‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 57 sur 281 · III. — Le nouvel esprit littéraire · texte numérisé non relu

III. — Le nouvel esprit littéraire

L'humanisme. - Le moyen âge français n'ignorait pas l'antiquité; mais il l'avait ou mal comprise, ou mal étudiée. 11 lui manquait le sens historique. Par une contradiction bizarre, il admettait que le christianisme avait renouvelé la face du monde, et il ne sentait pas les prolondes différences qui séparent la société païenne de la société chrétienne. D'autre part, il restait fermé à la beauté esthétique des œuvres anciennes. Dans Virgile, il n'estimait

LA LITTÉHATURE FRANÇAISE

que le prophète ; dans Homère, il ne voyait que les laits et les aventures. Ajoutez, nous l'avons déjà dit, que la plupart des textes originaux lui étaient étrangers. Les Latins, il les connaissait dans une certaine mesure; les Grecs, il s'en faisait l'idée la plus fausse, à travers les compilations ou les pastiches byzantins.

Les Italiens, avec Pétrarque, pratiquèrent, dès le quatorzième siècle, ïhumanisme, c'est-à-dire l'étude désintéressée, en môme temps critique et esthétique, de l'antiquité. Un humaniste n'est pas alors, selon le sens actuel et vague du mot, un homme qui a fait de bonnes études, qui est capable de citer un vers d'Horace et de suivre le mouvement littéraire de son temps. L'humaniste, dont Pétrarque est le type, est à la fois érudit et artiste. Il sait lire un manuscrit; préparer une édition critique; découvrir et corriger une faute de copiste; commenter par l'histoire et par les autres textes l'auteur qu'il lit. En même temps, il cherche dans cet auteur la peinture et l'analyse des sentiments humains à une certaine date, sans se préoccuper d'une thèse à soutenir. Enfin, il est sensible à la beauté de la forme; il distingue Diodore d'Hérodote, et Stace de Virgile, h^s Lettres de Pétrarque nous apprennent ce qu'était un humaniste italien du quatorzième siècle; et pendant deux siècles encore l'Italie sera le pays de l'humanisme.

Cependant, à Rotterdam, Érasme (14^)7-1536), esprit libre, travailleur infatigable, tout ensemble érudit sans pédantisme, homme de goût sans exclusivisme, exerçait à son tour une influence intellectuelle analogue à celle^de Pétrarque. Ses Adages, dans lesquels il commentait tous les proverbes anciens, révélaient aux contemporains la vie antique dans tous ses détails. 11 entretenait une correspondance ininterrompue avec tous les savants et tous les érudits de l'Europe. Et il se forme alors une sorte de réput)lique des lettres, où, par delà les frontières, et grâce à cette langue universelle et internationale qucHait le latin, tous les esprits supérieurs fraternisaient.

L humanisme en France. — L'humanisme devait se propager très vite en France, où le goût des choses littéraires et de la psychologie était inné. Mais les érudits étaient

TABLEAU GÉNÉRAL DU XVl' SIÈCLE

suspects à la Soi-ljoiiuo, cl ccsl pour les grouper et pour leur permettre d'exercer une inlluence par renseic:nement que François fonda, sur le conseil de Budé, le Collège Royal, devenu plus tard Collège de France (1529). Nous ne sentons plus aujourd'hui le caractère original de cet établissement, dont la plupart des chaires semblent faire double emploi avec celles de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences. Mais il faut se reporter au seizième siècle, et observer qu'à la Faculté des arts, tout était subordonné à la scolastique et à la théologie, qu'on n'y enseignait ni le grec, ni l'hébreu, ni le latin classique, ni à plus forte raison les sciences pures ou appliquées. — Les noms de Vatable, Turnèbe, Lambin, Ramus, etc., représentent alors le grand eflort vers l'humanisme, encouragé par le Roi, en dépit de la Sorbonne.— Ce mouvement, d'ailleurs, se propageait très vite par l'imprimerie, par les traductions, par la fabrication d'admirables instruments de travail, comme le Thésaurus linguse latinœde Robert Estienne et le Thésaurus linguœ grœcœ d'Henri Estienne.

L'enseignement. — On verra, par les critiques de Rabelais contre les sorboniqueurs et contre les pédants, qu'il y eut au seizième siècle une véritable crise de l'enseignement. Les Universités ont perdu leur prestige. La scolasligue n'est plus qu'une machine qui tourne à vide. On a une tendance de plus en plus marquée, vers la fin du siècle, à la fois vers l'enseignement littéraire et scientifique, dégagé de tout lien théologique, et vers la réalisation d'un certain équilibre entre Téducation intellectuelle et l'éducation physique. Mais il n'est pas de réformes plus lentes que celles de la pédagogie. Le latin doit rester encore presque exclusivement, pendant deux siècles, le fond de l'enseignement. Du moins commence-t-on à abandonner les compilations indigestes, raillées par Rabelais, pour étudier directement les textes.

La iittérature. — Entraîné par ce mouvement d'idées, le goût littéraire a changé. Le moyen âge ne s'intéressait guère qu'au fond, aventures, morale, satire. De là son dédain pour le style; de là, souvent, son impuissance à fixer un sujet, si heureux qu'il fût, et qui pouvait ainsi toujours

lA IJTTKFÎATUUE FRANÇAISE

passer d une forme provisoire à une autre non moins epfiemere. Au seizième siècle, la pratique des anciens apprend la valeur du slijle. De là, dans une certaine mesure, cette crise de formalisme ridicule que subit d'abord a poésie avec les grands rhéloriqueurs. Puis, les exasérations s atténuent; on voit un Marot donner à des riens ce tour élégant et précis qui en assure la durée; on voit surtout Ronsard demander aux anciens et aux Italiens un style, et même une langue, tant il sent que la forme de 1 œuvre d'art doit être solide et précieuse pour résister au temps. La prose, de son côté, se dégage du latin clarifie son vocabulaire, régularise sa syntaxe, et vise à 1 éloquence ou à l'esprit. On sent désormais que l'écrivain, quel qu'il soit, tient à ce que son œuvre, telle qu'il l'a conçue et écrite, passe à la postérité sous son nom.

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