‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 200 sur 281 · II. — Sous le Consulat et l'Empire · texte numérisé non relu

II. — Sous le Consulat et l'Empire

i** La tragédie. — Sous l'Empire, le répertoire tragique est en faveur; Napoléon aime la tragédie, et de grands acteurs,^ comme Talma, Mlle Duchesnois,, Mlle Georges, donnent de l'éclat aux moindrés reprises. On joue Corneille, Racine, Voltaire, Grébillon, et une quantité de pièces du dix-huitième siècle qui nous paraissent aujourd'hui insupportables; mais nous avons passépar le romantisme ! — Il est vrai que ce répertoire est surveillé et

(1) Sur toutes ces pièces, voir le Théâtre de la Réuoluiion, par H. Welsghinger, Cliaravay, 1881.

(2) E. LiNTiLHAC, I^récis historique et critique de la liîîéralure française, t. II, p. 318 (Aifdré),

LA LiTTÉRAtURE FRANÇAISE

corrigé par la censure, qui en fait disparaître, au ^ré du maître et des circonstances, toutes les allusions fâcheuses (1).

Parmi les nouveautés, /fecfor, de Luce de Lancival (1809) passa pour un chef-d'œuvre. Professeur de rhétorique au Lycée Louis-le-Grand, Luce rima assez mollement quelques scènes de V Iliade ; il reçut une pension de 6.000 francs et la croix de la Légion d'honneur.

Brifaut avait écrit un Don Sanche ; mais on était en pleine guerre d'Espagne. Brifaut fut invité à transporter dans 1 antiquité le sujet de sa pièce. Il en fît Ninus II (1813).

Jouy, qui avait été officier aux Indes, donne un Tippo- Saib (1813), où l'on chercherait vainement un peu de couleur locale; il n'y en a pas plus que dans la Veuve du Malabar, de Lemierre.

Le plus grand succès tragique, d'ailleurs mérité, fut pour les Templiers, de Raynouard (1805) ; mais ce succès ne se retrouva pas pour les Étals de Blois, en 1810. Du moins Raynouard, en cela d'ailleurs disciple de Voltaire et de De Belloy, avait-il cherché des sujets dans l'histoire nationale. D'ailleurs, il n'était pas le seul ; et les romantiques n'ont pas le mérite de l'innovation quand ils puisent dans l'histoire moderne ; ils affranchissent seulement la tragédie historique du joug trop étroit des unités : là, comme nous le, ferons mieux ressortir ailleurs, sera leur originalité (2).

2<> La comédie. — Quoique fort surveillée par la censure, la comédie continue à témoigner, sous l'Empire, d'une certaine vitalité.

Picard (1769-1828) avait débuté, sous la Révolution, par des pièces de circonstance. En 1801, il donna une remarquable satire de l'agiotage dans Duhanlcours; et, la même année, celle de ses pièces qui est restée le plus célèbre, la Pehle Jusqu'alors, il était acteur au théâtre Louvois.

(1) Cl. II.WELSciiiNGER,/f7Ce/2s«/'^' SOUS Ic premier Empire, m2

(2) Rayxnouahd (17()1-18.%) est surtout roSté célèbre comme initiateur des études de linguistique et de littérature romanes.

LA LITTÉRATURE SOUS LA RÉVOLUTION

Il en devient alors le directeur, et il continue à produire un grand nombre de comédies, dont les meilleures sont : les Marionnelles (1806), les Ricochels (1807), les Capilulalions de conscience (1809), etc. Il devait en donner encore sous la Restauration ; ses plus grands succès furent alors les Deux Philibert (1816) et les Trois Quartiers (1827). — Picard est un auteur dramatique d'un très réel talent. Il sait construire une intrigue et subordonner les caractères les uns aux autres (cf. les Ricochels) ; et, surtout, il observe avec une justesse malicieuse les petits travers du jour. S'il avait pu suivre la veine de Duhaiitcours, au lieu d'être obligé de se rabattre sur des sujets mesquins, par crainte de la censure, il serait le Dancourt de son temps.

