‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 80 sur 281 · I. — La tragédie · texte numérisé non relu

I. — La tragédie

Les tragédies latines. — Tandis qu'on représentait encore des mystères, surtout en province, les humanistes de collège, dédaigneux de ces jeux grossiers, composaient et jouaient des tragédies latines. C'est ainsi qu'on donne, au collège de Bordeaux, vers 1540, un Jean-Baptiste et une Jephté de Buchanan (4), ~ et, en J54i, un Jules César de M. A. Muret (2). Les écoliers étaient acteurs de ces représentations ; les spectateurs étaient leurs maîtres, leurs condisciples ; et les notables de la ville devaient être fiers d'y assister, comme pour témoigner de leur « humanisme ». « J'ai soutenu (dès l'âge de douze ans), dit Montaigne, les premiers personnages ès tragédies latines de Buchanan, de Guerento et de Muret, qui se représentaient en notre collège de Guienne avec auelaue dignité » (4,25).

Les tragédies italiennes. — L'influence de Fltalie a été si puissante au seizième siècle, dans tous les genres, qu'il convient de signaler les essais de tragédie classique en Italie,— . tout au moinsla Sophonisbe du Trissin, représentée en 4516 et publiée en 4524. Or, Melhn de Saint-Gelais fît jouer une traduction de cette pièce en 1548. Et l'on peut noter dès maintenant que la première de nos tragédies

(1) Buchanan (1506-1582), de naissance écossaise, professa au collège de Guienne à Bordeaux, et eut Montaigne pour élève A partir de 1547, il voyage, retourne en Angleterre et se mêle aux luttes politiques.

(2) Muret (1526-1585) fut également le maître de Montaigne à Bordeaux; il enseigna ensuite à Paris (au collège du Cardinal Lemoine) à Toulouse, à Rome. C'était un latiniste aussi correct qu élégant. On a de lui de nombreux commentaires sur des auteurs latins.

classiques, par le fond et paiiJa forme sera une Sophonisbe^ celle de Jean de Mairet, en 1634.

Les premières tragédies françaises. — Avant Jodelle, 11^ faut signaler deux traductions en vers français, de LazareJ de Baïf : Élecîre (1537), Hécuhe (1544) ; une Héciibe, del Bouchetal (1545) ; une Iphigénie à Aiilis, de Thomas Sibiletj (1549). Quelques-unes de ces pièces furent représentées j dans les collèges, mais ce n'était là que des Iradiiclions ; \ la première tragédie originale fut la Cléopâtre de Jodelle (1552).

Étienne Jodelle (1532-1573). - On sait peu de chose sur la vie, assez brève d'ailleurs, de Jodelle. Ses contemporains ont loué son génie ardent et audacieux. Agrippa d'Aubigné lui a consacré cette épitaphe :

Le ciel avait mis en Jodelle Un esprit tout autre qu'humain ; La France lui nia le pain, Tant elle fut mère cruelle.

Il semble, en effet, qu'Étienne Jodelle soit mort dans la misère. Il avait occupé à la Cour la charge d'organisateur des fêtes et spectacles, sous Henri II; Catherine de Médicis le protégea, mais Charles IX paraît l'avoir oublié, cai' le poète lui adressa, de son lit de mort, un sonnet qui se termine par ce vers : Qui se sert de la lampe, au moins de r huile y met. On prétend qu'il fut persécuté à la fois par catholiques et protestants, à cause de son indifférence religieuse.

Le seul épisode bien connu, de cette vie assez obscure, c'est la représentation de Cléopâtre, suivie de celle ce Eugène. Cléopâtre fut jouée, en 1552, d'abord dans 1 cour de l'hôtel de Reims, puis au collège de Boncour.

