‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 63 sur 281 · CLÉMENT MAROT · texte numérisé non relu

CLÉMENT MAROT

lia prisonnier aux arclicrs du guel ; il esl lui-môme arrêté et dans la nécessité d'implorer la pitié de François (1). Celui-ci ordonna, le i^^' novembre, de remettre en liberté son « cher et bien-aimé valet de chambre ordinaire Clément Marot ».

En 1532, paraît V Adolescence clémenline, premier recueil de poésies de Marot. Mais le poète jouit à peine de son succès qu'il tombe gravement malade ; pendant sa maladie, on lui fait un procès d'hérésie, qui, grâce à l'intervention indirecte de Marguerite, n'aboutit pas. Volé par un valet, sans argent, Marot adresse au roi une de ses plus charmantes requêtes (2). Rétabli, et rentré en laveur, il publie une édition de Villon (1532), et passe deux années à pmi près tranquille, à composer force rondeaux, étrennes, épigrammes, ballades ; il est alors poète de cour au sens le plus banal du mot.

En 1534, pendant que la cour séjournait au château d'Amboise, dans la nuit du 17 au 18 octobre, on colla des placards sur les portes des appartements, jusque sur la porte du roi; ces affiches contenaient des injures contre la religion catholique. François 1^% dans un accès de fureur,ordonna des arrestations et des supplices. On perquisitionna, à Paris, chez un certain nombre de personnages suspects, et Marot figurait sur les listes, le septième sur soixante-treize noms. Apprenant que la police venait de saisir ses papiers, et craignant de payer pour les coupables, Marot s'enfuit. D'une traite, il fda jusqu'à Nérac pour se réfugier auprès de Marguerite, devenue reine de Navarre. Celle-ci le garda pendant plusieurs mois, puis lui conseilla de passer en Italie. Marot partit, laissant à Marguerite son jeune fils Michel Marot comme page (1536).

C'est à Ferrare que Clément chercha un refuge. Là se trouvait Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, mariée depuis 1528 au duc Hercule d'Esté, fils d'Alphonse d'Esté et de Lucrèce Borgia. La cour de Ferrare était une des plus illustres defltalie ; Alphonse et son frère le cardinal Hippolyte d'Esté avaient ;été les protecteurs de l'Arioste ; et la même cour devait être illustrée

(1) Épître XXVII.

(2) Épître XXIX.

plus tard par le génie et parles niallieurs du Tasse. Renée clait favorable à la Réforme. Marot lui adressa une belle épître de bienvenue (1). Il fut tout de suite à laise dans cette société à la fois libre et lettrée, où il rencontra de charmantes et spirituelles femmes françaises, entre autres Mme de Soubise et ses deux fdles, Anne et Renée de Parthenay. Bientôt devaient passer à Ferrare, Rabelais (1536) et Calvin (1538) (2).

De Ferrare, et malgré la vie heureuse et sûre qu'il y menait, Marot essayait de préparer son retour en France. 11 écrivit au roi une épître pour solliciter sa grâce (3) ; mais il ne reçut aucune réponse. Il adresse une épître au dauphin, qui ne répond pas plus que le roi son père (4). Enfin, dans l'hiver de 1536 à 1537, il est rappelé (5). II revient par Lyon, où il est soumis à la cérémonie solennelle de l'abjuration. Il reçoit Taccueil le plus flatteur de la part des poètes lyonnais, en particulier de Maurice Scève et de ses sœurs Claudine et Sibylle. Après un mois de séjour à Lyon, il rentre à Paris.

En revenant au Louvre, il salue ses amis et protecteurs par le Dieu gard à la cour. Puis il se remet à versifier d'aimables actualités, des estrennes, des épigrammes, etc. Mais, d'autre part, ilsemblait se porter vers des sujets plus sérieux; c'est ainsi qu'il traduit en vers deux colloques d'Erasme, qu'il publie le Chant royal chrestien, le Cantique de la chrétienté sur la venue de l'empereur et du roy au voyage de Nice, VEglogue au roij sous les noms de Pan et de Robin (1538). Enfln, en 1539, ^il présente à François ivenïQ psaumes, qu'il vient de faire paraître. Le succès de ^cette traduction est considérable, mais il compromet de

(1) Épître XLVII. Cf. Épigr. XXXI.

(2) Renée, de plus en plus tournée vers la Réforme, fut enfermée par son mari (1554) et revint en France (1559). Elle se retira à Montargis, où elle prit part aux guerres de religion, et où elle mourut. Elle eut pour enfants : Alphonse II d'Esté, duc de Fe.rare ; Anne, mariée au duc de Guise qui fut assassiné en févrie^' 1563 ; et Léonore, aimée du Tasse.