Alex. Duval (1767-1842) est le véritable prédécesseur de Scribe et de Dumas père, par l'aisance et l'ingéniosité de ses intrigues, et surtout parce qu'il crée en France le genre de la comédie historique, tel que l'ont compris l'auteur des Demoiselles de Sainl-Cyr ei celui du Verre d'eau. Il donna, en 1802, jidouard en Écosse, qui fut interdit à la seconde représentation, à cause des allusions ; puis, le Menuisier de Livonie (1805) sur Pierre le Grand, la Jeunesse de Henri V (1806), le Faux Stanislas (1809), etc. Le public s'habitua à voir les grands hommes mis à la scène et se plut à la reconstitution encore bien imparfaite d'un milieu historique. Duval s'est également essayé dans la comédie de mœurs {le Chevalier d'industrie, 1809), mais il y reste inférieur à Picard.

Étienne (1778-1845). — Étienne, qui fut sous l'Empire censeur des journaux, et qui, devenu député libéral sous ia Restauration, fît beaucoup de bruit en faveur de la liberté de la presse, se distingua d'abord par de petites pièces, où les travers nouveaux d'une société de parvenus étaient spirituellement observés et décrits : le Pacha de Suresne (1802), la Petite École des Pères (1803), etc. En 1810, il fit représenter une grande comédie en cinq actes et en vers, les Deux Gendres, dont le succès lui valut un fauteuil à l'Académie française. Mais on l'accusa d'avoir copié une pièce écrRe au dix-septième siècle par un jésuite et intitulée Conaxa. Il en résulta une querelle,

LA LITTÉRATURE FRANÇALSE

que le désœuvrement des critiques et du public exagéra. En somme, Etienne avait usé du droit de tout écrivain en reprenant un sujet ancien, celui du père de famille qui se dépouille pour ses enfants, est victime de leur ingratitude, et invente un stratagème pour rentrer en possession de sa fortune. Son tort fut de prétendre d'abord qu'il ignorait la pièce du dix-septième siècle, et surtout de faire une comédie assez médiocre.

Etienne fut un pamphlétaire mordant et spirituel dans ses articles au Constitutionnel et dans ses Lettres sur Paris, publiées par la Minerve,

3° Il faut noter, enfin, le succès du mélodrame sous le Consulat et l'Empire. C'était la tragédie populaire, à sujet historique ou romanesque, non bridée par les règles, et admettant jusqu'à l'incohérence le mélange des genres. GuiLBERT -DE PixERÉcouRT (1773-1 844) obtiut des triomphes àvec Victor ou l'Enfant de la forêt (1798), Cœlina on VEnfant du mystère (1801), les Ruines de Babijlone (1818), etc. n fut d'une prodigieuse fécondité d'invention et ouvrit la voie au drame romantique. On l'avait surnommé le ' Corneille des Boulevards. — A côté de lui, Caigniez (1762- ' 1842), le Racine des Boulevards, fît le Jugement de Salomon (1802), les Enfants du bûcheron (1809), la Pie voleuse (1815), etc.

4^ La poésie épique fleurit sous l'Empire. Peut-être croirait-on que les poètes se sont inspirés des grands faits politiques et militaires de la veille ou du jour ? Hélas ! Luge DE Lancival écrit Achille à Scijros ; Baour-Lormian, VAttandide; Creuzé de Lesser, les Chevaliers de la Table Ronde, etc., etc. '

La poésie lyrique. — Il y a sous l'Empire quelques élégiaques à signaler, ne fût-ce que pour établir la filiation entre André Chénier et les romantiques.

Fontanes (1757-1821), meilleur critique que poète, écrivit des pièces assez laborieuses, mais d'un goût pur, d'un sentiment parfois profond, comme la Chartreuse de Paris, les Tombeaux de Saint-Denis, les Stances à Chateaubriand sur les Martyrs, le Jour des morts, etc.

