Joînvllle
Vie. — Jean, sire de Joinville, est né en 4224, d^une famille déjà illustre, où la charge de sénéchal de Champagne était héréditaire. Le château de Joinville dominait la petite ville de ce nom, sur le cours de la Marne (1). Jean, qui perdit son père à l'âge de huit ans, fut envoyé de bonne heure à la cour de Thibaud IV de Champagne, où il put s'instruire à la fois de chevalerie, de courtoisie et de gai savoir.
Aux fêtes de Saumur (1241) données en Thonneur du frère de Louis IX, Alphonse, comte de Poitiers, il remplissait les fonctions d'écuyer tranchant.
Armé chevalier en 1245, il se croisa avec Louis IX, en 1248 ; et ce ne fut pas sans émotion qu'il abandonna son beau château et ses deux enfants. Il revint en 1254, après
de la quatrième croisade ; il représente, dit G. Paris, ropinion des petits, des « pauvres chevaliers », et il nous donne sur Gonstantinople plus de détails pittoresques que Villehardouin.
Henri de Valenciennes avait composé, vers 1210, une chronique rimée sur Henri, successeur de Beaudouin de Flandre. Nous ne possédons qu'une partie de cette chronique dérimée. Tel qu'il est, cet ouvrage est un intéressant complément de Villehardouin et de Robert de Glari.
Philippe Mouskès on Moasket, de Tournai, a écrit une histoire générale de la France, depuis... le siège de Troie jusqu'à l'année 1243, en 31.000 vers. Il est particulièrement intéressant à partir de Philippe-Auguste, comme historien. Mais, pour la période précédente, il a usé de chansons de geste aujourd'hui perdues, et dont nos érudits recherchent curieusement les traces dans son texte.
Guillaume Guiarl, d'Orléans, raconte en 12.000 vers, dans sa Branche des royaux lignages, les événements de 1180 à 1306. Il est remarquable par la précision de ses descriptions militaires.
(1) Joinville est situé dans le département de la Haute-Marne, arrondissement de Vassy. Le château, qui passa successivement aux maisons de Lorraine, de Guise et d'Orléans, fut démoli sous la Révolution. Les chartes de la famille de Joinville furent conservées ; on verra plus loin quel usage en a fait M. N. de Wailly.
l'histoire au moyen AGE
avoir fait vaillamment son devoir de chevalier à Damiette, à Mansourah, et surtout pendant cette triste captivité, qui contribua à resserrer son intimité avec le roi. Toute cette partie de sa vie nous est connue par son livre. Rentré dans son château, il y mena l'existence la plus calme, et ne se soucia pas d'accompagner Louis IX dans sa seconde croisade, en 1270. Pendant sa longue vieillesse, il jouit d\ine grande autorité à la cour de Champagne et à la cour de France; il fut chargé de plusieurs missions délicates, qu'il accomplit avec intelligence. Lors du procès de canonisation de Louis IX, en 128'2, il fut appelé à témoigner; et il assista, en 1298, aux fêtes célébrées en Lhonneur de la béatification du roi, auquel il avait consacré un autel dans sa chapelle de Joinville. — La tradition veut qu'il ait composé ses Mémoires à la prière de Jeanne ''e XàVarre, femme de Philippe le Bel. Jeanne étant morte (1305) avant que Joinville eût achevé de rédiger ses souvenirs, cekii-ci dédia son œuvre 1309) à Louis le Hutin, comte de Champagne et roi de Navarre, qai devait devenir roi de France sous le nom de Louis X. — Joinville, âgé de quatre-vingt-dix ans, accompagna encore Louis X, dans son expédition de Flandre, en 1315; il mourut dans son château, le 24 décembre 1317.
Les manuscrits primitifs de Joinville sont perdus; le plus ancien est une copie du quatorzième siècle, dont la langue est rajeunie. — La première édition imprimée fut celle de Pierre de Rieux (Poitiers, do47); viennent ensuite les éditions Ménard (16i7)et Du Cange(1668). Aujourd'hui, la seule édition correcte est celle de Nalalis de Wailly (1868\ dont le texte a été restauré au moyen des chartes du château de Joinville.
