III. — Marivaux et Beaumarchais
Marivaux (1688-1763). - Né à Paris, habitué des plus célèbres salons, Marivaux fut à la fois romancier, moraliste et auteur comique. Nous étudions ailleurs le romancier (1). Le moraliste est celui qui écrivit des journaux imites de TAnglais Addison, en particulier le Spectateur français (1722-1723). Auteur dramatique, après avoir commis une tragédie d'Annibal, il travailla pour la Comédie llalienne où il donna dVibord des pièces satiriques; il y a la toute une partie moins connue de son œuvre, et des plus curieuses par la hardiesse et la variété. Son vrai début date cV Arlequin poli par Vamour (1720), suivi //t^oa * chefs-d^œuvre : la Surprise de Vamour
(iVU), la Double Inconstance (1723), la seconde Surprise de l amour (1727), le Jeu de l'amour et du hasard (1730), le Legs {me), les Fausses Confidences {1131) Épreuve {iUO).
Marivaux fut, de propos délibéré, original. On se fatiguait des imitations de Molière et des conventions comiques traditionnelles. Et, pour se faire un domaine à part, ^^^^^^ ^Jl"^^""^'' S^îis doute, dans toutes les comédies, il était question a^mour ; mais jamais ce sentiment n'y était étudie pour lui-même ; il servait seulement à l'intrigue. La tragédie seule, celle de Racine surtout, approfondissait 1 analyse de 1 amour. Or, Marivaux devina que l'amour pouvait ne pas être tragique, et intérêssëi% sans toutefois tomber dans la fade galanterie. Avec une étonnante sûre^
(1) Cf. p. 647.
TA LITTÉRATURE FRANÇAISIiL
le dans le choix du moment psychologique, il peignit les troubles de l'amour naissant dans des cœurs timides ombrageux ou fiers. Il distingua toutes, les nuances délicates qui s'y rattachent. Et, s'il ne fit pas rire aux dépens de cet amour toujours vertueux et sincère, il charma tous ceux qui ont aimé, aiment ou aimeront, par la pénétration et la précision de son enquête. 11 disait lui-même : « J'ai guetté dans le cœur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour lorsqu'il craint de se montrer ; et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ces niches. »
11 en résulte que le premier rang, chez Marivaux, revient aux personnages de femmes. Et Ion a justement remarqué que Marivaux est à Molière ce que Racine fut à Corneille. Ces femmes forment une galerie harmonieuse et variée; elles reposent, par leur attitude modeste et élégante, par leur langage retenu et sincère, par leur idéal de simple vertu et de bonheu- honnête, des bourgeoises et des jeunes filles délurées de Dancourt et de Regnard.
La Surprise de Vamour (1722) nous montre comment Lelio et la comtesse, obligés de se rapprocher pour discuter sur l'établissement de leurs gens, en arrivent peu à peu à s'aimer sans se le dire, puis à se l'avouer et à se marier. — Le Jeu de Vamour et du hasard (1734) a un début de joli vaudeville : Silvia va recevoir la visite d'un prétendu. Dorante, et elle demande à son père la. permission de changer de costume avec sa soubrette, afin d'observer incognito ce futur mari ; mais Dorante, de son côté, a eu l'idée de prendre la livrée de son laquais Pasquin, pour le même motif. 11 en résulte une situation piquante. Le spectateur suit avec une curiosité sympathique le progrès de l'amour involontaire de Silvia pour ce prétendu valet, et de Dorante pour cette étrange soubrette. La double reconnaissance se fait très spirituellement, et le mot de Silvia : « Je vois clair dans mon cœur », est une des plus jolies trouvailles de Marivaux. — Les Fausses Confidences reprennent un peu le sujet de la Surprise ; l'analyse des sentiments, qui rapprochent malgré eux et pour leur bonheur le comte et la baronne, y est exquise.
LE THEATRE AU XVIII*^ SIÈCLE
Ne croyons pas, d'ailleurs, que le sens du comiqu'e manque à Marivaux. D'abord, il excelle à nous montrer la confusion et le trouble gentiment ridicules où les « surprises de l'amour » jettent ses personnages. Et puis, il pemt avec esprit et un certain sens du réalisme les laquais, les paysans, les pédants, etc.. A la représentation du Jeu de l'amour ei du hasard, on est charpié, mais on rit beaucoup.
