‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 47 sur 281 · T. HISTOIRE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

T. HISTOIRE AU MOYEN AGE

L'HISTOIRE 1. — Les origines.

L'histoire rédigée en latin. — Les premiers monuments de notre histoire nationale sont rédigés en latin. Nous ne les rappelons ici que pour mémoire, et pour faire connaître brièvem ent les sources auxquelles ont puisé nos annalistes et nos chroniqueurs.

Grégoire de Tours (544-595) a laissé une Hisîoria Francoriim, où se trouve le récit des événements compris entre les années 397 et 591. Il a été continué, jusqu'à Tannée 641, poiv Frédégaire (mort vers 660?), à la chronique duquel sont venus s'ajouter divers écrits anonymes, qui nous mènent jusqu'à 768. — Du huitième siècle au onzième, on peut encore citer toute une série de chroniques et d'annales, des vies de saints et de rois, et des récits de croisades. — Le tout aboutit à la Chronique de Sainî- Benoit, à la Chronique de Sainl-Gennain-des-Prés, et au treizième siècle, à \ Hisloria regum Francoruni,

L'histoire rédigée en vers français. — « Si les chansons de geste des temps mérovingiens et carolingiens étaient parvenues jusqu'à nous sous leur forme primitive, dit M. Gh.-V. Langois, le corpus de ces inestimables monuments serait l'histoire, ou plutôt la chronique poétique de la vieille France et de la plupart de ses provinces. Mais on sait du reste qu'elles sont perdues, et que l'épopée nationale s'est surchargée, au cours des siècles, d'épisodes fabuleux, d'éléments romanesques, d*erreurs et d'inventions qui en ont recouvert et détruit presque entièrement le fond authentique (1), »

Nous n avons môme plus la forme originale des premiers poèmes composés sur les Croisades. 11 faut attendre la Chronique deVillehardouin pour avoir un récit authentique.

Mais, du douzième siècle, on possède une Conquête de V Irlande (en 3.500 vers environ) ; une Vie de saint Thomas

(1) Histoire de la Uliéralare française (Petit de Julleville, Colin), 1896, t. II, p. 275.

LA LITTÉRATURE FnANÇAISË

le marîijr, en 6.000 vers, par Garnier de Pont-Sainte- Maxence ; une chronique des rois anglo-saxons (VEsîorie des Angles), en 6.000 vers, par Geoffroy Gaymard ; et surtout, les deux grands poèmes de Robert Wace : le Bral (histoire des Bretons, auxquels on donne pour héros éponyme Brutus), en 45.000 vers ; et le Bon (Rollon, histoire des Normands), en 16.500 vers. Ces deux histou^es sont continuées par la Chronique des ducs de Normandie, en 42 000, vers par Benoist de Sainte-More. Enfin, on a retrouvé récemment la vie de Guillaume le Maréchal, remarquable poème anonyme de 20.000 vers environ (1).

L'nistoire en prose française. — Au treizième siècle, Beaudouin IX comte de Flandre et futur empereur de Constantinople, avait fait rédiger une vaste compdation, en prose française, de toutes les chroniques antérieures, sous le titre d\Hisîoire de Beaudouin (le texte en est nerdu) —Au début du même siècle, se place la con- Quêle de Conslanlinople, de v^illehardouin, sur laquelle nous insisterons plus loin. - Vers la fin du siècle, fabbé de Saint-Denis, Mathieu de Vendôme, fait exécuter par le moine Primat une traduction en français de toutes les chroniques latines antérieures : la première édition, dédiée à Philippe le Hardi, paraît-en 1274. Ce travail fut continué jusqu'à Charles V; c'est une sorte d histoire ofhcielle nui a pour titre: Grandes Chroniques de Saint-Denis, A partir de Charles V, la rédaction des Grandes Chroniques fut confiée à des laïques, sortes d'historiographes nommés par le roi. La collection complète nous mène jusqu'à l'avènement de Louis XI. , . . V

Nous allons étudier séparément les écrivains que 1 on a coutume d'appeler les quatre chroniqueurs du moyen âge, et oui sont séparés l'un de l'autre environ par un siècle : Villehardouin est mort en 1213 ; Joinville, en 1317 ; Froissart en 1410 (?) ; Commines, en 1511. — Mais de nombreux chroniqueurs prennent place entre ces dates ; nous indiquerons en note les principaux. ;

(1) Sur ce pot'mie dé>couvert par M. Paul Mcyer, cf. G. Paris, litt. an moyen âge, § 63.

l'histoire au moyen AGE

2 — VîHcliardouîn (il 150-121 3).