Et. Pasquier en a consigné le souvenir : « Cléopâtre fu jouée devant le roi Henri II, avec de grands applaudissements de toute sa compagnie, et, depuis encore, au collèg de Boncour, oi^i toutes les fenêtres étaient tapissées diin infinité de personnages d'honneur, et la cour si plein d'écoliers, que les portes du collège regorgeaient. Je le di$ conmie celui qui y était présent avec le grand Turne-^

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bus (Adrien Turnèbe), en une môme chambre (1)... » Et Brantôme nous apprend de son côté que « le roi lui donna (à Jodelle) cinq cents écus de son épargne, et lui fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'était chose nouvelle, et très belle, et très rare (2) ». Les acteurs étaient : Jodelle lui-même qui, âgé de vingt ans, jouait le rôle de Cléopâtre ; Rémy Belleau ; Jean de la Péruse, Jacques Grévin et Nicolas Denisot. Après la représentation^les amis et condisciples de Jodelle organisèrent en son honneur une sorte de triomphe bachique] on se rendit à Arcueil, où l'on promena un bouc couronné de fleurs et de lierre en chantant le pœan. Un écho de cette fête païenne retentit jusqu'à Genève, d'où Théodore de Bèze lança contre Ronsard une accusation d'impiété et d'idolâtrie ; Ronsard y a répondu dans un de ses Discours^ On fit un anagramme du nom d'utienne Jodelle : 7o, le Délien est né ! Bref l'enthousiasme des humanistes et des érudits fut à son comble.

Cléopâtre. — C'était bien, en effet, une œuvre « originale» que Cléopâtre, dont le sujet était tiré de Plutarque, et non calqué sur une tragédie antique. Si vide qu'elle soit, si pénible qu'en apparaisse le style, on peut dire qu'elle' contenait en germe le caractère essentiel de la tragédie classique : à savoir la peinture d'une crise morale^ prise le plus près possible de sa fin, et aboutissant à la mort. Si l'on joint, à la nature de cette action, les unités de temps et de lieu, la qualité des personnages, le rôle des confidents, le ton soutenu d'un style noble malgré sa faiblesse, on reconnaîtra dans Cléopâtre la première esquisse d'un genre qui devait, avec des fortunes diverses, occuper la scène française pendant près de deux siècles. La versification seule n'avait pas encore trouvé son équilibre : le premier acte de Cléopâtre est écrit en alexandrins à rimes féminines; le quatrième, en alexandrins mêlés de rimes féminines et masculines; les actes II, III et V sont en vers décasyllabiques. Les chœurs, nombreux et bien placés, sont en strophes de différents modèles.

(1) Et. Pasquieb, Recherches de la France,

(2) Brantôme, Grands Capitaines français (Henri II),

Qui voudrait voir combien l'esprit français tendait vers la simplification du sujet, pour tirer tout l'intérêt de l'analyse psychologique, n'aurait qu'à établir une comparaison entre la Cléopâîre de Jodelle et le drame de Shakespeare : Antoine et Cléopâtve. Les deux poètes ont puisé à la même source, la Vie de César, par Plutarque. Mais tandis que le dramaturge anglais usera de toutes lea ressources que lui offre son modèle, et donnera à Antoine un relief admirable à la fois comme soldat et comme amoureux, pour faire d'autant mieux ressortir les caractères de Ciéopâtre et d'Octave, — le jeune « inventeur » de la tragédie française a, d'instinct, l'idée de « faire quelque chose de rien »; il commence sa pièce après la mort d'Antoine ! Antoine paraît, cependant, à la scène I du premier acte; mais c'est son ombre qui parle. Puis Ciéopâtre, avec ses deux confidentes Éras et Gharmion, déclare qu'en un songe elle a vu Antoine, et qu'elle va mourir, libre, pour aller le rejoindre. Un chœur -philosophique et moral termine le premier acte. — Au second, apparaît Octavien (Octave) accompagné de deux de ses officiers, Proculée et Agrippa; et Octavien s'entretient avec eux du sort réservé à Ciéopâtre. Sur les conseils d'Agrippa, il penche vers la clémence. Chœur. — Le troisième acte met en présence Ciéopâtre et Octavien. La reine lui demande la vie pour elle et pour ses enfants; elle livrera ses trésors. Octavien y consent. Cette longue scène est animée par la trahison de Séleuque, qui révèle à Octavien que Ciéopâtre cache la plus grande partie de ses richesses, et qui attire sur lui la fureur et les coups de Ciéopâtre. Cet acte se termine également par un chœur, sur le courage de la reine. — Dans l'acte quatrième, Ciéopâtre déclare qu'elle mourra, tiras et Charmion mourront avec elle. Le chœur pleure la destinée de la reine, et décrit le sacrifice qu'elle accomplira sur la tombe d'Antoine. — Acte cinquième : Ciéopâtre est morte, pendant l'entracte. Proculée vient faire le récit de; sa mort. Dernier chant du chœur sur la gloire que Ciéopâtre s'est acquise par sa fin courageuse, et sur le triom- j phe de César. — Cette rapide analyse prouve que tous les' procédés tragiques ont été non pas sans doute pratiqués, mais indiqués par Jodelle : — apparition successive des deux

