II. — La comédie
Influence de Tanliquité. — Nous l'avons déjà dit dans nos conclusions sur la comédie du moyen âge, il ne s'agit plus ici, comme pour la tragédie, d'un genre qui se substitue à un autre, mais seulement d'une évolution. La comédie du seizième siècle, c'est la farce du quinzième, combinée avec la moralité. Toutefois, il convient de signaler quelques traductions et imitations de Tantiquité, qui contribuèrent à rendre plus humain et plus régulier un genre populaire s'élevant au rang de genre littéraire. — Ronsard traduit, en 1549, le Pluîus d'Aristophane, joué au collège de Coqueret; en 1565, A. de Raïf traduit VEunuque de Térence, et le Brave [Miles gloriosus de Plante) en 1567.
Influence italienne. — L'influence de l'Italie fut de beaucoup la plus puissante. Elle fut heureuse, en ce sens qu'elle apprit aux auteurs français à varier leurs situations et à combiner leurs intrigues ; fâcheuse, parce qu'elle introduisit dans notre comédie française un certain nombre de types conventionnels, vieillards, tuteurs, valets, capitans, amoureux et ingénus, dont nous avons eu bien de la peine à nous débarrasser, et qui, stéréotypés, en quelque sorte, ramenaient sans cesse avec eux les mêmes situations et les numies bons mots. — Les premières imitations sont les traduclions des Supposés de TArioste, par Jacques Bourgeois (1515), puis par Jean-Pierre de Mesme (i55'2). Jean de la Taille traduit le Ncgromanl de l'Arioste vers 1560. Mais il faut signaler aussi les représentations italiennes, données en Frauv^e, à Lyon et à Paris, et qui répandirent surtout à la cour, où chacun savait Litalien, le goût des imbroglios el de la licence.
LE THEATRE AU XVl'' SIÈCLE
Les comédies en vers. - Jodellc inauf^iire, oa croit inaugurer, un genre nouveau do comédie avec Eugène., représenté en même temps que Cléopâtre en 1552. Dans un prologue obscur et ambitieux, il se pose en novateur. Eugène est une pièce en cinq actes, à neuf personnages, écrite en décasyllabes. Le sujet en est des plus risqués, et se rattache aux plaisanteries contre te clergé qui forment le fond de nos plus cyniques fabliaux. Il n'y a pas, dans ces cinq actes, un seul personnage non seulement, vertueux, mais honnête ; un seul est comique, au vrai sens du mot, c'est Guillaume, le mari d'Alix.
RÉMY Belleau a laissé la Reconnue, publiée seulement après sa mort, en 1577. 11 s'agit dans cette pièce d'une jeune iille, sauvée par un officier au siège de Poitiers, et qui, au dénouement, est reconnue par son père. L'intrigue, un peu lente, n'estpas mal construite ; Antoinette, la jeune fille, aimée par le fils du vieil avocat chez qui le capitaine ra mise en pension, est sur le point d'épouser malgré elle le clerc maître Jean, au moment même où l'arrivée inattendue du capitaine et de son père la délivre.
Jacques Grévin a donné la Trésorière (1558) (1) et les Ébahis (1560). La première de ces pièces rappelle V Eugène de Jodelle ; la seconde est une imitation indirecte de l'italien.
Les comédies en prose. — C'est probablement l'inlluence de l'Italie, où l'on écrivait la comédie en prose, qui détermina nos écrivains du seizième siècle à abandonner les vers (2).
Il faut d'abord signaler une comédie de Jean de la Taille, les Corrivaux (ou Rivaux d'amour), composée probablement en 1562, et qui témoigne d'une certaine aisance dans le dialogue.
Mais le plus remarquable écrivain comique de ce temps est Pierre Larivey (1540-1611). Il est né àTroyes ; son père,
(1) Lire dans Darmsteter et Hatzfeld (Morceaux choisis, p. 360) une scène de la Trésorière.
(2) Lire dans Darmsteter et Hatzfeld (Morceaux choisis, p. 365) la lettre de Pierre Larivey à M. d'Amboise, sur l'emploi de la prose dans la comédie.
