‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 184 sur 281 · LA POKSIE DIDACTIQUE ET LYRIQUE · texte numérisé non relu

LA POKSIE DIDACTIQUE ET LYRIQUE

cices, des essais par lesquels il se formait la main. S^I eût vécu, nous ne les aurions peut-être plus ; ou du moins Un grand nombre de ces admirables croquis eût disparu. En revanche, nous aurions autre chose : un grand poème didactique sur la formation et sur le système du monde, V Hermès.

Il ne nous reste de Vllermès que des fragments. Mais il est possible d'en reconstituer à peu près le plan. Nous . disons à peu près, parce que les critiques sont divisés sur ce point. Sainte-Beuve n'y voit que trois chants ; M. Ém. Faguet croit que nous en aurions eu cinq. — Chant I^' : Formation de la terre (d'après la théorie de l'éternité de la matière et des atomes) ; les grandes révolutions du globe, apparition des végétaux et des animaux (du Buffon en vers) ; — Chant II : Apparition de l'homme, sa physiologie, sa psychologie ; analyse des passions ; — Chant III \ Histoire de la civilisation mythologique et religieuse ; superstition, fanatisme, guerres ; tout cela raconté par un « sage magicien » (Chénier se serait inspiré à la fois de Lucrèce, de J.-J. Rousseau, et en général de \ Encyclopédie) ) — Chant IV: Histoire de la civilisation scientifique et philosophique ; exposé de la théorie du progrès; — Chant V: La civilisation artistique.

M. Ém. Faguet pense que « ce poème eût été très vraisemblablement le plus beau poème philosophique de toute la Httérature française ». Il est possible. Cependant, d'après les fragments conservés, et malgré la beauté de quelquesuns, Vllermès eût été d'un style bien arlincicl.

L'Invention. — Nous avons du moins un poème qui devait servir de préface à Vllermès, et qui est intitulé V Invention. C'est une théorie de la poésie, forme et fond. Chénier, qui a si bien imité et presque pastiché les anciens, demande qu'on renonce à imiter leurs sujets et leurs thèmes. Il faut faire ce qu'ils feraient s'ils vivaient parmi nous, c'està-dire, prendre les sentiments de notre temps, les inventions nouvelles : la science a progressé, le domaine de l'humanité s'est en tous sens étendu, et c'est là une matière que nous devons à notre tour exploiter. — Mais, en revanche,!! fa4ta,jULX anciens emprunter leur art, qui est par-

LA LITTÉRATURE rRANÇAtSÈ

cf r^'u Pénsers nouveaux, faisons des vers antiques. Si Chenicr veut dire par là des vers qui soient, en leur genre, aussi harmonieux et aussi solides que ceux de lantiquite, et dignes de leur être comparés, la théorie est excellente. Mais s'il entend, comme certains fragments de 17ie/-mes peuvent le faire craindre, qu'il faut emprunter aux anciens leurs images, leurs comparaisons et leur nomenclahire mythologique, c'est nous ramener au style composite de Ronsard et au merveilleux païen de Boileau.

^ Les ïambes. — D'ailleurs le moment allait venir où André Lhenier ne serait plus ni un imitateur des Grecs, ni un versificateur de V Encyclopédie. 11 allait se révéler poète au sens le plus profond du mot, c'est-à-dire tirer de son âme de ses colères, de ses indignations, des traits immortels et vengeurs. A Saint-Lazare, il compose sans doute une élégie un peu fade, la Jeune Captive ; mais il écrit aussi ses ■ ïambes, qui sont de la salive lyrique. Il y a là environ cent vers, qui ne sont, cette fois, imités de personne, ni pour le fond m pour la forme, et qui sont l'impérissable chefd œuvre d un pQète qui devenait enfin lui-même. Tout y est beau. La protestation d'une âme libre et d'un cœur généreux y est fondée non pas sur des opinions politiques, mais sur les droits essentiels de l'homme: La liberté, la dignité, la justice, la vertu sans épithèfe, celle de tous les temps, parlent par la voix de ce citoyen emprisonne et condamné par des « bourreaux barbouiUeursde OIS » L ironie y est généreuse; eJie cingle et châtie la lâcheté des amis, que cette lâcheté même ne préservera pas. Le style (sauf une périphrase un peu trop élégante sur l heure) y est franc, d'une simplicité robuste, d'une souplesse d'acier bien trempé.

Chénier écrivain. - C'est comme écrivain et versificateur que Chenier peut être appelé l'ancêtre des romantiques. 11 redonne a la langue poétique des qualités concrètes et pittoresques absolument oubliées par les pseudo-classiques. Il assouplit l'alexandrin et pratique, le premier depuis Malherbe, le déplacement de la césure principale et 1 enjambement. Mais, beaucoup plus que des roman-

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