fondée sur les sentiments et sur les passions. Les r.éripéties en sont bien enchaînées. La situation principale, celle de la jeune fille prise entre son amour et son devoir, est vraiment d une grande beauté tragique. Le style, malgré certaines faiblesses, a une facilité et une chaleur qui se goûtent encore a la représentation, sinon à la lecture. L'influence de Shakes- Kw/f^ encore sentir ici, à la fois par des imitations
ri^lwi7,9 P""!' ^ ^"J^* - La Mort de
César (1732) est une sorte de tragédie de collège, encore inspirée par Shakespeare (la Mort de César). Elle ne comprend pa's de
Ole de femme. Le style en est ferme, comme celui de Brutus uni «Ti."^""? républicains qui y sont exprimés lui donnèreni VnÎM? i . Révolution. Au dénouement de
irX; n7,n"' "J*""'*^ •■ ^'"^ ■' ^'"^ République !
tTnnlÔ ' ^ "n".^ '""""^"^ tragédie passionnelle. Lac-
nnnfp^f '° ' ^7''' gouverneur Gusman aime une
du Potote " 1"'" *1'^P"'« à Zamore, « souverain
lom-nni ni' PO'g"arde son rival, qui lui pardonne en
d Alz e. Al ■'"'^ '^^''«'^tères de vieillards, Montèze, père UAlziie,et Alvarez, père de Gusman, donnent de la grandeur et
LE THÉÂTRE AU Wm" SIÈCLE
de la variété au sujet. Le ton d'Alzire est en £ïéncial « for
r4s"iMaholt"Vr"t-^"''"^ plupart diri 'rsot nages. — Mahomet ou le Fanatisme (1742) est une irarTPdii r.hn^
.op^,9„e Mahomet y est représenté comme u^impSur'^ auT fanatisant le jeune Séide, lui fait assassiner son Tronrè nère Zopire, scheik de la Mecque. L'intention de Voltaire estait bien m^uT-'v 1" .Mahomet tous les fondateurs de re fg on Pour se mettre a l'abri des sévérités de la censure, il eut l'idée imnei tinente de dédier sa pièce au pape Benoit XIV. qui reçûtTrès
sa7nartie dn IT-, '^'T''^"^ ^«"«''■e ; elle fal
sait partie du Théâtre classique. Le sujet avait été traité Pn
1 lt;4'-^'ia«fi4Ts7' T'"?'" ^ •^''^^""^ iîérïssant : leuies, 11 a ete repris plus tard par Allieri. Il est fort tras-io>ie
Sprve'uvrdeV «^^"^ ^ndrTmmur^l marIJe Tr p' , ■ P*!""*"'- Messène, est recherchée en
mauage par Polyphonie qui s'est emparé du trône et oue l'on soupçonne d'avoir fait périr Cresphonte. Mais MéTope a un fds Eg.sthe qu'elle a éloigné pour le soustraire a« coups ïè 1 usurpateur, et dont elle attend le retour. Trompée par de fausses apparences, elle est sur le point de confondre ce'^flls avec des émissaires envoyés pour le tuer, et va le frapper Ifle \l reconnaît à temps. Mais Polyphonie (cf. Pyrrhûs'^dans Andro mague) ne veut laisser vivre Égisthe que si Mérope l épouse'
tueretmnTtT,' ^-^Pf"^^"»' .Ég-^he se précipite' au te7np e; ue le tyran, et est proclame roi. L'action est habilement disribuee ; les caractères ont de la vérité, surtout ceM de mI lope, type d'amour maternel qui soutient la dangereuse comnp raison avec Andromaque. Mais l'ensemble est froid e" artifidel ^7«T'•?'■^'^K""^""j°"'■'''''"' ;^«i>e. - Citons encoi^ TaSè
T^I^-'^T'n '^'"^^'^^ date dans î'Sîe uiij^eatre en effet, ces! pour Tancrède que la scène de la Comedie-Française fut enfin débarrassée des banqudies \n^ ^encombraient des deux côtés et qui réduisaient' Tactk,n^ à a755 r vT*' °" '"^""^ " = - l'Orphelin de la Chine
Sdie ""^'•^ P^'y' domaine de la
iniïîw"^^' ^ ^"^^n""^ tragique. - Voltaire est un imitateur de Corneille et de Racine ; il ne possède évidemment ni la grandeur de l'un, ni la vérité psychologique de 1 autre; de ces qualités il n'offre que les apparences et les beautés de son théâtre sont spécieuses, ftlême S Zaïre et dans Mérope, le caprice de l'auteur, et non la
LA LITTERATURE FRANCAÎSË
nature, enchaîne les incidents et amène les coups de théâtre. Quant au style, s'il fait illusion « aux chandelles x> il ne résiste guère à une critique sérieuse.
