I. — Rabelais
Vie de Rabelais. — La biographie de Rabelais, longtemps légendaire, et surchargée d'aventures empruntées à ses plaisantes inventions, paraît aujourd'hui définitivement établie sur des documents sérieux. Elle ne laisse pas cependant de renfermer encore quelques contradictions et quelques côtés obscurs.
François Rabelais, né à Chinon en 1490 ou 1495, était le cinquième enfant d'un petit vigneron, qui s'était peut-être établi dans la ville cabaretier ou apothicaire, et dont la maison portait, au dix-septième siècle, l'enseigne de la Cave peinte. Le père voulut faire de son dernier-né un moine, et le petit François étudia à Tabbaye bénédictine de Seuillé, puis au couvent de la Reaumette, près d'Angers, chez les CordeUers. C'est là qu'il connut Geoffroy d'Estis- , sac, devenu plus tard évêque de Maillezais, et qui fut un de ses puissants protecteurs. Geoffroy le fît entrer ; dans l'abbaye des Cordehers de Fontenay-le-Comte, où Rabelais resta quinze ans et fut ordonné prêtre. En 1523, Rabelais quitta le couvent de Fontenay-le-Comte, \ pour passer à l'abbaye bénédictine de Ligugé : son goût • passionné pour l'érudition et en particulier pour les livres grecs, sa correspondance avec Erasme et Rudé, l'avaient rendu suspect et sans doute inutile dans un ordre de Frères mendiants. Avait-il été mis au cachot après une perquisition dans sa cellule ? s'enfuit-il avec Pierre Amy, . jeune religieux passionné, comme lui, pour le grec? On i ne sait. Toujours est-il qu'il trouvait chez les Rénédictins < un milieu plus favorable. Mais il n'y reste pas longtemps. < En 1525, il prend l'habit de prêtre séculier, et commence à \ voyager. C'est une période obscure de sa vie; nous savons cependant qu'il est alors protégé non seulement par Geoffroy d'Estissac et Tiraqueau (1), mais aussi par G. du Ee^lay, seigneur de Langey, qui lui avait fait donner la
(1) Tiraqueau (André), mort en 1558, fut d'abord sénéchal de Fontenay-le-Comte, puis conseiller au Parlement de Paris (1551). Magistrat intègre, et jurisconsulte très distingué, il composa plusieurs ouvrages de droit, publiés après sa mort.
RABELAIS
LES CONTEURS
-ure Je Souday, dans le Perche. On signale le passage de RabelaisàPoitiers, Bourges, Bordeaux, Toulouse, Avignon, Paris, et en 1530 on le trouve à Montpellier, où il étudie la médecine. Ces « voyages d'études » étaient à la mode au seizième siècle; Rabelais dut aller d'université en université, pour comparer les maîtres et les méthodes. A Montpellier,'il est l'élève de Rondelet, qu'il a peint sous le nom de Rondibilis.
En 1531, Rabelais est à Lyon. Il y exerce déjà la médecine. De novembre 1532 à la fm de 4533, il est attaché comme médecin au grand hôpital de Lyon, aux appointements de 40 livres par an. Il travaille à l'édition des Epi- Ires médicales de Jean Manardi, médecin de Ferrare, et écrit une dédicace latine à Tiraqueau. Puis il publie, chez le libraire Sébastien Gryphe, une traduction latine d'Hippocrate et de Galien, avec dédicace à Geoffroy d'Estissac. On voit que, dans sa nouvelle situation, Rabelais ne néglige pas ses anciens amis. Vers la même époque, il publie des almanachs, destinés à distraire et à faire rire ses malades; il écrit dans la même intention la Pantagruelineprognosticationeivemsiïiie pour un libraire une légende populaire, sous ce titre : les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua (1532). « Il s'en est vendu plus en un mois, dit-il, que de Bibles en neuf ans. » C'est alors qu'il a probablement l'idée d'élargir et de continuer cette histoire, et Ton croit pouvoir dater de 1533 le livre II des éditions postérieures (le de Pantagruel), et de i^^o le Gargantua qui occupe lelivreP^ et qui serait une refonte des Grandes et Inestimables Chroniques.,.
A la fm de Tannée 1533, le cardinal Jean du Bellay passe par Lyon; il prend avec lui Rabelais qu'il emmène à Rome, peut-être comme médecin attaché à sa maison. Rabelais, touj ours avide de savoir et capable de s'assimiler les sciences les plus diverses, s'occupe d'archéologie; son intention est de publier une topographie de la Rome iantique; il commence même des fouilles, encouragé par du Bellay. Mais un Italien, Marliani, publie précisément en 1534 un ouvrage qui rendait inutile celui de Rabelais; et celui-ci se contente d'écrire pour Marliani une préface en latin. Revenu à Lyon en mars 1534, Rabelais est^e^Utué de ses fonctions
de médecin à l'hôpital, pour s'être absenté sans contjê. 11 repart pour Rome, où il séjourne encore de julilet 1535 à mars 1536, toujours auprès du cardinal du Bellay. Sa grande préoccupation est alors de faire régulariser sa situation ecclésiastique; mais il continue à s'intéresser à tout, et ses lettres latines à d'Estissac contiennent encore des traces de ses études archéologiques, médicalp.s, botaniques, etc.. Rabelais avait demandé au pape paul III la permission de rentrer chez les Bénédictins et d'exercer la médecine. Le pape, par un induit du 18 janvier 1536, lui accorde cette double permission, et la rédige en termes très flatteurs. Après un court séjour à Paris, Rabelais retourne à Montpellier; il y prend coup sur coup le grade de licencié et de docteur en médecine (mai 1537).
En 1538, Rabelais est nommé, grâce à la protection toujours efficace du cardinal du Bellay, chanoine de , Saint-Maur-les-Fossés, abbaye bénédictine sécularisée, i L'année suivante, il est appelé à Turin par Guillaume du ; Bellay, seigneur de Langey, devenu gouverneur de cette I ville; en 1541, il rentre en France avec G. du Bellay. En 1543, j G. du Bellay meurt. Rabelais se remet à voyager. Cepen- ! dant, en 1545, Rabelais obtient un privilège pour l'impres- J sion de son troisième livre (le second de Pantagruel) ; il semble donc être de nouveau en faveur, car ce troisième | livre est très hardi. Mais en 1547, après la mort de Fran- \ çois I«^ après le supplice d'Ét. Dolet, il se retire prudemment à xMetz, où il est médecin de la ville, pour 140 livres \ par an. De là, il supplie le cardinal du Bellay de le tirer d af- j faire. Celui-ci, qui retourne à Rome au commencement de | 1548, y appelle Rabelais, qui y reste pendant deux ans, 1 pour la troisième fois. Il revient avec son protecteur en | 1551, obtiennes cures deMeudon et de Saint-Ghristophe-du- î Jambet, dont il se démet presque aussitôt, publie en 1552 j le quatrième livre^ de son ouvrage (troisième de Pantagruel) j dédié au cardinal Odet de Chatillon, et meurt probable- ] ment en avril 1553, sans avoir publié son cinquième livre.
On est singulièrement frappé, en étudiant cette l)iographie,de Vinstabiliié de Rabelais, qui ne séjourne qu'un an, deux ans, dans la môme ville. Mais, d'autre part, il esf. lîdôle à ses protecteurs, et ceux-ci ne l'abandonnent j