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protagonistes; — ceux-ci une fois bien connus par des scènes à confidence^ on les métaux prises; — Cléopâtre a délibéré avec Éras et Charmion; Octavien délibère avec Proculée et Agrippa; -— un des personnages, Octavien, subit une progression continue : il hésite sur le sort djgt Cléopâtre, il raisonne, il se décide pour le pardon, il y persiste; l'autre, Cléopâtre, veut d'abord mourir, puis demande la vie, puis se décide de nouveau pour la mort; — cette mort, dont il eût semblé qu'un écolier comme Jodelle eût voulu tirer des effets scéniques, elle nous est dérobée; nous ne la connaissons que par un récit, et par V impression qu'elle produit sur Procalée^ sur Octavien et sur le chœur, — Encore une fois, passons sur la faiblesse, disons même sur la puérilité de l'exécution ; c'est essenîiellement la tragédie classique.

Le succès même de cette tentative d'écolier, non seulement auprès de ses maîtres et de ses condisciples, mais auprès du public mondain, prouve que Jodelle avait touché juste, et qu'il avait en quelque sorte « pris le vent ». Animé par ce succès, il composa une seconde tragédie, qui ne fut peut-être pas représentée, mais qui est un exemple de la même valeur : Didon se sacrifiant. C'était encore une mort tragique, et la mort d'une femme, comme s'il avait senti d'instinct que l'amour et la jalousie sont des sentiments plus passionnés et plus susceptibles de variations psychologiques, chez la femme que chez Fhonime. 11 empruntait son sujet, non plus à un historien, mais à un poète épique, à Virgile. L'action commence aussi près que possible de sa fin, au moment où il n'y a plus rien, rien que le désespoir de Didon : et cette fois, ce n'est pas assez, parce que la résolution d'Énée est prise avant le lever du rideau, et qu'aucun épisode ne nous fait espérer ou craindre qu'il cédera aux instances de celle qu'il abandonne. Jodelle se contente de suivre le texte de Virgile, fait prononcer à Didon d'interminables couplets, et n'invente rien qui puisse rendre intéressant, au point de vue dramatique, le trop passif Énée. — Didon, très inférieure à Cléopâtre, comme action et comme caractères, est mieux écrite ; Jodelle n'y emploie que ralexandrin, à rimes masculines et féminines.