Et, pourtant, les tragédies de Voltaire représentent un progrès, ou du moins une évolution du genre sur quelques points: lo Voltaire, sous Finfluence de Shakespeare a donne plus do mouvemeni à l'action; il aime les coups' de ^^£?^^^- — Voltaire a traité certains su7êts-Tiég1igés par ses devanciers : le devoir civique, dans Briilus et dans la Mort de César', le^anatisme religieux, dans Mahomel',\o conflit entre les corTqucî^ants et les vaincus dans les temps modernes [Alzire). Il est vrai qu'il a abusé de la philosophie, et que ses dernières pièces {les Lois de Minos, les Guèbres, etc.) ne sont plus que des pamphlets en cinq actes. — 3^ Voltaire a varié le lieu de la scène et la nationalité de ses personnages. S'il a traité des sujets grecs et romains, il nous mènera Jérusalem [Zaïre], au Pérou [Alzire), dans la Sicilè du douzième'siècle (Tancrède), à la Mecque {Mahomeî), à Constantinople (/rè/ze), etc. Ce n'est pas qu'il ait encore grand souci de la couleur locale: ses Turcs, ses Scythes, ses Chinois, parlent comme dans les salons de Paris. Mais, à lire sa correspondance, on voit qu'il s'associe aux efforts de Lekain et de Mlle Clairon, dans leur réforme du costume. — 4° Il emprunte souvent des sujets à l'histoire nationale, croisades [Zaïre), chevalerie et Sarrasins (Tancrède), guerre de Cent ans (Adé- ^ laide du Giiesclin). Sur ce point encore, il secoue le joug 1 1 classique, et annonce une transformation prochaine du genre. — 5° Il améliore la mise en scène ; et quoiqu^il respecte les trois unités, il ço.mmence à attacher de l'imjiûr. tance au décor et aux accessoires (^rz/f^zs, Tancrède, Sémiramis). Dans cette dernière pièce, il fait sortir du tombeau
I ombre de Ninus. Mais il voit le danger d'un échafaud
^^rtcrède et il résiste à Mlle Clairon qui le réclame.
II sent que sa tragédie un peu romanesque tournerait au : mélodrame.
Contemporains de Voltaire. ~ Parmi les tragédies les plus apphiudies à côté de celles de Voltaire, il faut rappeler : Inès de Castro (1723), de La Motte, qui fit pieu-
LE THEATRE AU XVIII^ SIÈCLE
rer tout Paris ; Didon (1734), de Lelranc de Pompignan, encore au répertoire sous l'Empire; Mahomet II (1739), de Lanoue ; Iphigénie en Tanride (1757) de Guimond de La Touche • le Siège de Calais (1765), de de Belloy, tragédie acclamée comme une œuvre nationale et patriotique, et jouée partout, jusque dans les casernes ; du même,' Gabriel de Vergij (1777), sujet moyen âge et mélodramatique ; la Veuve du Malabar (1770), de Lemierre, type de la tragédie pseudo-orientale et philosophique.
Il faut faire une place à part à Ducis (1733-1816), qui donna au Théâtre-Français les premières adaptations de Shakespeare. Ducis ne savait pas l'anglais. Il tira des draimes de Shakespeare de singulières tragédies, ni classiques ni romantiques, d'une remarquable maladresse : Hamleî (1769), Roméo el Juliette (1772), le Roi Lear (1783) Macbeth (1784), Othello {iin). Mais il fut un initiateur. La société française ne pouvait goûter que ces réductions de Shakespeare, et après 1830 elle s'y plaisait encore. Voltaire, qui avait contribué par ses Lettres philosophiques et par les préfaces de Brutus et de la Mort de César à faire connaître Shakespeare aux Français, et qui croyait lui avoir emprunté, dans Zaïre, dans Ériphyle, dans Sémiramis, tout ce qu'il était susceptible de nous prêter, Voltaire accueillit avec mépris et presque avec fureur les pièces de Ducis et la traduction de Letourneur (1776). Il écrivit à ce propos un Mémoire à l'Académie française, où Shakespeare était traité de « sauvage ivre » et de « Gilles de la foire »
IL — La comédie. Les disciples de Molière.