Vie. — Geoffroy de Villehardoiiin est né au château de Villehardouin, situé environ à 30 kilomètres Est de Troyes, entre Arcis-sur-Aube et Bar-sur-Aube. La date exacte de sa naissance est inconnue ; mais elle doit se placer entre les années 1150 et 1164. Tout ce que nous savons de lui, avant son départ pour la Croisade, c'est qu'il fut^ maréchal de Champagne à dater de 1191 ; nous n'avons sa biographie que pour les années 1198 à 1207, période embrassée par ses Mémoires, Après 1207, nous trouvons encore quelques mentions de son nom dans des lettres ; mais son fils Érard ayant pris, en 1213, le titre de seigneur de Villehardouin, il faut placer en cette année la mort de Geoffroy, à Messinople.

Villehardouin, en effet, ne devait jamais revoir la France, qu'il quitta en M98 pour aller négocier à Venise le transport des Croisés en Orient. Tous les détails de cette expédition, nous les connaissons par son livre. Il y apparaît à la fois comme un habile diplomate et comme un brave chevalier. Mais' on a souvent exagéré sa naïveté; jamais homme ne fut, dans des circonstances extrêmement difficiles, plus conscient et plus fm, et il ne faut point que rarchaïsme de son œuvre nous donne le change : il est vraiment peu critique d'attribuer un caractère enfantin à ceux qui parlent une langue encore dans l'enfance.

C'est pendant les dernières années de sa vie, à Messinople, que Villehardouin a rédigé ses Mémoires ; et l'on peut affirmer, nous le verrons plus loin, que ce fut moins pour écrire une narration intéressante que pour se j ustifier d'avoir contribué à faire dévier l'expédition. Le manuscrit fut de bonne heure connu en France et à Venise ; on en possède encore cinq copies, et une sixième transcrite au quatorzième siècle par un Vénitien. La première édition imprimée est celle de du Cange (1657); la dernière, celle de Natalis de W,aiily (1872).

Anal^be de ia « Conquête de Gonstantinople w. — L'ouvrage est divisé, dans l'édition de Wailly, en 116 chapitres, subdivisés en paragraphes au nombre total de 500. Dans le premier para-

graphe, nous ai)i)i'cnons que Foulque, curé de Neuill y-sur- Marne, commence à prêcher la Croisade, en 1198. Au tournoi d'Écri,en 1199, un grand nombre de chevaliers se croisent, entre autres Thibaud, comte de Champagne, et Louis, comte de Blois (1-10). — Viennent ensuite les réunions préliminaires des Croisés, qui, après de nombreuses discussions, se décident pour la voie de mer, et envoient dix commissaires aux Vénitiens : dans cette commission, Geoffroy de Villehardouin représente le comte de Champagne, et Conon de Béthune, le comte de Flandre (Beaudoin IX, qui devait être élu empereur de Constantinople, et mourir en combattant contre les Bulgares en 1205). Le doge Henri Dandolo les reçoit, et discute dans son conseil leurs propositions. Il est convenu que les Vénitiens fourniront des vaisseaux aux Croisés, pour une somme de 85.000 marcs d'argent, — environ 5 millions de notre monnaie (11-21:). — La convention est ratifiée par une assemblée publique des Vénitiens, dans l'église Saint-Marc : c'est une belle scène d'enthousiasme (25-32). — Il est décidé que l'expédition partira de Venise le 24 juin 1202. Puis les commissaires champenois regagnent la France, tandis que les Flamands restent en Italie pour y gagner des alliés (33-34). — Cependant, le chef de l'expédition, Thibaud de Champagne, est mort. Le commandement est donné à Boniface de Montferrat. Les Croisés commencent, en juin 1202, à se diriger vers Tltalie. A Venise, le doge Dandolo se croise, avec un grand nombre de ses sujets (35-69). — Mais l'accord est déjà rompu entre les Croisés. Il en est parmi eux qui, refusant de s'embarquer à Venise, se sont dirigés vers d'autres ports. Aussi ne peut-on plus réunir la somme prévue par le contrat signé précédemment, et doit-on s'engager à en payer le dernier terme par la conquête de Zara, port d'Esclavonie enlevé à la république par le roi de Ilongrie, et qu'on restitue aux Vénitiens (70-91).

