II. — La poésie alléjiforîquc. — Le Komaii de la lit>8e
h' allégorie est un procédé fort à la mode au moyen âge; c'est à tort qu'on en attribue parfois le premier emploi au^ auteurs du Roman de la Rose. Ceux-ci n'ont fait qu'en consacrer et en autoriser Fusage par une œuvre remarquable.
L'allégorie consiste essentiellement à faire agir et parler, comme des personnes vivantes, des Idées, des Sentiments et, d'une manière plus générale, des Abstractions. Lo peinture et la sculpture usent de l'allégorie, quand elles représentent la Paix, la Guerre, la Justice, la Charité, sous la figure d'êtres humains dont la physionomie, le geste, le costume et les attributs révèlent aux yeux la signification.
Dans les arts plastiques, l'allégorie est presque toujours claire et suggestive. Elle est moins sûre et elle fatigue vite dans la poésie, surtout quand elle est appliquée à des sentiments intimes, qui ne se révèlent pas d'ordinaire par des effets physiques assez distincts et assez apparents. Si le lecteur se représente facilement la Paix et la Guerre, l'Abondance, la Discorde, etc., il a quelque peine à voir autre chose que des mots, en dépit des majuscules, dans la Vertu, la Prudence, l'Ignorance, etc. A plus forte raison, s'il s'agit, comme au moyen âge, de toute une armée d'allégories exprimant les diverses nuances de l'amour, de la religion, etc.
D'où peut venir le goût singulier de ce système, aux treizième, quatorzième et quinzième siècles? Peut-être faudrait-il y constater unaveu d'impuissancepourfabstraction pure et pour la psychologie, si les romans de la de la Table ronde et les romans antiques ne nous prouvaient que la société polie des douzième et treizième siècles était fort capable de suivre l'analyse raffinée des sentiments, sans avoir recours à l'allégorie (cf. Tristan et le Chevalier au Lfo/z). Loin d'être un procédé pr/m/h/, l'allégorie fut, au moyen âge un raffinement, et comme une crise de préciosité, crise qui devait se renouveler dans la première moitié du dix-septième siècle. L'usage n'en fut si répandu et le succès n'en fut si grand que parce que
LA MTTÉaATLRE FRA^XAISE
tallégovic ainsi pratiquée piquait la curiosité el llattait la vanité des lecteurs, surtout des femmes, qui ne dédaignent rien tant en littérature et en art que la simplicité et la clarté.
Le Roman de la Rose. — De tous les ouvrages allégoriques écrits au moyen âge, le plus célèbre est le Roman de la Rose, qui se compose de deux parties : la première est de 4230 environ, et elle a pour auteur Guillaume de Lorris. Celui-ci mourut, dit-on, fort jeune et n'eut pas le temps d'achever son roman, lequel fut continué, environ quarante ans plus tard, par Jean Clopinel, surnommé Jean de Meun, mort vers 1305.
Ces deux parties sont très différentes, et par l'esprit qui les anime, et par le style. Aussi faut-il les analyser séparément.
Analyse de la première partie. — Guillaume de Lorris pré* tend nous raconter unjsonge qu'il fit « il y a plus de cinq ans, lorsqu'il était dans sa vingtième année ».
Un matin du mois de mai, il va se promener dans la campagne, et'iil arrive à un verger entouré d'un mur; sur ce mur sont peintes des figures hideuses, en particulier Envie, Avarice, Vieillesse (1). La porte du verger est ouverte au jeune homme par Oyseuse (Oisiveté), qui le conduit à un pré où dansent Déduit (Plaisir), le dieu d'Amour, Beauté, Richesse, Courtoisie, etc. Parmi les merveilles du verger, Guillaume admire surtout un buisson de roses, et l'une de ces roses (qui représente la jeune fille aimée) lui paraît si fraîche et si belle qu'il ne peut en détacher ses yeux. Pendant ce temps. Amour le frappe de ses flèches, puis s'approche de lai, et lui expose tout un art d'aimer, en huit cent vers, imité d'Ovide (2). — A partir de ce moment, le système allégorique va fonctionner d'une façon assez ingénieuse. En effet, le poète excelle à faire agir et parler des allégories symbolisant les impressions contraires qui se partagent un jeune cœur. « Il a décomposé l'âme de la jeune fille ; il en a extrait tous les sentiments, toutes les qualités et manières d'être, générales ou particulières; il leur a donné une existence propre, indépendante, avec la faculté d'agir individuellement, chacune
(1) Lire ce passage dans la Chreslomaîhie de G. Paris, p. 258.