Lk LITTÉRATURE FRANÇAISE
Italien, était de ia famille des Giiinli, célèbres imprimeurs de Venise. Établi en France, il traduisit son nom en celui de L'Arrivé, devenu Larivey, Pierre entra dans les ordres, et fut chanoine de l'église Saint-Étienne de Troyes. Il connaissait à fond, et pour cause, la littérature italienne; aussi donna-l-il un grand nombre de traductions dans tous les genres, contes, morale, théologie, etc. Il avait cet avantage sur les érudits français, de posséder ïesprit et les traditions des comédies de son pays; et il fit passer dans notre langue douze pièces, dont six furent publiées par lui-même en 1579, dont trois encore furent données en 1611. Les autres sont perdues, — Ces comédies sont : le Laquais, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, les Jaloux, les Écoliers, Constance, le Fidèle, et les Tromperies. Larivey suit de très près son modèle italien ; mais il y apporte toutes les modifications de lieu, de conditions, de circonstances, nécessaires pour que la pièce devienne française. Ce fils d'Italiens, Champenois de naissance, était vraiment l'homme qu'il fallait pour accommoder à notre génie, sans toutefois en rien laisser perdre d'essentiel, le génie italien. Ses pièces ne furent pas jouées, mais elles furent lues et relues, et les éditions s'en multiplièrent. Molière a su en tirer parti.
Deux d'entre elles sont encore d'une lecture agréable : les Ecoliers, et surtout les Esprits. Cette dernière se rattache dans le passé à VAalalaire de Plaute, dans l'avenir à l'École des maris et à V Avare de Molière, et au Retour imprévu de Regnard. F:n voici le sujet en quelques mots : on reconnaîtra que l'original italien, lAridosio de Lorenzino de Médicis, est en grande partie une « contamination » de VAululaire et des Adelpkes. On y voit, en effet, deux vieillards, frères, Hilaire, indulgent et généreux, et Séverin, méchant et av-are. Celui-ci a confié à Hilaire un de ses fils. Fortuné ; il élève lui-même son autre fils, Urbain, et sa fille Laurence. L'intrigue est faite des obstacles que ces jeunes gens éprouvent dans leurs amours, obstacles heureusement levés à la fin de la pièce dont le dénouement est le mariage d'Urbain avec Féliciane, de Fortuné avec Apoline, et de Laurence avec Désiré. Mais les meilleures scènes, les scènes de caractère, sont créées par l'avarice de Séverin et la fourberie du valet Fronlin. Séverin, voulant rentrer chez lui pour y déposer une bourse pleine d'or, en est empêché par Frontin qui lui
LE THÉÂTRE AU XVI* SIlVXE
déclare que sa maison est hantée par des esprits (d'où le titre de la pièce). Séverin, effrayé, cache sa bourse dans un trou, sans se douter qu'il est épié par Désiré, l'amoureux de sa fille Laurence ; ses hésitations, ses craintes, ses prières, sont rendues avec une vérité comique digne de Plante et de Molière qui, ni lïm ni l'autre, n'offrent la même scène (1). Désiré, une fois que Séverin est parti, vole le contenu de la bourse. L'avare revient bientôt pour revoir « sa chère bourse » ; il la trouve pleine de cailloux. Alors, il éclate en lamentations, dans un monologue imité de Plante, et que Molière à son tour a imité (2). La scène qui suit, avec Frontin, est également très amusante et très fine : c'est un développement ingénieux du monologue. Enfin à l'acte V, scène VI, et scène YIII, on trouve des quiproquos, dont Molière a su faire son profit, et quelques traits excellents, de ce que l'on appelle des mots de nature. Quand on rend à Séverin ses écus, il s'écrie : « O Dieu ! ce sont les mêmes !.., » Et quand on lui dit que son fils va épouser une jeune fille dotée de quinze mille francs : « Quinze mille francs l Il sera plus riche que moi (3). »
Des autres comédies de Larivey, on peut tirer aussi quelques scènes d'un comique profond et durable. Sans doute, il faut en féliciter les originaux italiens qu'il a traduits. Mais son style lui appartient, et l'on éprouve une sorte de surprise à lire avec tant d'intérêt ces dialogues toujours dramatiques, piquants, justes, dont le moindre honneur n'est pas d'évoquer fréquemment le souvenir de Molière.
Enfin, nommons Odet de Turnèbe, fils de l'helléniste Adrien Turnèbe. Mort prématurément (1581), il laissa en manuscrit une comédie imitée à la fois de l'italien et de la Célesline de l'Espagnol Fernando de Rojas, et intitulée les Conlenls, Cette pièce, assez confuse, mais amusante et joliment écrite, est, selon M. E. Rigal, le chef-d'œuvre de la comédie au seizième siècle. On peut la lire dans le Théâtre au seizième siècle, d'Ed. Fournier. On y pourra lire aussi les Néapolilaines de F. d'Amboise (1584),
(1) Lire cette scène dans Darmsteter et FTatzfeld (Morceaux choisis, p. 367).
(2) Id., p. 369.