Marivaux écrit dans un style souple et délicat, mais sans mièvrerie, et surtout sans faiblesse. Ce style est dramatique ; il a de la verve et une sûreté parfaite dans la notation des nuances. Ses imitateurs seuls, et non point lui, sont coupables de marivaudage.
Beaumarchais (1732-1799). — Parisien, fils d'horloger, horloger lui-même, il se glisse à la cour comme maître de musique de Mesdames ; il devient gentilhomme, et même diplomate. Sa vie est une suite d'entreprises plus ou moins louches, d'où il se tire toujours avec profit. 11 acquiert une grosse fortune, la perd à la Révolution, s'exile, revient, et meurt pauvre. De tous ses procès (il en eut plusieurs), le plus fameux est celui qu'il soutint contre un certain Goëzman, et qui nous valut ses Mémoires, chefd'œuvre de pamphlet. Mais il est surtout célèbre par son théâtre, qui se compose *des pièces suivantes : Eugénie, les Deux Amis, le Barbier de S é ville, le Mariage de Figaro, la Mère coupable, et un livret d'opéra. Tarare.
Le Barbier de Séville (1775) fut joué d'abord en cinq actes, et sifflé. Beaumarchais fondit les deux derniers actes, et dit aux spectateurs : « Nous nous sommes mis en quatre pour vous plaire. » La pièce réussit brillamment et n'a jamais quitté le répertoire. C'est l'éternelle histoire du vieux tuteur dupé; et les aventures deBartholo, auquel le comte Almaviva enlève Rosine, ne seraient pas fort intéressantes sans le personnage qui mène toute cette comédie, Figaro. Le barbier, héritier de Renart, de Pathelin et de Panurge, l'intrigant bon à tout faire, exploitant Bartholo son client, et le raillant de se laisser voler, servant avec une complaisance obséquieuse le comte, tout en criblant d'épigrammes la noblesse, est le type du plébéien jaloux et habile, qui flaire la Révolution. L'action
du Barbier de Séville révèle une main habile et un Hair dramatique tout à fait sûr. — Le Mariage de Figaro écrit et lu aux comédiens en 1781, ne put être joué qu'en 1784 grâce au comte d'Artois, qui arracha le consentement de Louis XVI. Cette fois, Beaumarchais ne se bornait pas à quelques épigrammes ; il instruisait le procès de la noblesse, et, par la bouche 'cTè^-^tgaro devenu un véritable tribun, il" d^énonçait et lléti-issait ses vices, il appelait sur elle la haine et le mépris. Les grands'seigneurs furent les premiers à s'y reconnaître et à applaudir, ce qui donne la mesure à la fois de leur clairvoyance, de leur aveuo-lemenl et de leur cynisme. — La Mère coupable (1792) complète la trilogie. On y retrouve Figaro vieilli, la comtesse (Rosine^ en proie aux remords, etc. Q^^me larmoYant n'a pas survécu à son succès de mode/
Avec Beaumarchais, c'est la personnalité de l'auteur qui joue le premier rôle dans la comédie ; ce sont ses idées ses théories, ses haines,'que Ton applaudit. Beaumarchais' c'est Figaro. Mais, s'il écrit dos pièces à thèse, ou des pamphlets dialogués, il possède au plus haut point des qualités d'homme de théâtre. Il sait à merveille construire une intrigue; créer une. situation, et l'exploiter • faire sortir les unes des autres des péripéties imprévues et vraisemblables ; amuser le spectateur par de jolis détails de mise en scène ; et faire parler ses personnages selon leur caractère, encore qu'il leur donne trop souvent son esprit. - Le Mariage de Figaro e^^i agencé de la façon la plus ingénieuse, avec un métier supérieur, dont n'auront plus qu'à s'inspirer les Scribe et les Sardou. — Quant au style, il n'a pas une ride ; tout y a gardé sa fraîcheur et sa vigueur 4^ plus direct, de plus aigu, et qui passe
mieux la rami^e. Peut-être trouvera-t-on que Beaumarchais abuse des mots. Mais tout le monde n'était-il pas spirituel, dans la société que peignait Beaumarchais'^
Il est donc le véritable précurseur de la comédie moderne. Par son habileté de main, par son style à l'empo/te^ pièce, par la transformation du théâtre en iAuÊfut^i^ I impertinence et par l'audace de ses mots, il annonce les plus grands écrivains dramatiques du dix-neuvième siècle
LË THEATRE AU XVIIl^ SIECLE