‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 70 sur 281 · RA13ELAIS. — LES CONTEURS · texte numérisé non relu

RA13ELAIS. — LES CONTEURS

Dieu et en lui mellre îoiiîes tes pensées et loiiî Ion esprit... Aye suspects des abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité; car cesle vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement... »

A la suite de cette lettre, où Rabelais semble avoir exprimé, avec une éloquence émue, son ivresse de savoir et son admiration pour la Renaissance, on lira les chapitres XIV, XV, XXI, XXIII et XXIV de Gargantua. Là, on trouvera d'abord une critique amusante des abus contre lesquels Rabelais veut réagir. Le jeune Gargantua a pour précepteurs deux sophistes, Thubal Holoferne et Jobelin Bridé, qui lui font absorber tout le fatras de la scolastique. Mais l'enff.nt, au lieu de profiter, devenait « fou, niais, tout resveux et rassoté ». Son père Grandgousier lui donne un nouveau maître, Ponocratès. Celui-ci, avant de soumettre l'élève à son système, le laisse vivre d'abord à sa manière, pour juger de son train. C'est le médecin qui veut établir son diagnostic. Après quoi, il le purge avec de l'ellébore pour lui nettoyer toute • r altération et perverse habitude du cerveau] et le nouveau régime commence ; en voici les points essentiels : — Lever à 4 heures du matin; pendant que Gargantua fait sa toilette, on lui lit quelques pages de la Bible; il va considérer l'état du ciel; il répète la leçon du jour d'avant, qui devient, remarquons-le bien, l'occasion de réflexions pratiques. « Puis, par trois bonnes heures, lui estait fait lecture. » Lecture, ici, veut dire explication raisonnée, en l'une des langues qu'il apprend; l'élève y prend une part active. — Après quoi, on sort, on joue à la balle, à la paume, « s'exerçant le corps, comme ils avaient auparavant les âmes exercé ». — Repas, pendant lequel tantôt on fait une lecture, tantôt on devise de la nature et propriété de tout ce qui est servi sur la table ; ce sont des leçons de choses. — Le repas achevé, on joue aux cartes, on fait de la musique, on évite les exercices violents. (A remarquer, dans ce programme, le nombre et l'importance des observations d'hygièr-.) — De nouveau, trois heures d'étude, lecture et écriture. — Commencent alors les exercices physiques plus sérieux : équitation, lance, hache, javelot, chasse, lutte, saut, natation, escalade, etc.. On change de vête-

ments, ci l'on revient, tout doucement, en herborisant Le repas du soir est plus copieux que celui de midi. « C'est la vraie diète, prescrite par Fart de bonne médecine. » Pendant la soirée, on chante; on va parfois visiter les gens lettrés; on observe les astres; on repasse, à la manière des pythagoriciens, les études de la journée; on prie Dieu... « Ce fait, entraient en leur repos. »

Les jours de pluie, le programme subit quelques modifications. On mange moins; les exercices physiques sont remplacés par des occupations à domicile; Gargantua s'ébat à botteler du foin, à scier du bois... Il fait de la peinture et de la sculpture; il va entendre les leçons publiques; et surtout, il va visiter des boutiques et des ateliers. Enfin, une fois par mois, le maître et l'élève vont passer une journée à la campagne.

Dans ce programme un peu touffu, le défaut est peutêtre la continuelle présence du maître auprès de l'élève; Rousseau (Émile) tombera dans le même excès. Il en résulte que Fenfant ne se sent jamais responsable de son travail ou de sa conduite. De plus, il est bon de corriger le programme de Gargantua par la lettre à Pantagruel; dans celle-ci seulement, on voit que Rabelais attachait une grande importance kVédiicalion,iro\) négligée dans le Gargantua. Enfin, il semble bien que Rabelais ait exagéré la nécessité de la science au sens très général du mot. Son élève développe sa mémoire et devient un érudit universel. Mais sait-il penser et raisonner ? a-t-il du bon sens et de la finesse ? est-il un homme avant d'être un savant'^ Nous pouvons craindre qu'il ait «la tête plutôt bien pleine que bien faite ».

Rabelais écrivain. — Quel que soit, d'ailleurs, le sens qu'on attache au fond du Gargantua et du Pantagruel, il faut admirer chez Rabelais la verve et la force du style, la variété d'un ton qui va de la grande éloquence (Lettre de Gargantua à son fils) à la bouffonnerie du dialogue (Les moutons de Panurge; Rencontre de Pantagruel et de Panurgc, etc.), et, malheureusement, à la trivialité la plus grossière. Son vocabulaire est d'une prodigieuse abondance; et souvent Rabelais semble s'être amusé à

RABELAIS

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entasser, avec une virtuosité qui lient de Fivresse, des mots, des mots, des mots... Ce style a moins vieilli que celui de la plupart de ses contemporains ; ses qualités sont toutes françaises: il est large, copieux, clair quoique surchargé; et la dernière impression qu'on en retire est celle I "d'une puissance verbale qui rapproche Rabelais de Bossuet, de Corneille et de Victor Hugo.

