I. ~ Comment s'est formé le drame romantique
Le mélodrame. — Il existait, sous le règne de Louis XIII un genre confus et extravagant, la tragi-comédie, qui aurait pu donner une sorte de drame héroïque mi-shakespearien, mi-espagnol. Les tendances invincibles de Lesprit fran-
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çais vers la raison bannirent bientôt du théâtre la îragicomédie. — Au commencement du dix-neuvième siècle, sous le Consulat et l'Empire, tandis que les imitations pseudo-classiques occupaient encore la scène du solennel Théâtre-Français, un autre genre, moins confus que la tragi-comédie, mais non moins extravagant, attirait la foule à l'Ambigu, à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin : c^U«nit le mrladrnitir La Révolution, en effet, avait transformé le public. Au peuple qui se contentait jadis de tréteaux et de bateleurs, il fallait de plus nobles émotions dramatiques. Guilbert de Pixérécourt fut son Corneille ; et Caigniez, son Racine (1).
Quand on parcourt le répertoire des mélodrames joués entre 1800 et 1830, on est surpris d'y trouver tant de sujets historiques, chevaleresques, empruntés au moyen âge français et allemand, à l'Italie de la Renaissance, à l'Espagne catholique ou mauresque. L'intrigue en est ténébreuse, il y a des souterrains et des oubliettes, et le traître y joue un rôle capital. Le comique, disons mieux, le grotesque, y est juxtaposé au tragique; à côté du traître, le niais, paysan ou soldat, le bouffon, le valet, sont chargés? comme le gracioso du drame espagnol, de reposer la foule de ses émotions douloureuses en excitant le rire. Les décors sont nombreux et éclatants, avec des trucs ingénieux, et des surprises de mise en scène, qui enchantent les naïfs spectateurs. Le dénouement est presque toujours heureux, en ce sens que les personnages sympathiques sont sauvés et récompensés, tandis que le traître est puni. Enfin, le mélodrame est écrit en prose, dans un style à la fois amphigourique et primitif, mélange de platitude et de pathos; mais ce style passe la rampe et secoue vivement son public.
En quoi le mélodrame ressemble au drame romantique, et en diffère. — On reconnaît dans le mélodrame quelques-uns . des éléments essentiels du drame romantique : sujets emtjl^ pruntés à l'histoire moderne française ou étrangère, mir{^'} gue compliquée et sombre, mélange du sérieux et du ï'ii'^^iRX importance des décors et de la couleur locale. Il est donc^^
' (1) Cf. p. 714,
juste craffirmer, en un certain sens, que le drame romantique n'est que le mélodrame parvenu. Mais, pour se suhr. stjtuer à la traj^éilie, le^mélodrame se modifie sur quelqu^sj^oiats^ qui sont cTune si'^^'aiîdFlmpoHance qu'on" peut bien dire aussi que le drame romantique est esseritieTIement diff^ du mélodrarSë. — D'al5'ô^^^^ Le genre, en changeant de théâtre et de public, renonce à Tune de ses libertés, pour s'astreindre aux usages du rand monde où il est admis. Le drame romantique de Victor Hugo est le plus souvent é>jQrit en vers; et le vers au théâtre, c'est une convention toute classique ; c'est Thabit et la cravate blanche dans le monde. Parfois, ^ V. Hugo écrit en prose; en prose également sont les Jll drames de Vigny et de Musset. Mais c'est une prose noble ou poétique. Seul, Dumas père est assez proclie parenFde Plxérécourt. — La seconde différence essentielle, pour qui compare le drame romantique au mélodrame^ c'est que le k \ déjiouement du mélodrame est heureux, et que celui du , // drame ronîanirque e sF"ma7%£l//^eax Et ce seul caractère SuïïïvddtirjîTts^TV d'une compa-
raison humiliante avec r Homme aux trois visages ou le Courrier de Lyon. Grâce au dénouement malheureux, en effet, un des principes de la pure tragédie classique se conserve dans le drame romantique, je veux dire la pitié. L'autre principe, la terreur, si on l'excite dans le mélodrame, c'est pour ainsi (îîresÏÏtrs-tétte réserve que le dénouement nous en affranchira ; et, rassurés d'avance, nous n'y voyons qu'un jeu. Mais, conditionnées l'une par Tautre, terreur et pitié nous laissent^ dans le drj;5i,me romantique comme dans la tragédie, cette impression de tristesse majestueuse dont parle Racine ; et cela suffit pour donner au genre la même dignité qu'à la tragédie.