La littérature sous la révolution

Chênedollé (1769-1833) fit un poème sur le Génie de rhomme, mais surtout des Études poétiques (1820), où se trouvent quelques pièces lamarliniennes,

MiLLEvoYE (1782-1816) est resté célèijre par la Chute des feuilles et le Poète mourant.

6« La poésie descriptive sévit de toutes parts pendant cette période anti-poétique. — Le maître du chœur est Delille (1738-1813). Professeur de l'Université, bon latiniste, il acquit la plus grande célébrité par sa traduction des Géorgiques de Virgile (1769), qui lui valut la chaire de poésie latine au Collège de France, et l'Académie française. En 1782, il publia les Jardins] puis, Vliomme des champs (1800), rimagination (1806), les Trois Règnes de la nature (1809), la Conversation (1812). Nul auteur ne fut plus « à la mode ». On se l'arrachait, dans les salons, pour lui entendre lire ses vers ; et quand il mourut, en 1813, on lui lit des funérailles que seules devaient égaler plus tard celles de Victor Hugo, — A vrai dire, Delille n'est pas tout à fait méprisable. Il écrit en vers avec une aisance souvent précise, et ses périphrases sont amusantes quand on y cherche ce qu'il a voulu y mettre, de l'esprit. Ce n'est pas un poète ; mais c'est un très habile versificateur.

7^ Le roman. — Les grands romans de l'époque sont Atala (1801), René (1804), Delphine (1802), Corinne (1807), Adolphe (181G). A côté de ces chefs-d'œuvre, inutile de retenir les innombrables productions de Mme Cottin, de Mme de Genlis, de Mme deKrûdener,de Mme de Souza,etc.

8^ L'histoire. — Il faut citer les noms de : Daunou (1861-1840), archiviste de l'Empire à partir de 1807, professeur au Collège de France, qui travailla en véritable savant à continuer les Historiens de la France, de Dom Bouquet, et V Histoire littéraire des Bénédictins ; — Lacretelle le jeune (1766-1855), qui donna le premier, en 1806, un Précis de la Révolution française ; — Sismondi (1773- 1842), auteur de VHisîoire des républiques italiennes et de VHistoire des Français, écrites sous l'Empire, publiées sous la Restauration et sous Louis-Philippe.

9^ La critique. — Suard (1733-1817) représente U critique du dix-huitième siècle ; il avait travaillé à VFncuclo^

élfiaÀto ei'Zi"''^"'''' T Sa manière est

de flnpL i ' d'intelligence ni

de 1793 ri8"iï'^ fv? '^^'•«"^«"^ Harpe (t 1803), qui Vf. K r . 2 '^^'^ cours publics au Lycée

Marbeuf, faubourg Saint-Honoré. - Joubert (1754 IsS ne pubhe rien, mais, par sa conversation et par ses con- Ses P-^ic!- ""^ '""«ence sur la littérature de son temps, hes Pensées et sa Correspondance ont paru en 1842

Dans les journaux apparaissent les critiques les plus originaux : au Journal des Débals, fondé en 1 789 : Hoffmann tin et piquant; Dussaclt, solide et lourd ; de Féletz délism-Wt helléniste très érudit et très

spu tuel, et surtout Geoffroy (1743-1814), qui occupa pen-

f^iM.l Vn et qui fit passerions sa

leiule toute la production dramatique de l'Empire qu'il

rof.LY'' mérite' ess'entiel

consiste a avoir renouvelé la critique du réperloire. Il a

dnnf .T. ^^''^'^''^ d'excellents articles,

bon .en» î"f f^'^f'^^nts seront toujours cités pour leui' bon sens et leur fermeté; il a contribué à discréditer la tragédie de Voltaire et de ses disciples, et à désencoiXer la scène des ouvrages pseudo-classiques.

BIBLIOGRAPHIE

f • r?"'/' Révolalion, Charavay, 1881,

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