IL ~ Les autres conteurs.

Bonaventure des Périers (1500-1544?). - Érudit et lettré, 'secrétaire de Marguerite de Navarre, dont il revoyait et Ipeut-être retouchait les écrits, des Périers travailla, en |1534, à la traduction de la Bible de Lefèvre d'iitaples, et écrivit de nombreux vers. Son œuvre la plus connue est le Cymbalum mundi (Carillon du monde) en français, avec [quatre dialogues poétiques, faits antiques, joyeux et facétieux. Publié à Lyon, en 1537, le Cymbalum fut saisi par ordre du Parlement, et détruit. L'ouvrage était supposé adressé par Thomas du Clénier (l'Incrédule) à Pierre Tryopan (le Croyant) ; dans une série d'allégories fort transparentes, des Périers ridiculisait à la fois- catholiques et protestants. — On prétend que les poursuites de ses enîQemis le contraignirent à se donner la mort, vers 1544. j-^ Plusieurs années après, 1558, parurent : les Nouvelles Récréations et Joi ux Devis, recueil de contes, dont quelïues-uns ont été attribués à ses amis. Pelletier du Mans et L>enisot. — Des Périers est un conteur charmant, plein Tesprit et de délicatesse, en même temps qu'un écrivain les plus corrects (1).

' Marguerite de Valois (1492-1549). ~ Sœur de François I«S nariée en 1509 au duc d'Alençon, en 1527 avec le roi de Savarre Henri d'Albret, Marguerite fut, dans la première tioitié du seizième siècle, la véritable protectrice des )oètes et des penseurs. Dans sa petite cour de Nérac, elle éçut, hébergea, et parfois sauva de leurs persécuteurs,

\ (1) Livre des nouvelles de B. des Périers dans le Seizième siècle, e Darmsteter et Hatzfeld, p. 120 ; dans les Morceaux choisis e F. GODEFROY, p. 286.

Marot, Melliii de Sainl-Gelais, Gruget, Denisot, Sainte- Maiihe, Pelletier du Mans, Bonaventùre des Périers, etc. Tout en restant catholique, comme le prouvent ses myslères et surtout ses dernières poésies, elle aimait à protéger ceux que leurs opinions religieuses exposaient aux rigueurs du Parlement et de la Sorbonne.

Les Conles célèbres de Boccace, le Décaméron, avaient été traduits en français par Antoine le Maçon, en 1545, et dédiés à Marguerite. Celle-ci résolut de les imiter ; elle composa la préface et traça le plan d'un nouveau décaméron, qui devait comprendre, comme celui de Boccace, dix journées et-cent conles. Mais elle n'eut pas le temps de terminer son livre; elle en resta à la soixante-douxième nouvelle. Après sa mort, en 4558, parut une première édition de ces contes sous le titre d'Histoire des amants fortunés] et Tannée suivante, Claude Gruget, ancien secrétaire de Marguerite, donna une seconde édition, intitulée : VHepîaméron des nouvelles de très-illustre et très-excellente princesse Marguerite de Valois, reine de Navarre.

Cinq gentilshommes et cinq dames, revenant de Cau-i terets, sont arrêtés dans leur voyage par les inondations; ils se réunissent à N.-D. de Sarrance, et, pour passer lej temps, décident de se raconter les uns aux autres des histoires, mais « qui seront toutes véritables ». Et voilà l'originalité de ces contes, si on les rapproche des nouvelles de Boccace ; ils ne sont pas puisés, sauf quelques-uns,^ dans le vieux fonds français ou italien; ils sont tirés d'aventures réelles qui, à vrai dire, n'en sont que les thèmes. Chaque conte, et c'est encore un mérite propre à ce recueil,; est suivi d'une conversation entre les différents person^ nages : on raisonne sur la moralité de Thistoire. Sans; doute, il y a dans le nombre bien des contes un peu libres, et que Ton est surpris de rencontrer dans l'œuvre d'uné femme comme Marguerite. Mais par rapport au moyen âge et au seizième siècle, c'est un livre d'une décence toute mondaine, et qui, par Taisance un peu traînante du style comme par le goût de la métaphysique galante ou morale, annonce le roman du dix-septième siècle.

Brantôme (1540-1614). — Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, mena, jusqu'au moment de la Ligue, la vie h

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