‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 177 sur 281 · IV. — La comédie larmoyante et le drame · texte numérisé non relu

IV. — La comédie larmoyante et le drame

bourgeois.

Cependant, au dix-huitième siècle, les genres trop exploités tendaient à se dissoudre et à se confondre. La comédie, trop comique, au sens le plus superficiel du mot, avec Regnard, Dancourt et Dufresny, tendait au drame avec Le Sage. Mais celui-ci, à la façon de Molière, évitait d'y sombrer. Au contraire, Destouches et La Chaussée y veulent foac/zer.

Destouches (1680-1754) fut peut-être comédien, puis devint secrétaire d'ambassade en Suisse et en Angleterre. Il connut la comédie anglaise, alors florissante, et y prit un goût de morale et de comique movcn. Ses principales pièces sont le Philosophe marié (1727), le Glorieux (1732), le Dissipateur (4736), la Fausse Agnès (1736).

Le Glorieux est une comédie fort peu comique, où abondent les tirades, et qui ressemble plutôt à quelque conte tiré d'une Morale en action. Le comte de Tufières est un orgueilleux personnage, dont le père est ruiné, et qui veut épouser Isabelle, fille du riche Lisimon. Lycandre, père du comte, apparaît au moment oii celui-ci vient de le renier et d'entasser les mensonges pour faire croire à sa brillante fortune. 11 oblige son fils à s'agenouiller devant lui, et lui pardonne. La pièce est compliquée par une reconnaissance entre le comte et Liselte. — Le style de Destouches est net, correct, sans vivacité suffisante.

La Chaussée (1692-1754) est l'inventeur de la comédie larmoyante. Cette fois, il n'est plus question de rire. Des situations banales, traitées en un style pénible, mais avec sentimentalité, avec des tirades sur les devoirs sociaux, voilà ce que nous trouvons dans k^^^nH^^ à la mode (1735), Mélanide (1741), etc. La Chaussée a parfors "touché, comme dans Mélanide, à des sujets hardis, mais il n'en a pas senti la profondeur. Il paraît aujourd'hui insipide, parce qu'il n'est ni comique, ni tragique, mais simplement ennuyeux. Et Voltaire a dit que tous les genres étaient bons, sauf celui-là.

Diderot (1713-1784). - Ce touche-à-tout a dit son mot sur le théâtre, et créé un nouveau genre, le drame bourgeois, qui est tout simplement la comédie larmoyante écrite en prose. — Ses théories, il les a soutenues dans les Entretiens publiés en tête de son premier drame, le Fils naturel (1757), et dans des Discours sur la poésie dramatique adressés à Grimm. En 1758, il donna son second drame' le Père de famille. '

Diderot raisonne fort bien sur la nature du genre. Entre la comédie qui fait rire, et la tragédie qui fait pleurer,* entre les ridicules et les passions, aussi exceptionnels les uns que les autres, il y a place pour une sorte de pièce qui représenterait les hommes dans leur état ordinaire et rnoyen, dans leurs sentiments normaux, dans leurs conditions. Selon lui, ïïïpetntiïre des grands caractères est épuisée, et d'ailleurs elle a toujours quelque chose d'abstrait, et il faut ramener le théâtre au vrai et au naturel. La condition est bien plus concrète, plus réelle; un père, une mere, un juge, un commerçant, un ouvrier, sont intéressants à présenter dans des situations où les devoirs de leur condition seront troublés par quelque tentation.ou par quelque épreuve. De plus, on peut les voir dans leur intérieur, avec ces allures, ces manies, ces déformations propres à chaque état. — H y a là une idée d'autant plus juste que Molière et Dancourt s'en étaient déjà fort bien avisés. — Mais que sera une co/zt/Zf/o/î sans, caractère 1 La condition ne devient intéressante que par le caractère de l'individu. Un banquier quelconque n'a rien de dramatique ? Mais s'il est joueur, ou trop faible de volonté, ou ambitieux, alors un conllit peut exister entre sa condition |et son caractère, et de là sort le drame; Ce qu'il faut dire, c'est que le caraclère gagne à être doublé delà condition, Diderot voulait encore que l'on procédât, à la scène, par tableaux, et quc ja pantomime vint souvent suppléer aux paroles. Lui-même, il a abusé des points de suspension dans sa prose emphatique.

Sedaine (1719-1797) est celui qui a réalisé le plus heureusement les théories de Diderot. Son Philosophe sans le savoir (1765) nous peint le monde des grands commerçants

LE THEATRE AU XVIII^ SIÈCLU 673

du dix-huitième siècle. M. Vanderk marie sa fille, Sophie, à un magistrat. Le fils Vanderk vient d'avoir une altercation avec un jeune officier qui a médit des gens de commerce, et il doit se battre en duel avec lui le jour du mariage de sa sœur. Vanderk père dissimule son angoisse, fait bonne figure à ses invités, et il est en train de causer avec le père de l'officier, quand le vieil intendant Antoine lui annonce, en frappant les coups convenus, que son fils est mort, — scène poignante dans sa sobriété. Heureusement, Antoine s'est trompé. Et tout finit bien. On voit apparaître dans cette pièce la charmante Victorine, fille d'Antoine, qui aime ingénument Vanderk fils. Plus tard, George Sand a repris ce « profil perdu », pour en faire le Mariage de Victorine,

Sedaine a écrit également des livrets d'opéras-comiques, dont le plus célèbre est Richard Cœur de Lion^ dont Gré- Iry a composé la musique.

On s'étonnerait peut-être de ne pas trouver, parmi les poètes comiques du dix-huitième siècle, le nom de l'écrivain le plus spirituel de ce temps, Voltaire. Nous avons de lui, en effet, plusieurs comédies, dont les principales sont : Vlndiscrel (1726), V Enfant prodigue (1736), Nanine (1749), VÉcossaise (1760). Mais Voltaire donne à tous les personnages son propre esprit ; îl ne sait ni observer les mœurs, ni peindre les caractères.

BIBLIOGRAPHIE

CRÉBn.LON, Théâtre complet (notice par A. Vitu). Laplace, 18^85.

Volta:ire, Théâtre choisi {îd. Géruzez), Hachette.

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