Analyse de 1' « Histoire de saint Louis ». — L'ouvrage se compose de 149 chapitres, subdivisés en paragraphes au nombre de 769. — Joinville nous anrionce lui-même son plan • « La première partie si devise comment il se gouverna tout son tens selonc Dieu et selonc TEglise, et au profit de son règne. La seconde partie dou livre si parle de ses granz chevaleries et de ses granz faiz d'armes » (§ â). — Notons, dès maintenant, que la première partie ne comprend que 67 paragraphes sur 769.
LA LlTTlhlATURE FIlANÇAlSË
Joinville cite d'abord des exemples du dévouement de sa/nt Louis (7-16), qui sembleraient mieux placés dans la seconde p^^rtic. — Puis, aux §§ 18 et 10, il entame un noureau préambule, où il annonce encore une fois son plan. — Du § 21 au g 25, Joinville nous parle de Famour de saint Louis pour la vérité, de sa tempérance, de sa façon de se vêtir. — Il est impossible de trouver aucun ordre dans les anecdotes qui suivent, et qui sont enregistrées bout à bout, selon le hasard d'une mémoire d'octogénaire. Rappelons les plus célèbres : le dialogue entre saint Louis et Joinville sur le péché mortel (27- 28) ; sur l'usage de laver les pieds aux pauvres le jeudi samt (29) ; la prud homie (31-32) ; la manière dont on doit se vêtu' (35-38) ; le roi rendant la justice, assis sous un chêne, à Vinccnnes, ou dans son jardin de Paris (57-60) ; sa fermeté envers les évêques (61-61) ; sa loyauté (65-67). — La seconde partie commence par quelques détails sur la naissance et le couronnement du roi (69-70). Joinville conte ensuite les premiers troubles de son règne (71-92) avec force digressions ; aussi dit-il, au § 93 : « Or revenons à nostre matière ». — Description de la cour plénière tenue à Saumur, en 1241 (93-97). — Bataille de Taillebourg (98-102) et soumission du comte de la Marche qui avait appelé le roi d'Angletei're en France (103- 113). — Le roi, à la suite d'une maladie, fait vœu de se croiser, en 1244, et Joinville se prépare à le suivre (106-113). Après une digression (histoire d'un clerc qui tua trois sergents du roi, par qui il avait été volé), Joinville, au § 119, commence le récit de la croisade à laquelle il a pris part, et le développe, non sans y rattacher bien des souvenirs assez inattendus, jusqu'au § 666. C'est la partie la moins décousue du livre ; Joinville y est sans cesse en scène, pour ainsi du^e, et ne parle guère du roi que par rapport à lui. — Au g 667, il semble que nous revenions à la première partie : Joinville nous entretient, jusqu'au § 730, des vertus privées et politiques du roi : voici de nouveau des détails sur sa toilette, sa sobriétés sa fermeté envers les évêques, sa justice, son amour pour la paix, son horreur du blasphème, ses aumônes, ses réformes de police, encore ses aumônes, ses fondations pieuses... Au § 730, Yhistoire reprend : saint Louis se croise pour la seconde fois, et Joinville refuse de le suivre. Les détails sur cette croisade sont très brefs. « De la voie que il fist à Thunes (Tunis), écrit Joinville, ne vueiLje riens conter ne dire, pour ce que je n'i fu pas, la merci Dieu ! ne je ne vueil chose dire ne mettre en mon VivvQ do quoy je ne soie ccrteins » (738). — Il se contente de nous faire counaîlre les enseUjnemenis que le roi, près de mourir, fit à sou Uls Philippe (739-754). Puis il nous raconte
l'histoire au moyen AGE
sa mort, dont le récit lui fut rapporté par le comte d'AleiiQon (755-759). — Suivent quelques détails sur la canonisation de saint Louis, et sur un songe de Joinville (7G0-767).
Comment Joinville composa son « Histoire de saint Louis ».