Les contemporains de Jodelle. — Parmi les poètes qui suivirent le mouvement déterminé par Jodelle, il faut citer: Jean de la Péruse, auteur d'une Médée imitée de Sénèque (1553) ; — Jacques Grévin, qui donne, vers15G0, une Mort de César, d'après te Jules César latin de Muret; — Jean de la Taille qui publie, en 1562, Saul le Furieux, tragédie tirée de la Bible, et, en 1573, la Famine ou les Gabaoniles ; — son frère, Jacques delà Taille, qui mourut à vingt ans, et qui ne put remplir les sérieuses espérances de ses débuts, écrit Didon (1560) (pièce perdue), et, entre 1560 et 1562, Daire (Darius) et Alexandre, — Il faudrait énumérer une foule d'autres poètes, auteurs de tragédies, soit antiques, soit bibliques (1). Chez tous, on constate l'influence prépondérante de Sénèque, dont les tragédies philosophiques, pleines de îrails énergiques, brillants, déclamatoires, répondaient si bien aux goûts didactiques de ces poètes de collège et de ces auditoires d'humanistes. — En même temps, l'influence italienne développe en France le genre de la pastorale : VAniinla du Tasse est de 1571 ; le Pastor Fido de Guarini, de 1585; Nicolas de Montreux fut l'introducteur du genre sur le théâtre français.

Les théoriciens de la tragédie. — Avant d'arriver au plus remarquable des successeurs de Jodelle, Robert Garnier, demandons-nous si la jeune tragédie française avait déjà poétique, et si les poètes que nous venons de nommer se sentaient dès cette époque guidés ou entravés par des règles. — Le premier théoricien de la tragédie française est Jules-César Scaliger. Né en Italie, la patrie de l'humanisme, amené en France par l'éveque d'Agen, dont il était le médecin, ce Scaliger est moins célèbre que son fils Joseph-Juste, philologue et grammairien aussi remarquable par la sûreté que par l'étendue de son érudition. Mais Jules-César a le mérite d'avoir le premier formulé, en 1561, cent ans avant Boileau, comme le dit très justement E. Lintilhac, les règles de la tragédie classique. C'est lui, qui, à tort ou à raison, a extrait de la Poétique d'xVris-

(1) Signalons : Desmazures, auteur de David (15G<)^; Pir:r.RC Mathieu, qui donne Esther (im) Aman [Vom), et qui la inèiiie année traite un sujet contemporain dans la Guisade

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tote, les trois unités, et quia défini la tragédie: Vîmitalion par des actions d line forlune illustre, avec un dénouement malheureux, en un style grave et en vers. C'est lui qui demande que Ion prenne l'action aussi près que possible de sa fin, et que Ton se jette in médias res. Enfin, de l'ensemble de ses théories se dégage ce principe général de la vraisemblance, qui établissait entre Tancien et le nouveau théâtre une antinomie absolue. — Jean de la Taille publia, en 1572, en tête de sa tragédie de Saul, un Art de la tragédie où il développait et complétait les préceptes de Scaliger.

Pourquoi ces théories eurent-elles un si grand succès, sinon parce qu'elles arrivaient à leur heure? Il ne s'agit pas de savoir, en effet, si les trois unités étaient ou non dans Aristote ; le nom comme l'autorité d'Aristote n'y auraient rien fait, si le genre qui se préparait de si loin ne se fût organisé de lui-même par une sorte de sélection, pareil à un être qui s'adapte à son milieu. La tragédie classique naît dans une représentation de collège et dans une Poétique de pédant, comme une herbe entre deux pavés. Mais les anciens genres avaient beau ne pas vouloir mourir, et d'autres, tels que la pastorale et le drame irregulier, à la Shakespeare, poussaient en vain de plus vigoureux'jets, l'humble tragédie devait seule s'épanouir et vivre.

Robert Garnier (1534-1590). — La tragédie, pour le moment, restait un genre scolaire et livresque. Et le plus grand poète tragique du seizième siècle n'obtint que des succès de lecture ; mais les éditions en furent nombreuses jusque vers 1620, et l'on peut dire que le public se prépara, en lisant Garnier, à voir représenter Mairet puis Corneille. '

Robert Garnier, né à La Ferté-Bernard, avocat au Parlement de Paris, lieutenant criminel au Mans, fut un de ces magistrats beaux-esprits, que le dix-septième et le dix-huitieme siècles devaient produire en foule, xMais, d'ordinaire ces présidents avec ou sans mortier, font plutôt de l'histoire et de la critique, ou, s'ils riment, c'est pour traduire ou imiter Horace et Martial. Celui-là fut poète tragique Comme le grand Corneille, c'est par l'étude du droit qu'il se prépara aux délibérations de la scène ; il est, ainsi que

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railleur de Clnna, <Vun pays célèbre par son humeur processive ; il semble que la Iragédie ait trouvé en lui Yoralear ei ]e/ dispiiîeiir qu'elle attendait, car la tragédie a vécu de chicane et de logique, avant de vivre de psychologie.