(2) Lire un fragment de cet art d'aimer dans la Chresfomaîhie de M. L. SuDRE, p. 172. Trois autres passages de G. de Lorris sont cités par M. L, Clédat, pp. 193-196.
LITTÉRATURE SAVANTE ET ALLÉGORIQUE
selon son cai aclère. Il a ainsi établi autour de la rose tout un monde d'abstrrctions personnifiées, qui remplissent au service de la fleur les mêmes fonctions que les sentiments dans l'àme de lajeune fille. Franchise, Pitié plaident les intérêts de l'amant; Danger, Haine, Peur l'empêchent d'approcher la rose (1). » Le jeune homme, de son côté, est servi par Bel-Accueil et Amour, persécuté par Male-Bouche (Médisance), Pvaison, Jalousie, etc.
Endoctriné par Amour, il est toujours en contemplation devant la rose, quand il voit venir à lui Bel-Accueil, fils de Courtoisie, qui lui permet d'approcher du buisson de roses. Mais Danger, accompagné de Male-Bouche, de Peur et de Honte, chasse Guillaume loin du parterre. Baison vient sermonner l'amoureux, mais ne peut le convaincre. Celui-ci apaise le courroux de Danger; Franchise et Pitié ramènent Bel-Accueil, qui de nouveau laisse Guillaume approcher de la rose, et qui lui permet de la baiser. Mais Male-Bouche a tout vu, et prévient Jalousie, qui fait entourer le parterre d'un mur, et construire une tour où sera emprisonné Bel-Accueil. Guillaume se lamente, et c'est là que se termine ou que s'arrête la première partie du poème.
H est aisé de railler le jeu des allégories dans Fœuvre de Guillaume de Lorris. Nous préférerions, évidemment, des analyses psychologiques directes, à la façon de celles que Chrétien de Troyes a si finement développées dans le Chevalier au Lion. Mais, système à part, la première partie du Roman de la Rose témoigne d'une réelle connaissance du cœur. L'amour ingénu, inquiet, tour à tour confiant jusqu'à l'imprudence et réservé jusqu'au mépris, y est très sûrement décrit : Guillaume de Lorris est un ancêtre, très lointain, vie Marivaux. Notons aussi que le charme de cette première partie vient du respect que l'on y sent pour la femme et pour Pamour. L'auteur n'a pas donné, comme presque tous ses contemporains, et comme son continuateur, dans la facile et stupide satire des femmes, un des thèmes les plus irritants du moyen âge bourgeois. Il est courtois comme Chrétien de Troyes ; il nous repose de toutes les vilenies des fabliaux et des farces, sans sortir de la vérité psychologique.
Enfin, considérée comme poème, la première partie du
(1) E. Langlois, chapitre sur le Roman de la Rose^ dans riltsf, de la littérature fr. (JulleviUe-Colin), t. II, p. 111.
LA LITTÉRATURE IRANÇALSE
Roman de la Rose est un des chefs-d'œuvre du moyen âge. La langue en est souple, claire, élégante, souvent vigou reuse et éloquente.
Analyse de la deuxième partie. — G. de Lorris laissait donc son poème inachevé. Peut-être ne lui restait-il que deux épisodes à y ajouter : la délivrance de Bel-Accueil, et la conquête de la rose. Puis le songe aurait été fini. Pendant quarante ans environ, la société française se contenta du Roman de la Rose tel que l'avait laissé Guillaume. Puis, vers 1277, Jean de Meun en entreprit la continuation; et, fait unique dans l'histoire des littératures modernes, cette suite fut désormais inséparable de l'original.