— A en croire Joinville, ce livre aurait été composé par lui dans son extrême vieillesse, et d'une façon suivie. Au début, il annonce son plan. A la fin, il nous dit : « Je faiz savoir à touz que j ai céans mis grant partie des faiz nosïve saint roy devant dit, que j'ai veu et oy, et grant partie de ses faiz que j'ai trouvez, qui sont en un romani, lesquiex j'ai fait escrire en cest livre. » Ce romanî est une chronique française insérée dans les Chroniques de Saint-Denis, et correspond aux paragraphes 740 à 754 du livre de Joinville. v ,
Mais l'analyse précédente a démontré que V Histoire de saint Louis manque essentiellement de composition et de suite. Elle semble formée de morceaux rapportés^ et, à deux reprises, finir et recommencer. Gaston Paris a étudié de près cette singulière structure; et dans un article de la Romania (1), puis au tome XXXII de V Histoire littéraire de la France, il a établi, d'une façon définitive, les conclusions suivantes : « Le récit de la croisade a dû existera part, et constitue de véritables Memoires, qui n'avaient pas du tout été écrits spécialement en vue de la glorification de saint Louis... Le récit s^attache, en effet, constamment à la personne de Joinville : il nous donne sur ses aventures, sur ses difficultés, sur sa manière de vivre, des détails qui n'ont absolument rien à faire avec saint Louis; celui-ci n'est jamais l'objet principal de la narration, et elle ne s'occupe de lui que quand Joinville se trouve en sa compagnie. Ce sont donc des souvenirs personnels que le sénéchal avait rassemblés. >> Ces Mémoires, qui comprennent les paragraphes 410 à 666, auraient été composés par Joinville vers 1272 ; si Ion n'y trouve pas une composition très serrée, du moins dans cette partie la sénilité de l'octogénaire ne se trahit-elle pas. Quand il reprend ses Mémoires pour y ajouter des anecdotes relatives à saint Louis, Joinville rassemble pénible-
(1) Romania, 1894, p. 508.
^'^^ ï-A LITTÉRATURE FRANÇAISE
nient et sans ordre des souvenirs très disparates, et il bourre la lin avec des emprunts faits à un romani.
Valeur historique de Joinville. - 11 y a loin de la maU Inse de Villehardouin à la curiosité un peu superficielle cle Jomville. Mais celui-ci est un témoin loyal et candide ; tout ce qu'il a vu, ou entendu, il le rapporte avec ingénuité. Et d sait regarder ; son œd est celui d'un artiste primitif, frappé par les silhouettes, les couleurs, les détails pittoresques de toute sorte. Malheureusement trop occupé de ces détails, Joinville ne cherche jamais a saisir l'ensemble. Son récit de la croisade est une succession de petits faits, plutôt amnsanls qu'intéressants, de descriptions fragmentées, très naïves, et souvent très obscures (la bataille de Mansourah), de bavardages même, qui interrompent la narration sans l'éclaircir. — Au total, son portrait de saint Louis a quelque chose de gauche et d'enfantin. Peut-être Joinville n'a-t-il pas servi autant qu'on le croit d'ordinaire la mémoire d'un de nos plus grands rois.
Valeur littéraire de Joinville. — Ici, on peut dire pour la première fois dans l'histoire de la littérature française: « On croyait trouver un auteur, et Ion trouve un homme. » Joinville est un priicV homme, un homme distingue d'esprit et de cœur, et qui cause. Ne lisezpas son livre a titre de document historique ; cherchez-y la façon de penser, de sentir, de voir, d'un chevalier du treizième siècle : vous serez séduit et instruit. Si l'on est obhgé de laire des réserves sur l'historien, ces défauts même qu on a signalés deviennent, chez le causeur, autant de quahtes exquises. Nous disions qu'il ne voit que les détails; mais quelle pittoresque naïveté dans ce qu'il nous raconte du Nil (487-190), des Bédouins (249-253) du Vieux de la Montagne (451-463) ! 11 saisit d'un coup d'œil la couleur des bannières (198), les costumes (408), l'aspect et les eflets du feu grégeois (206 et 314), etc.
A ces qualités de vision, il joint l'analyse candide de ses sentiments. Il avoue ses faiblesses ; il n'aime pas à tremper son vin (25), il ne dédaigne pas la richesse (439) ; il a plus d horreur de la lèpre que du péché mortel (26-28) ; il
L IIISTOIHE AU MOYKiN AGE M-)
est pris de dégoût à l'idée de laver les pieds aux pauvres (29) ; etc. Cette sincérité fait de Joinville un de nos ancêtres les plus sympathiques. Elle donne à son livre un rang exceptionnel parmi les docunienîs humains du passé (1).