Les Croisés hivernent à Zara ; là, ils avaient reçu de dangereuses et séduisantes propositions du jeune Alexis IV, héritier de l'empereur de Constantinople Isaac l'Ange, qui, sept ans auparavant, avait été détrôné par son frère. Alexis demandait aux Croisés de le rétablir en son empire ; il les en récompenserait par 200.000 marcs d'argent et un renfort de 10.000 hommes pour leur expédition de Palestine (91-93). — La flotte met à la voile ; des dissensions se produisent encore entre les Croisés ; quelques-uns se dirigent sur la Syrie; la flotte flamande, réunie à Marseille, au lieu de rejoindre l'expédition de Constantinople, va directement en Palestine ; à Corfou, nouveaux débats; il faut tous les efforts des chefs et toute l'éloquence de Villehardouin, pour empêcher Tarmée de se dissoudre (94-120). -— Ils amvent

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en vue de Constanlinoplc, dont la beauté les saisit (121-128) ; on campe d'abord en face de la ville, et plusieurs conseils sont tenus pour préparer l'attaque (129-153) ; -P^emie^rsiege de Constantinople; malgré les elîorts courageux des C oiscs la v^l c eût peut-être résisté fort longtemps, si rcvo u ,on intu em c n'avait rétabli sur le trône le vieil Isaac, pere d Alexis ceku-c,, escorté de l'armée des Croisés,fait son entrée solennelle a Constantinople (154-I9i). - Cependant, Alexis, couronne empereur le V août 1203, refuse de tenir ses promesses. Les Cioises lui déclarent la guerre. Un nouvel usurpateur Murzuph e, et,angle Alexis et s'empare du trône. Second assaut f Constantinople fuite de Muzuiphle ; les Croisés s'établissent dans la vil e (195 232). - Il y a deux candidats à l'empire: Beaudoum de Plandre et Boniface de Montferrat ; celui qui ne sera pas "omme au a le gouvernement de l'Asie Mineure et de la ^''ccc «ous la suzeraineté de l'autre. Baudouin est élu empereur, et couronne f 133 261 )

La suite du livre est moins intéressante pour nous et peut se résumer plus rapidement. Pour soutenir ^tetendre eu conquête, les Croisés font diverses campagnes contre MuizupWe qui est pris et exécuté, contre les Grecs, et surtout confie les Bulgare!, dont l'empereur, Joannis, leur tient tele avec «ntrepidité (262-353).- Beaudouin est battu a Andrinople, et tue son armée est en déroute. ViUehardouin a la gloire d avoir dinge la pénible retraite de cette armée jusqu'à Constantinople (3o4- 376). - Le frère de Beaudouin, Henri, d'abord nomme rcgent, est couronné empereur en 1206; ViUehardouin reçoit en bel la vHle de MessinoSîle ; Boniface de Montferrat est tué, dans une bataille contre les Bulgares (376-500).

Valeur historique de ViUehardouin. - Le récit de Villehardouin a toutes les apparences de la plus franche et delà plus naïve narration. Les événements s Y suc- ..cèdent dans l'ordre des dates. L'auteur parle de lui a la troisième personne, sans intervenir autrement que par quelques exclamations, ou par des impressions tout extel'iciirGS

Cependant, il est hors de doute que nous nous trouvons ici en présence d'une sorte de plaidoyer, analogue sous certains rapports aux Commentaires de César. Jamais ce chevalier n'eût rédigé ses Mémoires pour le simple et vaniteux plaisir d'apprendre à ses amis de France des événements déjà célèbres : il n'a rien de I historien de

LA LITTÉRATURE lUANgAISE

profession, du chroniqueur, du romancier] on s'en aperçoit bien à son style et au dédain avec lequel il laisse échappe- toutes les occasions de décrire ou de peindre. — Mais il a écrit pour faire l'apologie d'une expédition, qui, SI elle fut brillante, n'en avait pas moins été détournée de son but, Et quel but! la délivrance du Saint Sépulchre. A quelle coupable ambition avaient donc obéi ces Croisés, qui, partis pour les lieux saints, vont assiéger et prendre Constantinople, s'y établissent, et se taillent des fiefs en lurquieet en Grèce, au lieu d'arroser de leur sang les déserts de Palestine ! - Si l'on en croit ViUehardouin, le hasard seul en serait la cause. L'argent a manqué, et il a tallu prendre Zara; puis, on a cru bien faire en acceptant les olfres du jeune Alexis; si celui-ci avait tenu ses promesses, après le premier siège de Constantinople, on faisait voile pour la Terre-Sainte, renforcé de dix mille alhes... La mauvaise foi d'Alexis a retenu les Croisés, qui ont perdu leur temps et usé leurs forces dans cet empire nouveau.

