‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 199 sur 281 · I. — Sous la Révolution · texte numérisé non relu

I. — Sous la Révolution

1^ La tragédie. — La première date du théâtre tragique révolutionnaire est 1789, avec le Charles IX de M.-J. Chénier, « tragédie historique », plaidoyer en faveur de la liberté et de la tolérance, qui faillit mettre aux prises le parterre et les loges. Il n'y a guère que des discours dans Charles IX; mais ce sont précisément les tirades de Coligny, de Guise et de L'Hospital qui excitaient des applaudissements ou des protestations. A l'acte IV une belle scène, qui devait fournir à Scribe pour les Hiiguenols la célèbre bénédiction des poignards. — Chénier donna ensuite, et toujours avec grand succès, Henri VIII (1791) Calas (1791), Gracchus (1792), où se trouve le mot : « des lois et non du sang ! », et Fénelon ou les Religieuses de Cambrai (1793), pièce intéressante à étudier pour l'histoire de la renommée de Fénelon au dix-huitième siècle. Son libère fut joué seulement en 1844 (1).

A. Arnault (1766-1834) donna Marias à Miniurnes (1791) ou il atteint une mâle simplicité, et quelques autres tra' gedies, dont la plus originale, romantique par quelques

(1) M.-J. Chénier (1764-1811) fut membre de la Convention, des Cinq-Cents du Trrbunat. Il devint, sous l'Empire, inspecteur gênerai de 1 Université, composa encore plusieurs tragédies que la censure arrêta, et écrivit un Tableau de la littérature française de 1789 à 1808, qui est un curieux document de la critique pseudo-classique. Accusé d'avoir laissé périr son frère André Il répondit au public par sa belle épître sur la Calomnie (1806).'

no

parties, est Blanche de Monlcassin ou les Véniliens (1798) Mais Arnault vivra surtout par ses Fables (1812), où se trouve la célèbre petite pièce de la Feuille,

Népomucène Lemercier (1771-1840), tempérament original et parfois novateur, triompha dans la tragédie avec son Agamemnon (1797), qui supporte encore la lecture, et dans le drame historique avec Pmfo (1801), où le mélange des genres est opéré avec une certaine sûreté de main, qui annonce plutôt, d'ailleurs, A. Duval et Scribe, que Dumas père et V. Hugo (1).

Ducis continue à donner des adaptations de Shakespeare (Of/ze/Zo, 1792), et fait jouer, en 1795, une pièce à sujet oriental, Abufar, qui est sa production la plus originale.

2"" La comédie. — Ici, la première date devrait être le Mariage de Figaro (1784) : nous en avons parlé plus haut. Il nous reste à signaler le Philinle de Molière, de Fabre d'Églantine (1791), inspiré par J.-J. Rousseau. Philinte n'y est plus le philosophe aimable, l'homme du monde indulgent que nous croyons voir dans le Misanthrope, c est l'aristocrate égoïste et borné, qui ne se réveille de son apathie que lorsque son propre intérêt est en cause ; Alceste est l'ami de tout Je monde, le précurseur, le vengeur ; et il y a là un avocal qui prend la scène du Théâtre-Français pour la tribune de la Constituante.

Collin d'Harleville (1755-1806) représente, au contraire, l'aimable et spirituelle comédie classique. Il est, avec moins de force et de verve, un héritier de Regnard, de Piron et de Gresset. Ses meilleures pièces, joliment versifiées, et qui reposaient le public des comédies-pamphlets, sont VOplimisle (1788) et le Vieux Célibataire (1792).

Mais comment définir et classer maintenant une foule de pièces de circonstance, productions éphémères et bruyantes, les unes courageuses comme VAnii des lois, de Laya (1793); les autres destinéesà flatter lespassionspopuiaircs, comme les Victimes cloîtrées, de Monvel (1791); les

(1) Lemercier a composé un vaste poème, la Panhypoerisiade, mêlé d'épopée et de satire (1819), dont quelques morceaux ont de l'éclat et de la force. 11 fut disgracié sous l'Empire.

La littérature sous la révolution 711

autres à la fois bouffonnes et politiques, comme Madame . Angot ou la Poissarde parvenue, de Maillot (1796), dont les suiles ont duré jusqu'à nous ; ou la série de Cadet- Roussel, par Aude ; celle de Nicodème, etc. ? Il y a là une immense quantité de vaudevilles, de farces, d'à propos, qui constituent la partie vivante et vraiment aristophanesque du théâtre de la Révolution, où toutes les actualités sont saisies, où l'audace est effrénée, et qui n'ont plus d'intérêt que pour l'histoire des mœurs (1).

3° Dans la poésie lyrique, nous avons déjà nommé Lebrun. Mais le vrai lyrisme est alors dans quelques chants révolutionnaires, comme le Chant du dépari de M.-J. Chénier, mis en musique par Méhul (1794), suvioni la Marseillaise, de Rouget de Lisle (1792). « Si jamais, dit E. Lintilhac, le phénomène- de l'inspiration poétique a été palpable, et si la légende de Tyrtéc enflammant les âmes mâles s'est réalisée, ce fut bien dans cette nuit du 25 au 26 avril 4792, où un officier français trouva dans l'émoi de son cœur de soldat et de patriote ce sublime cri d'alarme, . au rythme irrésistible, et ces rudes paroles qu'on n'analyse pas, mais qui, à plus de deux mille ans de distance, rappellent aux lettrés le chant de guerre des compagnons d'Eschyle à Salamine : les deux textes sont même d'une ressemblance qui étonnerait, si les deux crises et leurs héros étaient moins semblables (2). »

Page 1