(3) Épître XLII

4) Épître XLIII. Le Dauphin devait mourir bientôt, à Tournon.

5) Epître XLVIII. '

CLÉMENT MAPOT

nouveau Marot. Les réformés adoptent sa version française, et [les courtisans fredonnent ses psaumes sur des airs profanes. Condamné et poursuivi, Marot s'enfuit à Genève, où il fait paraître, en 1543, une nouvelle édition de ses psaumes, au nombre de cinquante. Mais le trop libre Clémentne peut.s'accommoder du séjour de Genève ; peutêtre même en est-il chassé. 11 passe par Cliambéry, visite le champ de bataille de Cérisoles, et arrive à Turin pour y mourir (1544). Dans l'église de Saint-Jean, son fidèle Lyon Jamct lui lit élever un monument.

L'œuvre de Marot. — Principaux morceaux. — D'abord, quelques poèmes, un peu plus étendus que ses pièces ordinaires : — le Temple de Cupido, allégorie où reparaissent tous les personnages du Roman de la Rose ; œuvre de jeunesse et de transition, souvent très spirituelle dans le détail ; — l'Enfer, composé en 152G, à l'hôtellerie de l'Aigle, à Chartres, ne fut publié qu'en 1542, par Etienne Dolet, qui y a mis une préface. L'Enfer, c'est le Ghâtelet ; Marot fait une comparaison suivie entre l'enfer des païens et la prison. A la porte, il rencontre Cerberus ; puis Minos (.Jean de la Bane, prévôt de Paris) ; il aperçoit une masse de serpents (les procès, dont il énumère les différentes formes) ; il comparaît devant Rhadamantus (Jean Morin, lieutenant civil), auquel il prête un discours artificieux et hypocrite qui devait être dans le caractère du personnage. Marot nous dit comment il plaida devant Jean Morin ; ce plaidoyer mérite d'être lu en entier, pour les détails très curieux qu'il contient sur la biographie et sur les idées de Marot. Le Griffon (greffier) prend des notes. Rhadamantus se lève, le fait reconduire dans la salle commune où il retrouve ses compagnons d'infortune. — Quant aux petites pièces de Marot, elles peuvent se classer ainsi : 65 épîtres (dont nous avons indiqué les principales au cours de la biographie) ; — 27 élégies, ou épîtres galantes, dont la plupart sont adressées à des inconnues, très difficiles à identifier ; quelques-unes sont des pièces de circonstance, sur la mort de certains personnages (élégie XXII, Du riche infortuné Jacques de Beaune, seigneur de Semhlançay, 1527. C'est Semblançay quiparle, après sa mort, du haut du gibet de Montfaucon ; il y a là une hnitation intéressante de la fameuse ballade des pendus, de Villon); — 15 ballades; les mieux tournées sont: la 3«, De frère Luhin et la ë% A Madame d'Alençon pour estre couché en son eslat\ les ballades composées sur des événements historiques sont les plus faibles ; une des plus célèbres, et des plus obscures, est la li" dont le refrain ; Prenez-le^ il a mangé le lard, se rapporte

LA LITTÉHATUrfE FRANÇAISE

peut-être à une dénonciation qui causa son premier emprisonnement ; — 80 rondeaux^ dont quelques-uns sont spirituels, le 2% sur les règles mêmes du rondeau (cf. le rondeau de Voiture, Ma foi, c'est fait de moi...) ; le 8% A un poète ignorant {Qu'on mesne aux champs ce coquardeau...) ; le 23% A ses amys (Il n'en est rien,..);\e 38% adressé probablement à Marguerite d'Àlençon (Un mardy gras...) ; le 62« (Au bon vieux temps un train d'amour régnait) ; — 54 étrennes, sortes de madrigaux adressés à des dames ou à des demoiselles de la cour, et d'une singubère monotonie ; — 21M épigrammes, genre dans lequel excelle Marot. On connaît l'é-pigramme XL% sur là mort de Semblançay ; laLXXXIX% à la reine de Navarre, sur ses créanciers; la LXVIII% de Oui) et Nenny, etc. ; — 42 chansons ; — 17 épitaphes, ironiques et plaisantes ; — 35 cimetières ou épitaphes sérieuses ; — 5 complaintes, ou élégies funèbres, dont la 3% intitulée Déploralion sur la mort de Florimond Robertet, contient un discours de laMort (( à tous humains», qui estle plus bel effort de Marot vers la grande poésie ; — enfin, si l'on y ajoute 22 chants divers, 50 psaumes et 11 oraisons pieuses, la traduction d'une églogue de Virgile, de 2 livres des Métamorphoses d'Ovide, et 5 préfaces en prose (pour le Roman de la Rose, 1527, et pour Villon, 1532}, on aura l'œuvre complète de Marot.