(3) Lire cette scène^ans Godefroy (Morceaux choisis. p, 411)„
On voit, vers la fin du siècle, reparaître la coinédie en vers; mais elle ne produit pins aucune œuvre intéressante. Les auteurs ï^' italianisent de plus en plus, au sens étroit du mot : ils ne rêvent q\x' imbroglios-, ils ne font agir et parler que des caricatures traditionnelles. Cependant la farce, plus vivace que jamais, occupait la scène; et la véritable comédie ne devait guère reparaître qu'avec la Mélite de Corneille (16^29).
BIBLIOGRAPHIE
ViOLLET-LE-Duc, Auclen Théâtre français, 10 vol. Bibliothèque elzévirienne,
Edouard Fournier, Théâtre français au seizième siècle 2 vol Paris, 1871.
Em. Faguet, la Tragédie française au seizième siècle, Paris Welter, 1883. . '
E. RiGAL, Esquisse d'une histoire des théâtres de Paris dp 1548 à 1635. Paris, 1887.
E. RiGAL, La mise en scène dans les tragédies du seizième siècle (Bévue d'Histoire littéraire, avril-juin 1905).
E. RiGAL, Alexandre Hardij... Paris, Hachette, 1885.
DARMSTETERet Hatzfeld, /e Seizième siècle en France. V^vi^ 1883
E. LiNTiLHAC, De J.-C. Scatigeri poetice, 1887.
E. LiNTiLHAC, J.-C. Sccdiger, fondateur du classicisme {Nouvelle Bévue, 15 mai et l^*- juin 1890).
E. LiNTiLHAC, Histoire générale du théâtre en France, tome II • La Comédie, Moyen Age et Benaissance. Flammarion.
J. Lemaître, Conférence sur les Contents {Bévue des cours et conférences, 20 mai 1893).
R. DouMic, Conférence sur les Esprits {Id., 27 mai 1893).
Petit de Julleville, Histoire de la littérature française, Paris Colin, t. III, chap. VI (Le tJiéâtre de la Benaissance, par E.'Rioal)' On consultera, pour plus de détails, la bibliographie de ce chapitre (III, p. 817). *
CHAPÎTHE Vin THÉOLOGIENS.— HISTORIENS. -POLITIQUES
Sommaîne: i° Calvin (1509-1564) se convertît au protestantisme et se réfugie à Nérac, puis à Baie, et de là s'établit à Genève. Chassé d'abord par le parti des libertins, il y rentre en 1541, et jusqu'à sa mort il y exerce une véritable dictature.
Il publie en latin, puis traduit en français rinstitiition chrétienne (1541), dédiée à François P% ouvrage remarquable par sa méthode et la sévérité hautaine de son style.
A côté d'e Calvin, il faut nommer, parmi les écrivains protestants, Guillaume Farel, Théodore de Bè^e, Duplessis-Mornay\
2° Saint François de Sales (1568-1622) fut évêque de Genève, résidant à Annecy. Il vint à Paris, où il prêcha avec grand succès' puis retourna en Savoie. Il ne publia que l'Introduction à la vie dévote (1608), ouvrage formé de la réunion de lettres écrites à Mme de Charmoisy, et le Traité de l'amour de Dieu (lôiô), plus théologique. — Il est original à la fois parla largeur de son christianisme et la douceur poétique de son stvle,
3° Les plus célèbres auteurs de mémoires sont : Le Loyal Serviteur, auteur de la Vie de Bayard (1524), — François de la Noue, protestant, dont les Discours politiques et militaires sont un code de bravoure et de solide piété, — Biaise de Montluc. catholique, qui publie le récit de ses campagnes dans ses vivants et pittoresques Commentaires (15^4), — Ag7^ippa d'Aubigné, protestant, dont les principaux ouvrages en prose sont une Histoire universelle (1616-20) et sa Vie à ses enfants.
4" Les Écrivains politiques. — La Boétie a laissé un Discours sur la servitude volontaire, publié en 1576, après sa mort, et qui est une éloquente protestation contre la tyrannie; — il faut citer encore Michel de VHospital et Jean Bodin.
5° La Satyre Ménippée, parue en 1594, est un pamphlet écrit en collaboration par plusieurs magistrats e^ lettrés, en faveur de Henri IV, au temps de la Ligue. L'ouvrage commence par une sorte de parade dans la cour du Louvre, continue par une procession des ligueurs, par des discours des députés aux États Gé-
néraux (le plus célèbre est celui de Daubray au nom du Tiers- État), et s'achève par des pièces de vers burlesques. C'est un chefd'œuvre de bon sens et d'esprit.