‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 230 sur 281 · II. — Le développement g^énéral · texte numérisé non relu

II. — Le développement g^énéral

Avant d'étudier im à un les principaux historiens de cette époque, il est nécessaire de les présenter, eux et leurs œuvres, dans un tableau d'ensemble. Les grands événements de l'histoire, Restauration, 1830, 1848, 1870, ont eu sur leur esprit et sur leur méthode une très sérieuse influence.

Sous la Restauration. — Chateaubriand donne le premier l'intelligence du christianisme et du moyen âge dans son Génie (1802), et des modèles d'histoire à la fois documentée et pittoresque dans quelques passages des Martyrs (1809). Or, il ne faut pas oublier que ces ouvrages furent lus avec enthousiasme par A. Thierry (né en 1795) (2), par Thiers

(1) Nous ne faisons que résumer ici les pages xxxv à xliv de V Introduction des Extraits des historiens français de G. Jullian, (Hachette). Nous renvoyons, pour le détail, à cet excellent ouvrage, modèle de précision et de méthode.

(2) Voir Préface des Récits mérovingiens.

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L*HlSTOmE Atr DIX-NEUVIÈME SIECLE

pire (1845) ; Lamartine donnera, en 1847, sa poétique ///sloire des Girondins ; Oainet, en 1848, ses Révolutions d'Italie. Mais surtout, à la lumière de cette révolution de 1830, qui semble réconcilier tous les partis et réaliser enfin les espérances de 1789, Michelet « aperçoit la France » (1) ; il publie, de 1833 à 1844, les six premiers volumes de son Histoire de France, et, de 1847 à 1853, son Histoire de la Révolution.

Après 1848. — 1848 est une nouvelle date climatérique dans l'évolution de ces grands esprits, qui d'abord s'exaltent, mais que le coup d'État de 1851 et la restauration de l'Empire dispersent ou abattent. Cependant, à l'exception de Michelet qui, reprenant en 1855 (jusqu'en 1867) son Histoire de France, perd de plus en plus la notion du réel et du juste, les historiens font des progrès dans le sens de l'impartialité, de l'érudition et de la méthode, Mignet, en 1854, donne son Charles-Quint ; Camille Roussel, son Histoire de Louvois (1861); Tocqueville, V Ancien Régime et la Révolution (1856). Mais surtout apparaissent trois historiens nouveaux qui, chacun à leur manière, renouvellent un genre qui semblait avoir déjà produit tous les plus beaux fruits : Renan commence, en 1863, son Histoire des origines du christianisme ; la même année, Taine publie son Histoire de la littérature anglaise ; et le plus éminent, celui en qui s'incarne, avec une sorte de simplicité grandiose, l'esprit scientifique moderne, Fustel de Coulanges, écrit en 1864 la Cité antique, suivie en 1874 des Institutions politiques de l'ancienne France. Cette môme année, Taine entreprenait ses Origines de la France contemporaine.

Il est d'usage de classer par écoles les historiens du dixneuvième siècle. Nous jugeons avec M. F. Hémon (2), que cette classification est vaine; nous n'adopterons même pas cette, beaucoup plus large, qu'il propose, persuadé que nous sommes queFhistoire littéraire doit ^hxioi différencier que classer, et nous choisirons, pour parler de chaque historien, Tordre chronologique adopté par M. C. Jullian. \

(1) Préface de 1869.

(2) F. FIÉMON, Cours de llîîéraîure, XVI : l'Histoire au dix-neu^ viènie siècle, p. 5. Delagrave.

ÎII. — Aug^usiiu Thierry (1 79i>-18i>G).