Originalité de Marot. — Nous avons exposé en détail la biographie de Clément Marot, pour bien faire ressortir tout d'abord ce point essentiel : voici un poète au talent aisé, apte à tourner galamment une étrenne, à cadencer spirituellement une ballade, à aiguiser une épigrammc. Il est, dans cette société à la fois polie et libertine, un amuseur plein de tact et de goût (sauf exceptions) ; il saisit au vol l'actualité mondaine et politique ; sa nature Ta destiné à plaire aux grands et surtout aux dames. Laissez-le vivre heureux dans cette cour ; il restera toute sa vie « le poète courtisan » ; il sera un précurseur de Voiture ou du chevalier de Boufllers. — Mais il est deux fois emprisonné ; mais il est deux fois exilé ; mais il lui faut solliciter sa grâce, implorer le roi, Renée de France, le dauphin; il lui faut se disculper de terribles accusations, pour éviter le bûcher ou la potence ; et ces catastrophes qui brisent, semble-t-il, sa vie de poète, l'obligent à sortir des conventions aimables et cIg^ allégories à la mode. Il gémit peutêtre de perdre son temps et son talent à conter ses misères et à mendier des grâces et de Fargent ; et pourtant cette

CONTEMPORAINS DE CLEMENT MAROT

nécessité le force à puiser aux vraies sources de la poésie, la douleur, les regrets du pays, le remords; elle' le pousse aussi à hausser le ton, à quitter le badinage, à écrire les descriptions vengeresses de l'Enfer, à plaider éloquemment contre lessorboniqueurs. Et ne voilà-t-il pas, toutes proportions gardées, une admirable preuve de ce que du^a plus tard Musset : Les chants désespérés sont les chants tes plus beaux... Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur...

Mais jusque dans ses plaintes et dans ses réquisitoires, Marot reste Marot. Son inspiration est courte. Il ne sait ni voir, ni sentir, ni peindre. Ce sont des impressions vives et rapides. 11 est né homme de cour ; il sait qu'on doit être discret avec les grands, 11 soupire plus qu'il ne pleure ; il garde le sourire au coin des lèvres, tandis qu'une larme perle à ses yeux. Bref, il est le genlil Marot ; il n'est ni Villon, ni Musset.

[I Le meilleur jugement porté sur Marot est donc celui de Boileau,~non pas dans la courte histoire delà poésie française de Villon à Malherbe {Art poétique, I v. 119) — mais au vers 96. Boileau vient de parler du burlesque en termes sévères; est-ce à dire qu'il interdit de plaisanter? 11 répond à cette objection : Imitez de Marot l'élégant badinage. Marot badine. Il ne traite sérieusement et à fond aucun sujet, même les plus graves, les plus personnels. Il a toujours de l'esprit ; et jamais il n'en a plus que lorsqu'il cherche à voiler la tristesse du sentiment sous la grâce de la forme. Marot est, pour Boileau, un « honnête homme », un poète de société et de salon, qui pourrait lire ses vers dans une ruelle, qui a de la mesure, et qui possède Part délicat de suggérer ce qui ne doit pas être dit.

La renommée de Marot. — De là, le grand et persistant succès de Marot au dix-septième siècle. Ce n'est pas seulement Boileau qui l'admire. La Fontaine, en est amoureux. Bussy-Babutin, Fénelon, La Bruyère, le P. Bouhours, poètes et critiques, c'est à qui le louera. Au dix-huitième siècle, Voltaire et Bousseau sont d'accord pour le goûter.

Il doit ce succès non moins à son style et à sa langue qu'à son esprit. Que dit La Bruyère ? « Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard; il n'y

a guère entre lui et nous que la différence de quelques mots. » En effet, dans cette première partie du seizième siècle, la langue n'est pas encore entrée dans la crise salutaire mais violente qu'elle va subir avec Ronsard et ses imitateurs. Elle est française de vocabulaire et de syntaxe, t.lle est claire et vive ; elle suffit à l'expression délicate de tous les sentiments moyens.

G est l'ensemble de ces qualités, — badinage, élégance, contraste piquant entre le fond et la forme, désir de plaire non sans quelque affectation, clarté du tour et justesse de la rime, — qui a constitué le sUil^unamintue-, imité par La Fontaine et par Voltaire. Marot a donc créé un style assez artificiel, si l'on veut ; c'est moins un style qu'une manière; mais le privilège est assez rare, et n'appartient guère, avec lui, qu'à Pétrarque et à Marivaux.

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