On peut grouper sous l'étiquette de continuateurs de Mo- Hère les écrivains dont les noms suivent: Regnard, Dancourt, Dufresny, Le Sage, Piron, Gresset.
Regnard (1655-1709). — Par ses dates, par son talent même, Regnard se rattacherait plutôt au dix-septième siècle; il est d'usage de le placer au dix-huitième. Né à Paris, il Vit d'excellentes études; puis il commença vers dix-sept ans une série de voyages, à Constantinople, en Italie, en Algérie (un peu malgré lui, car il fut pris par des corsaires
CGI
lA UTTÉHATURE FRANÇAISE
et retenu prisonnier; il a raconté cette aventure dans un court roman, la Provençale), puis en Hollande, en Suède et en Laponie {Voyage en Laponie). Il mena ensuite une vie d'épicurien aimable, en son château de Grillon, près de Dourdan ; il y mourut d'une indigestion.
Il^faut mettre à part,dans l'œuvre considérable de cet écrivain si facile, les pièces ou les « pochades » quïl composa pour la Comédie Italienne jusqu'en 1697. Quelquesunes, sous leur forme bouffonne, sont d'un comique délicat et profond. Regnard débuta au Théâtre-Français par un
petitactecljarmant en prose :^ffe^(/ez-mo/5ozzs/'orme(l 694)puis il donna la Sérénade, en prose (1695), et 7e ^a/(1696)' en vers. De celte même année date son premier grand ouvrage, le Joueur. Vinrent ensuite le Disirait (1697) les Folies amoureuses {ilU)Jes Ménechmes(il05), le Légataire universel (1708) ; toutes ces pièces sont en vers.
Le Joueur est presque une comédie de caractère • c'est aussi et surtout une comédie de mœurs. Le jeu était devenu la pîaîe profonde de la société française. Depuis la cour jusqu'au plus modeste salon bourgeois, tout le monde jouait et se ruinait. Mais où Ton sent la différence entre un profond observateur comme Molière et un amuseur comme Regnard, c'est dans le choix du personna^-e principal. Le joueur de Regnard est un jeune homnfe Valere ; il est amoureux d'Angélique, mais surtout quand il vient de perdre, car il sent alors la nécessité de faire un riche mariage ; a-t-il gagné, il se sent suffisamment heureux, et il oublie Angélique. Pour corriger sa mauvaise chance, il a mis en gage un portrait entouré de brillants que lui avait donné sa fiancée; celle-ci l'apprend; le mariage est rompu, et Valère retourne aux dés et aux cartes. — Il y a peu de profondeur et de moralité dans cette pièce, où la passion de Valère n'a d autre conséquenceque oe 1 empêcher d'épouser Angélique, qu'il n'aime guère. Mais Regnard, cependant, a bien saisi les traits essentiels d un caractère de joueur, absorbé et incorrigible, marqué d une sorte de fatalité. Les personnages épisodiques sont amusants : Hector, le valet ; le marquis sauteur; la comtesse ; la marchande à la toilette, Mme La Ressource, etc. Le Légataire universel est la plus gaie des comédies de
LE THEATRE AU XVIII® SIECLE
Regnard, et justifie le mot attribué à Boileau : « Il n'est pas médiocrement plaisant. » Le vieux Géronte est malade. On le presse d'écrire son testament, en faveur de son neveu Éraste, amoureux d'Angélique. Pour l'obliger à déshériter un neveu de Normandie et une nièce du Maine, Crispin, valet d'Éraste, se déguise et joue les deux personnages de façon à en dégoûter le vieillard, qui déclare qu'Éraste sera son légataire universel et fait demander deux notaires. Malheureusement, Géronte tombe en léthargie et on le croit mort, mort inleslal. Crispin s'avise d'un autre tour. Il prend le bonnet et la robe de chambre de Géronte, fait entrer les notaires dans la chambre et dicte son leslamenl. 11 en profite pour s'attribuer à lui-même et à la soubrette Lisette une assez jolie part. Les notaires partis, Géronte ressuscite. On lui explique à grand'peine qu'il a fait son testament, et que sa léthargie lui a ôté la mémoire. Tout finit par le mariage d'Éraste et d'Angélique. — Il faut considérer cette pièce comme un vaudeville bouffon, genre Labiche ou Alex. Bisson. Soulever, à propos du Légataire, comme l'a fait Rousseau, une question de moralité, et critiquer de sang-froid les friponneries de Crispin^ c'est prouver une singulière naïveté.
