II. — Les causes de la Renaissance
Les guerres d'Italie (1494-1515). — La France fut, pendant tout le moyen âge, en relations constantes avec l'Italie; et, jusqu'au quatorzième siècle, l'Italie était tributaire de la littérature française. Mais, au quatorzième, il Y a une sorte de rupture. Le développement rapide de l'Italie, plus libre et plus hardie, n'est pas suivi par la France. Il faut, à la fin du quinzième siècle, l'expédition de Charles Vlll dans le royaume de Naples pour remettre en contact les deux nations. Continuées sous Louis XII et sous François P'', ces expéditions établissent un courant ininterrompu. •
La Renaissance italienne. - L'Italie, au moment où les Français y pénètrent, est depuis près de deux siècles en pleine renaissance, et elle s'apprête encore à produire dans les lettres et dans les arts d'incomparables chetsd'œuvre. Dante était mort en 1^1, Pétrarque en 1^, Boccace en 1375. Le peintre Giotto (f 1334) avait dégagé l'art italien dTT'imitation byzantine. Ils avaient des successeurs, et tout les favorisait. L'état politique de l Italie, les luttes perpétuelles entre cités, entre partis dans une même cité, avaient fait naître ces tyrannies locales, qui furent aussi bienfaisantes et propices aux arts et aux lettres, que fatales à la liberté individuelle. On vit les Sforza à Milan, les d'Esté à Ferrare, les Médicis a Florence, favoriser les poètes et les artistes. A Rome, les Papes faisaient travailler les architectes et les sculpteurs à la beauté de la Ville éternelle.
Après la prise de Constantinoplo par les Turcs (14o3), un Rrand nombre de savants grecs se réfugient en Italie, apportent aux princes et aux Universités les manuscrits échappés à l'incendie et au pillage, et on leur attribue des chaires pour l'enseignement de leur langue. L Italie, d'ailleurs, n'avait jamais cessé d'étudier la langue d Ho, mère et de Platon ; et l'on voit Pétrarque, deja vieux, prendre des leçons de grec. Mais, dans la seconde moitié du quinzième siècle, l'hellénisme y refleurit de toutes parts ; et l'Académie platonicienne de Florence, protégée
LA LITTÉRATUnE FKAIVÇAISE
par Cosmc de xMédicis, devient un centre d enthousiasme et d'érudition.
Alors se fondent de magnifiques bibliothèques: les Médicis enrichissent à Florence celle du couvent de San- Marco; le cardinal Bessarion lègue la sienne à Venise; Nicolas V établit la Vaticane (4) ; chaque ville et chaque couvent veulent avoir la leur : aujourd'hui encore, les manuscrits conservés dans ces bibliothèques sont la base des éditions savantes.
Les arts, en Italie, suivent le même mouvement : les noms de Giotto, de Brunelleschi, de Ghiberti, de Donatello, nous préparent, dès le quatorzième elle qumzième, aux merveilles de la peinture, delà sculpture et de Parchitecture du seizième siècle.
Enfin, la vie italienne, depuis le quatorzième (vie de cour, vie de château, vie civile), est tout imprégnée du goût le plus délicat et le plus varié. — A Florence à Venise, à Rome, à Milan, à Urbin, à Ferrare, à Bologne à Vérone tout le monde est artiste et connaisseur. Comme ]adis a Athènes, le bourgeois et l'homme du peuple, tout aussi bien que le grand seigneur, aiment d'instinct ce qui est beau. Le moindre monument religieux ou civil public ou privé, a son cachet et son originalité. La s'plencleur du ciel, l'harmonie des paysages, l'élégance de l'architecture i^ormaient un admirable fond de tableau pour ces corps robustes et souples, qui, drapés dans le manteau de soie ou dans la loque plébéienne, prenaient naturellement des poses de statues.
Ce frémissement de vie, d'art, de liberté, de curiosité dut frapper vivement les compagnons d'armes de Charles VIll, de Louis XII et de François Et les expéditions d'Italie sont considérées à juste titre comme une des causes essentielles de la Renaissance française (i^).
L'imprimerie. - Au début du quinzième siècle, Coster ^ ae Harlem avait imprimé des images de saints, avec des
(1) La fameuse Ambrosienne de Milan date seulement du dix-septième Siècle ; elle fut fondée par le cardinal Frédéric Borromée
(2) Gebhart, Les Origines de la Benaissance en Italie. Hachette.
TABLEAU GÉNÉRAL DU XVT SLÉCLE
léL^endes, au iiioycii do la gravure sur bois, la .r// 0.7''^^'piiie, Oq croit même qull eut le premier l'idée de découper des caractères de bois, et de s^en servir pour imprimer, à la main, des légendes d'images. Mais c'est Gutenberg qui inventa les caractères mobiles en métal et l art de les grouper pour en former des planches, sur lesquelles on pouvait tirer, au moyen d'une machine à bras, un nombre infini d'exemplaires. Le premier ouvrage imprime en 14^0, est la Bible de Gutenberg, dite Bible Mazarine (Mayence).