Influence de la tragédie. — C'est qu'en effet si le drame romantique subissait l'influence du mélodrame, il était, d'autre part, et presque malgré lui, fortement marqué par la tragédie. Celle-ci n'était restée qu'en apparence un genre immoDile. Immobile était le cadre ; mais le contenu en avait été incessamment renouvelé. Quelques romantiques féroces s'écriaient : « Qui nous délivrera des Grecs et des
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Romains !» 11 y avait beau temps que les Romains et les Grecs n'étaient plus les locataires à bail de la tragédie classique. Et il suffirait de jeter un coup d'œil sur les tragédies représentées de 1815 à 4830, pour constater quelle place y tenait l'histoire moderne. Voici les Vêpres siciliennes de C. Delavigne (1819),le Loa/s/Xd'Ancelot (1819),la /ea/zAze cVArc à Rouen de Davrigny (1819), le Charles de Navarre de Brifaut (t820), le Comte Julien de Guiraud (1823), le Maire du Palais d'Ancelot (18':23), le Pierre de Portugal d'Arnault
Jeanne d'Arc ÙQ Soumet (1825), le Louis XI Mély-Janin (1827), etc. Et je ne nomme ici que des tragédies en cinq actes et en vers, où les unitéâxlassiqja^Su^ont respectées. On voit que les sujefs^'en sont ni grecs, ni romains.
La Critique. —-Parmi les critiques de l'époque, les positions sont les suivantes : Il y a seulement deux ou trois attardés qui demandent que l'on traite exclusivement des sujets antiques dans les Unités ; tous les autres se répartissent en deux écoles : 1^ ceux qui disent : « Cherchons de nouveaux sujets ; exploitons l'histoire de France et celle des autres pays ; imitons les chefs-d'œuvre des littératures étrangères; — mais--eoiïservons la^/^^^^^^ C'était appliquer à la tragédie le précepte de Chénier : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » — 2o ceux qui disent ; « A des sujets nouveaux, historiques, étrangers, convient une forme nouvellè. Indépendance complète pour le poète dramatique. » Cette seconde opinion est soutenue, de 4819 à 4830, dans les journaux littéraires (Lycée français^ Globe, Revue française, etc.) par des critiques éminents, comme Ch. de Rémusat, Ch. Loyson, P. Dubois, Magnin, etc..
En 4825, paraît le Théâtre de Clara Gaziil [de P. Mérimée, recueil de courtes pièces attribuées par leur auteur à une comédienne espagnole. On y trouvait une liberté shakespearienne unie à la fantaisie de Calderor..
Le jour donc où Victor Hugo écrit Cromii;e//(4827), le jour où Alexandre Dumas écrit Christine (4828) et fait représenter Henri III et sa Cour (4829), ils s'associent à un mouvement contemporain, te genre qu'ils « mettent au point »
Des Graîîges, — Littérature»
^^'^ LA LITTÉRAIURE FRANÇAISE
et qu'ils consacrent enfin par des « ctiefs-d'œuvre », était préparé a la fois par le mélodrame historique, par la tragédie hislorique, par les essais audacieux et piquants de Menmée. Ils ont pris au mélodrame, bien plus qu à Siiakespeare, sa liberté et sa variété; ils ont pris à la tragédie sa terreur, sa pitié et la dignité du style. I Et, puisque nous venons de nommer Shakespeare ajoutons que les représentations données par des acteurs anglais, a Pans, en 1828, avaient contribué, elles aussi à préparer le public au succès à'Henri III et à' Hernani (i).