Un débat fort intéressant s'est élevé, entre plusieurs érudits Irançais et étrangers, sur la véracité de ViUehardouin (1). M. Ch.-V. Langlois le résume en ces termes : « Le détournement de la quatrième croisade n'a sûrement pas été produit par une suite d'événements fortuits, comme ViUehardouin a voulu le faire croire. Cette opération a été préméditée. ViUehardouin a été informé d» projet, quoi qu'il en dise, bien avant le commun de l'armée... Il est donc vrai que le châtelain de Messinople a rusé avec la postérité; il n'a pas voulu assumer devant elle la part de responsabilité qu'il eut certainement dans l'organisation d'une campagne qui avait fait beaucoup de bien aux « hauts hommes » de la croisade, très peu à la cause chrétienne, et dont les résultats paraissaient, au moment même où il écrivait, déjà compromis. Il est également vrai qu'une tendance apologétique très marquée vicie les jugements que notre historien a portés sur les adversaires de ses desseins. Ce sont des lâches, des

(1) Nous renvoyons, pour cette discussion, à la notice sur ViUehardouin, dans les Extraits des chroniqueurs français, de G. Pauis et Jeanroy (llachette).

l'histoire au moykn agi^ •

trVitres, des hypocrites... Bref, la Conquête de Conslanli- „op n'a pas lté écrite purement ^y^^^^^. randiim ; c'est, jusqu'à un certain point, un memoue jus

tificatif (i). » ,

Vale-ar littéraire de Villehardouin. - On f^'.t ^ort a Vil- Ichardouin, en clierchant à définir son ««^."f "'^^^'^f, VUleliardouin, traitant le plus pittoresque des suj^ « " ^

jamais cherché que la clarté, au ^--^'^.f'^l^^^^^^^^ I n clarté pour un homme qui sait voir, pcnseï et senm, c est î^ï Suprême de présenter les choses ^ les .d es dans l'ordre le plus propre à donner au du vrai, du vrai réel, intellectuel et moral. La réalité csi sou vent confuse, toujours complexe; par la «^^^^^^ g^,

nise, on lui rend son absolue vérité ou ^on essentiel e beat té. - Jamais, chez ViUehardoum, 1 f»<?e«r ne s mtc^ pose. Point de descriptions ^développées mais de b eves e^^ vigoureuses touches, qui évoquent ont un ^aW^au^ f o^"^ d'Lalyses de sentiments, mais la '^«t^^ion j liste d a^^^^^^^^ fonde impression, qu'il nous laisse le «o^n ^e complc ei Ce style clair et simple n'est pas sans fl'^i'^lq;^^ , mais 'surtout, il faut bien le dire, V^^^l^'^.^Zl néniblement l'ancien français. - « Le Inie de Viuena So"n, dit Gaston Pavis (2)/est un des plus anc^^^^ ments de la prose française originale; ilen ouv e la sei aussi dignement que /a C/.a^son ^^^^^^^^^^^ poésie, et il g,^rde encore de 1 âge ^^^^^^^Id^mr^e chose du ton épique: il lait soUoei .. ,^(jre

Hérodote rappelle Homère. En le lisant, croi entenoi e une voix mâle et naturellement bien t™bree, qu sans le secours de l'art, arrive à l'effet le plus puissant pai sa jus tesse et sa simplicité même (3). »

,1) Eisloire de la Ullératave française (Petit .de Julleville, Colin), 1896, t. II, p. 286. ^

(2) G. Paris, Lilt. au moyen âge, S ^^" . ^ peu près s'écouîe

(3) De Villehardouin a JomviUe.- Un siècle a peup l

entre la mort de Villehardouin et celle de Joinv.l e, qu. esi anrps Ini le nlus illustre de nos chroniqueurs. Mais, penciaiii. crsiècï: in continue à écrire I histoire, et nous devons men-

''Z^rr^fa^wlus a laissé, con.ne Villehardouin, un récit

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