Vie. — Augustin Thicrryentraà l'Écolenormale enlSll ; il quitta l'Université en 1815 (il était alors professeur de cinquième à Compîègne), pour devenir le secrétaire de Saint- Simon, célèbre parses utopies socialesetéconomiques. Mais il quitta bientôt cet esprit nuageux, qui convenait si mal à ses propres qualités de précision et de vigueur. En 1817, il commença à écrire dans le Censeur européen des articles, qui, retouchés, formèrent plus tard une notable partie de son volume intitulé Dix Ans d éludes hisloriques (1834). Au Courrier français^ il publia dix Lellres sur V histoire de France^ réunies en volume, et suivies de quinze autres, en 1827 (1). L'Hisloire de la conquêle de l Angle-* terre par les Normands parut en 1825 (4 vol.). C'est alors qu'A. Thierry devint aveugle. On sait avec quelle résir gnation courageuse il accepta cette infirmité. Il continua, avec l'aide de sa femme et de ses secrétaires, à compulser des documents et à écrire, soutenu qu'il était parla conviction que ses travaux étaient utiles à son pays. Il disait, avec un accent vraiment cornélien, dans la préface de Dix Ans d'éludés hisloriques: « ... Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore ; si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect: il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même: c'est le dévouement à la science. » Dans ces conditions, il prépare et publie les Récils des temps mérovingiens (1833-1840). Après les Considérations sur l'histoire de France (1840), il s'occupe de rassembler, pour la collection dirigée par Guizot, des documents sur les communes du moyen âge, et il en tire son Essai sur la formation et les progrès de Vhistoirc du tiers État.

(1) Revue d'histoire liîlêraire. Augustin Thierry journaliste, par Gh.-M. des Granges (avril-mai 1906).

l'histoire au dix-neuvième siècle 829

Ses théories. — Pour apprécier Augustin Thierry, il faut d'abord signaler en lui le Ihéoricienjhomme qui, cherchant dans l'histoire des documents à l'appui de ses idées libérales, pousse jusqu'au système une thèse discutable : 1 antaâiiniâjne persistant entre la race conquérante et la race '■^jq^ dans ses articles du

Cfenseur européen et au Courrier français, en 1 appliquant à la race franque ou germanique et à la race galloromaine, devenues l'aristocratie et la bourgeoisie, il la développe aisément dans son Histoire de la conquête de l'Angleterre, où la lutte des races galloise, saxonne et normande était, en effet, aux onzième et douzième siècles, tout à fait évidente et probante. Aussi s'attache-t-il surtout à l'histoire de ce tiers État qui, selon lui, par son accord avec la royauté, jusqu'au dix-septième siècle, a fait la France, et a préparé les libertés modernes. Même dans' les Récils des temps mérovingiens, ce qui l'intéresse le plus, au fond, c'est Tantagonisme des races. Il faut ajouter, pour être juste envers Thierry, que sa thèse s'est peu à peu adoucie et corrigée (1).

Sa critique. — Quelle est, d'autre part, la valeur critique d'Aug. Thierry ? Il ne faut pas lui demander la sûreté scientifique de Fustel de Coulanges et de ses disciples. Mais il a eu le premier la passion du^ocument or]iginaL^ "eTînfesrgïïëM contîance ou

d'enthousiasme. Ainsi, on lui reproche d'avoir accepté trop eomplaisamment la tradition et les anecdotes du Roman de Rou, de Grégoire de Tours, de Fortunat, etc. ; d'avoir cru sans contrôle à l'authenticité des vieux chants nationaux saxons, etc. Ce manque de critique a fait vieillir son œuvre au point de vue historique, en un temps surtout où l'on est devenu si scrupuleux sur l'authenticité des sources.

Valeur littéraire. - Mais, littérairement, cette œuvre est restée jeune. Elle a les qualités d'un romantisme de bon aloi. La narration est à la- fois simple et dramatique, émue

(1) Cf. C. JuLLiAN, Inlvoduclion, p. lvi-lvii.

Ï-A tITTÉRATUhE FRANÇAISE

et pr'Scise. Tout y est vivant m ^ .1 x sorte Thierry es( dans'I^fte 1"^^;,?;^"! excès d'aucun, dont l'art probe et vieouronv i. a^'t'ste de Michelet. ^'^ouieux survivra peut-être à celu.

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