Raison vient de nouveau consoler le chevalier, qui se désespère. Ce discours de Raison est un traité méthodique de l'amour et des passions : il a plus de deux mille vers ; les exemples moraux et historiques tirés de l'antiquité y forment un fatras pédantesqu^. Le jeune homme va trouver ensuite Ami. qui lui donne des conseils de courtoisie, l'engage à se montrer Hbéral sans excès, et lui fait une satire assez spirituelle du mariage. Là se trouvent plusieurs passages célèbres par leur hardiesse sur l'âge d'or, la naissance de la société, du pouvoir royal, etc. Amour, qui rentre en ^scène, décide de tenter l'assaut de la tour où, est enfermé Bel-Accueil ; il passe en revue ses soldats, Courtoisie, Largesse, Franchise, Pitié, Hardiment, et un nouveau personnage, Faux-Semblant, fils d'Hypocrisie, qui habite tantôt le monde et tantôt le cloître. Le poète place ici une violente diatribe contre les moines mendiants. — L'amant pénètre dans la tour, auprès de Bel-Accueil, mais il en est bientôt expulsé par Danger. — Sans transition, nous voici transportés chez Nature, qui travaille à protéger les espèces contre la mort, et qui se confesse à son chapelain Génius. Cette confession en deux mille six cents vers est une sorte d'encyclopédie des connaissances scientifiques du moyen âge. Elle est suivie d'un sermon de Génius aux personnages qui se préparent pour l'assaut delà tour. Vénus se joint à eux; elle enflamme la tour; Danger, Honte et Peur s'enfuient ; et Bel-Accueil permet au jeune homme de cueillir la rose.
Autant les allégories de la première partie constituent, pour qui sait les transposer, une psychologie délicate de l'amour à la fois timide et passionné, autant, dans la seconde partie, Faction fictive devient obscure et incohé-
littéuatuiil: savante et allégouique
rente Ce n'est plus qu'un cadre, dans lequel un esprit érudit et audacieux, plein de verve et d'apreté, place ses théories et ses souvenirs.
Nous parlons plus loin du perpétuel contraste otiert, dans notre littérature, par l'esprit idéaliste et l'esprit bour- I geois. Dans le Roman de la Rose, ces deux esprits appaj raissent tour à tour ; et le poème est, sous ce rapport, un . de ceux qui résument le mieux les différentes aspirations du moyen âge. Mais Guillaume de Lorris représente plutôt le passé, et Jean de Meun Favenir : celui-ci annonce Rabelais, Voltaire, Beaumarchais. Il est le premier exemple de ces écrivains qui, au lieu de faire œuvre d'art, cherchent à exciter et à diriger l'opinion. En son genre, d'ailleurs, et malgré sa prolixité, il est grand écrivain ; il a le sens du mot énergique et piquant; il sait, quand il le veut, enfermer en un couplet sobre, en une réplique juste, tout un tableau, toute une idée (1).
Succès du Roman de la Rose. — Ainsi complété, le Roman de la Rose devint, de la fin du quatorzième siècle au milieu du seizième, l'œuvre la plus célèbre de notre littérature. Les manuscrits encore existants sont très nombreux ; et dès la découverte de l'imprimerie, les éditions se multi-
1 plièrent. Marot, en 15217, en donna une nouvelle, dont la préface est un excellent document. Et la Pléiade, qui condamnait le moyen âge, en excepte Roman de la Rose.
« En France, dit G. Paris, l'influence de ce livre domina toute la période qui suivit, et on ne peut pas dire qu'elle
I ait été heureuse : elle donna pour longtemps à la littérature une forme allégorique... et^ d'autre part, un caractère prosaïque, positif, souvent pédant, qui enlève tout charme
I à la plupart des poèmes des quatorzième et quinzième siècles (2). »
Le succès d'un ouvrage se mesure aussi à l'opposition qu'il détermine. On attaqua vivement le Roman de la Rose : Christine de Pisan le juge digne d'être brûlé; Gerson,
(1) Lire différents fragments de J. de Meun dans les Chrestomathies de G. Paris, p. 261; L. Sudre, p. 177 ; L. Clédat, l pp. 201-215.
! (2) G. Paris, Histoire de la lilt, au moyen âge, § 115.
il > Des Granges. — Littérature. ?
chancelier de l'Université, empruntant au livre qu'il censure le cadre allégorique, écrit une Vision de Gerson (1402) où il condamne sévèrement les hardiesses de Jean de Meun.