D'abord, les imprimeurs, qui tiraient leurs exemplaires sur vélin, où l'on ajoutait à la main les lettres initiales des chapitres, les titres, etc., voulurent faire passer leurs livres pour des manuscrits, et les vendirent fort cher. Mais, dès la fin du quinzième siècle, des imprimeries s'étaient établies à Paris et à Venise ; il y en eut bientôt partout. Ce ne fut pas, d^ailleurs, sans résistances que la nouvelle industrie put s'exercer. La corporation des copistes, a Paris réclama auprès du Parlement ; il fallut que le roi Louis XI prît lui-même la défense des imprimeurs et leur accordât des privilèges, qui furent confirmés et étendus par Louis XII et par François I-. Les plus célèbres imprimears du seizième siècle furent, en France, les Eslienne, et, en Italie, les Aide, de Venise.
Les conséquences de cette découverte doivent être envisagées à deux points de vue :
10 D'abord, celle delà fixation des textes. Se figure-t-on quel pouvait être l'état de déformation auquol, de manuscrit en manuscrit, à travers les bévues des copistes, et surtout les corrections des pédants, avaient pu parvenir es textes des auteurs grecs et latins ? Il était temps qu'on es établît, en usant de tous les manuscrits retrouvés, en les comparant, en les corrigeant l'un par l'autre. Les œuvres du moyen âge, sans cesse rajeunies, allaient aussi s arrêter dans cette série de transformations fatales ; on pouvait sans doute encore consulter des manuscrits originaux, et publier le vrai texte du Roland ou de Renaud deMontauban. Malheureusement, l'usage de l'imprimerie coïncide, en France, — on ne l'a pas assez remarqué, - avec l'engouement pour l'antiquité et le dédain du moyen âge. Il fallut attendre près de trois siècles pour que les imprimeurs daigna'^-
sent s'occuper de ces manuscrits nationaux, dont la plupart s étaient délérioriés ou perdus. — Mais, du moins, les ouvrages nouveaux échappèrent au même sort. Dès le premier jour, les textes d'un Marot ou d'un Rabelais furent, sous les yeux mômes des auteurs, imprimés dans leur forme authentique. Et désormais on ne pourra plus se plaindre que d'une chose: c'est que l'imprimerie conserve également, pour en encombrer les bibliothèques, toutes les sottises humaines.
2« L'imprimerie devait avoir une conséquence plus miportante encore. C'était de multiplier à Tinfini les exemplaires des auteurs anciens ou contemporains, et, par là, d'en vulgariser Tusage et la connaissance. De certanis écrivains anciens, les manuscrits étaient si rares et si coûteux, que les maîtres eux-mêmes n en possédaient que des fragments, ou des résumés. Les étudiants, en général, se bornaientà copier quelquespassages de Virgile ou de Cicéron. Au seizième siècle, on put consulter enfin tout Aristote et tout Platon ; on put posséder le texte complet d'Homère et d'Horace. Et surtout, les livres nouveaux, jusqu'alors réservés à un très petit nombre d'initiés, et dont les idées ne pénétraient que lentement le monde lettré lui-même, furent, dès leur apparition, à la portée de tous. Alors seulementput se créer et se répandre Vopinion publique.
La Réforme. — La Réforme, préparée par Wiclef en ^ngleterre (xiv« siècle), par Jean Huss en Bohême fxv« siècle), a pour grande date initiale la rupture de Luther avec l'Église catholique (1521) : toute l'Allemagne du Nord se détache de Rome, pour adopter un christianisme réformé. L'Angleterre suit le mouvement, sous Henri VllI (1531). Puis, Genève devient le centre du calvinisme, qui est apporté en France par Théodore de Bèze.
Nous n'avons pas ici à faire 1 histoire de la Réforme, ni à la discuter. Il nous suffit d'en marquer l'importance et l influence au point de vue de l'évolution sociale, intellectuelle et littéraire. La Réforme est le plus grand fait des temps modernes. Accomplie comme œuvre de foi, et non pas du tout, comme on se le ^i^wyq de loin, comme une
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réaction philosophique, elle devait avoir des conséquences nue ses promoteurs ne soupçonnaient pas. Luther avait voulu ramener ses compatriotes à une pratique plus stricte du christianisme. Une foi ardente, exaltée, intolérante, animait son apostolat. Calvin renchérit encore ; sa loi plus inquiète aboutit au dogme de la prédeshnaiton; û devint un chef d'Église plus absolu que le Pape. - Ma s, sur quoi se fondait la Réforme? Sur Veiade de la B Me, dont Luther publia une traduction allemande en 15.lt, afin que chacun pût la lire, la méditer, et en tjrer des raisons de croire et des principes d action. C était briseï avec la tradilion et Vautorilé ; c'était faire appel au sens individuel et, par suite, à la liberté de penser
La liberté de penser, ou, comme on a ditd abord, lej^ exmmv^yoilk quelle fut la part de la Réforme dansla Renaissance. En effet, si la masse des nouveaux pro estants ne it que passer d'une autorité sous une autre ; et si, quoique lisant la Bible, ils acceptèrent tout de même chacun dans sa secte, l'autorité d'un pasteur ; les «spri s plus hardis 1^^ érudits, les humanistes, qui ne s'étaient ralhes a la Refoi me que pour échapper à l'Église, ne tardèrent pas a échapper aussi à Luther et à Calvin. Ils usèrent plus largemen du principe de libre examen, et introduisirent partout lesprit critique, celui qui, sans se préoccuper des conséquences d'une découverte ou d'une idée, n'a pour but que de faire avancer la science, ou de mettre au jour ce qu il
croit être la vérité. i » v,
Italie, imprimerie. Réforme, telles sont donc les trois
causes principales de la Renaissance.