Regnard est surtout un écrivain délicieux. Variée, pittoresque, endiablée, sa versification est d'une faciure supérieure à celle de Molière, — mais comme le style de La Bruyère l'emporte sur celui de Bossuet. L'art y est exquis ; on l'y sent trop.
Dancourt (4661-1725) fut d'abord comédien ; puis, de 4685 à 4748, il composa un grand nombre de pièces en prose, presque toutes d'actualité. Les principales sont : le Chevalier à la mode (4687), tableau piquant et vrai d'une société où le désir de faire fortune, et surtout d'en' jouir, provoquait toutes sortes de manèges à la fois coupables et ridicules ; — les Bourgeoises de qualité (4700) complètent le tableau précédent, et contiennent d'excellents " types de parvenues qui se ruinent pour paraître; — la Loterie (4697) et les Agioteurs (4740) sont encore de véritables documents ; — la Maison de campagne (4688) est une spirituelle satire des parasites, et a été comparée
^ Nos In mes, de Victorien Sardou. - Dancourt a donc eu le mente de présenter à ses contemporains une satire vive et spirituelle de leurs travers nouveaux ; mais son aclualile est cause qu'il s'est vite démodé, et que l'on neslime plus aujourd'hui à leur juste prix ni le fond, ni la lorme de ses pièces.
Dufresny (I6'i8-1724) est intéressant par les sihialiom toujours originales qu'il sait inventer, et par la verve de son dialogue. Ses plus jolies pièces sont: VEsprit de conlradiciion (1700), le Double Veuvage (1702), la Réconcihahon normande (1719). Il a pu donner à Montesquieu 1 Idée et le cadre des Lettres persanes, par ses Amusements sérieux et comiques d'un Siamois.
Le Sage (1668-1747), resté célèbre surfout par son roman de O'I Blas, a donné peut-ètfe la plus forte comédie du dix-lHutieme siècle, Turcarel, en 1709. La pièce, en prose, est dirigée contre les financiers, les partisans, qui s'enrichissaient aux dépens du pays et du Trésor public. Turcaret, le héros, est à la fois un sot et un roué. Il fait la cour a une baronne, qui accepte sans scrupule ses présents, pour les passer au chevalier, auquel son valet en escroque une partie. C'est « un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde ». On voit M. Turcaret, si généreux pour la baronne, faire poursuivre jusqu'à la ruine de pauvres débiteurs, et enfin ruiné lui-même. Cette comédie vaut moins par l'intrigue que p^-ie-x^fiisiie des situations, des sentiments et du style. Elle est une des premières où la (jaestion d'argent soit abordée et traitée pour elle-même. Le Sage est le véritable héritier de Molière contemplateur et moraliste ; Turcaret i)eut prendre place immédiatement après l'Avare et le Bourgeois gentilhomme.
?iron (1C89-1773). - On a oublié les nombreuses etspiritue les comédies que Piron a coini)osées pour le Théâtre de la foire ; et l'on conliiuic à lire, surtout pour son style aise et piquant, la Métromanie (1738). Dorante veut épouser Lucile, fille de Francaleu ; mais celui-ci, qui a la manie de rimer, prélere pour gendre Damis, un bel esprit. Grâce aux stratagèmes de Baliveau, un oncle de Toulouse. Dorante peut épouser Lucile.
LE THEATRE AU XVIIl'' SIÈCLE