‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 211 sur 281 · V. — Les drames d'Alfred de Vîgny · texte numérisé non relu

V. — Les drames d'Alfred de Vîgny

Alfred de Vigny, un de nos plus grands lyriques romantiques, pi'end rang également parmi les dramaturges. Son premier titre est d'av^oir donné, en 1829, au Théâtre-Français, une traduction intégrale de TOthello de Shakespeare. Cette traduction est plutôt lourde; mais elle est fidèle, et elle parut une surprenante nouveauté à des spectateurs habitués aux adaptations de Ducis (1). Il est vrai que Ducis était, jusqu'en 1824, joué par Talma, que Talma avait vécu à Londres, qu'il avait vu jouer du Shakespeare, et qu'il réintégrait dans ses rôles une partie de la vérité et de la poésie que Ducis en avait ôtées. Le public, qui avait accueilli avec enthousiasme les acteurs anglais, en 1827- 4828, fît bon accueil à l'œuvre de Vigny; mais sa pièce n'eut que seize représentations, et VOlhello de Ducis garda sa place au répertoire jusqu'en 1850. — Avant Othello, Vigny avait traduit le Marchand de Venise, mais la pièce ne fut pas jouée.

L'accueil fait à Henri III et à Hernani poussa Vigny du côté du drame historique; et il donna à l'Odéon, en 1831, la Màrëchaie TAiît^ serait guère qu'un épisode

découpé en scènes, à la manière des Barricades et des Étals de Blois de Vitet (2), si l'auteur n'y avait introduit quelques personnages dlnvention et une intrigue d'amour. Il a supposé que Goncini, maréchal d'Ancre, est en butte non seulement à des ennemis politiques longtemps maîtrisés par le génie de sa femme, mais encore à la haine personnelle d'un seigneur corse, Borgia, jadis amoureux d'Éléonora Galigaï devenue maréchale d'Ancre. Ce Borgia, marié lui-même à Isabelle Monti, découvre encore que

(1) Ducis avait donné, de 17'39 à 1792, Hanilei, Olhello. Roméot le Roi Lear, Macbelh.

(2) Louis Vitet (1802-1873), un iXa^ critiques les plus distingués (lu journal le Globe, publia de 1827 à 1829 des scènes historiques (les Barricades, les États de Blois, la Morî de Henri III), dont il faut tenir coniple dans I histoire^du drame romantique. — Après 1830, il lut surtout un des membres les plus intelligents de la Commission des Monuments historiques*

LE DRAME ROMANTIQUE

Concini fait la cour à sa femme. De là, entre ces deux hommes, une rivalité double, laquelle aboutit, au cinquième acte, à un duel au clair de lune, qui forme assurément la plus belle scène de Fouvrage. Toute la partie historique, consciencieusement traitée, avec une abondance de détails où Ton sent l'influence de Henri III, est assez froide ; et l'ensemble est ennuyeux. Le succès ne fut qu'honorable.

Plus vif et plus durable fut celui de Chatterton, représenté au Théâtre-Français le 12 février 1835 ; la pièce eut quarante-deux représentations et fut fréquemment reprise. La sympathie que le public témoigna et qu'il a conservée à cette œuvre est due, sans doute, en partie, aux caractères bien tranchés, à l'action bien conduite, au dénouement tragique; mais surtout peut-être est-on sensible à ce qu'il y a de profond, de discret, de concentré, de classique au meilleur sens du mot^^ans cette pièce toute psychologique et passionnelle. ^C/îâfWfon est tiré par Vigny de son roman de Stello (fmru en 1832). C'est l'histoire d'un jeune poète méconnu, malade, logé chez un industriel avare et dur, John Bell. Il ne trouve de pitié qu'auprès d'un quaker établi dans la maison, et de Kitty Bell, femme de John. Celle-ci secourt discrètement Chatterton, mais évite de le rencontrer et de lui parler, tant elle se sent troublée par sa présence. Un amour inconscient, fatal, si puissant malgré son mutisme qu'il doit les réunir dans la mort, s'est emparé de ces deux cœurs; et c'est l'expression de cet amour combattu et refoulé, se trahissant par des gestes, des intonations, des maladresses, qui élève ce drame à la hauteur d'une tragédie racinienne. Le dénouement est d'une simplicité terrible. Chatterton s'empoisonne ; Kitty Bell, à qui il vient d'avouer son amour, meurt de l'émotion que lui cause sa mort, sans une phrase. C'est dans le rôle exquis de Kitty Bell que Marie Dorval ^ obtint son plus beau triomphe. — Une partie, avoaons-le, a vieilli dans ce drame, celle à laquelle Vigny attachait le plus d'importance, la thèse, à savoir, que la société est coupable de ne pas reconnaître et entretenir le génie. C'est pour la thèse que Vigny a écrit Chatterton; mais c'est comme drame d'amour que Chatterton a vécu. /

La littérature française

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