De ce prédécesseur de Corneille, nous avons sept tra- 'gédies : Porcie (1568), Hippolyte (1573), Cornélie (1574), M arc- Antoine, la Troade (1578), Anligone ou la Piélé (1579), Sédécie ou les Juives (1580) (1). On reconnaît dans toutes ces pièces Tinfluence prépondérante de Sénèque. Véloquence, ou trop souvent la déclamation, s'y étale avec une complaisance que d'ailleurs on pardonne au grand style de l'écrivain. Mais le caractère le plus original, et l'on peut dire le plus inattendu, des tragédies de Garnier, c'est que l'action est beaucoup moins simple que dans la plupart des pièces contemporaines. Comparez Marc- Antoine à la Cléopâtre de Jodelle (c'est le même sujet) ; l'intérêt s'égare un peu sur les trois personnages, Cléopâtre, Octave et Antoine. Anligone n'a d'autre unité que la présence de la fille d'OEdipe à travers plusieurs épisodes dont chacun pouvait former une tragédie. Et /a Troade rassemble tous les malheurs survenus à la reine Hécube. Cette complexité un peu touffue, dans un cadre trop étroit, n'est-ce pas encore un trait de ressemblance entre Garnier et Corneille ?

11 faut mettre à part les Juives, qui seraient notre plus belle tragédie biblique, si nous n'avions pas Afhalie. Nabuchodonosor s'empare du royaume de Juda, et veut faire périr la famille royale. Les supplications d'Amital, mère du roi de Juda, Sédécie, touchent la femme et les brus de Nabuchodonosor, qui cherchent à apaiser le roi d'Assyrie. Mais nous apprenons que, devant le malheureux Sédécie, on a égorgé ses enfants, et qu'ensuite on lui a crevé les yeux. Sans doute, c'est moins une action qu'une série de situations. Cependant quand on lit les Juives, on est vraiment surpris du parti que Garnier a su tirer de

(1) Lire dans Darmsteteb et Hatzfeld {Morceaux choisis, p. 311), et dans F. Godefroy {Morceaux choisis du seizième s/èc/e, p. 2nVpln8icurs scènes th'^es de Robert Garnier.

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la douleur, de la pitié, de la cruauté, bref de tous les sentiments tragiques. De plus, sur cette tragédie sacrée, plane le soufile de Dieu ; parla bouche du prophète, dont le grandiose personnage apparaît au premier et au cinquième acte, la situation s'élargit, et produit une impression de religieuse terreur. Les chœurs de jeunes Juives, très bien maniés, heureusement mêlés à l'action, rapprochent cette tragédie française des tragédies grecques (1).

Le théâtre de Garnier contient une huitième pièce d'un genre tout particulier, une « tragi-comédie », Bradamante, Le sujet est tiré du Roland furieux de l'Arioste, où Bra* damante, fille d'iVymon et de Béatrice, nous est représentée comme une guerrière invincible, aimée de Boger, prince sarrasin converti. Dans la tragi-comédie de Garnier, Bradamante met aux prises deux rivaux : Boger, et Léon, fils de Fempereur de Constantinople. L'action est compliquée par un de ces quiproquos fréquents dans les romans de chevalerie. Le dénouement est heureux ; c'est le personnage sympathique, Boger, qui épouse Bradamante (2)

Antoine de Montchrestien (?-i621). — Le dernier des poètes tragiques que Ton rattache au seizième siècle, Montchrestien, eut l'existence la plus aventureuse. Duelliste enragé, forcé de s'exiler en Angleterre, rentré en France sous Henri IV, industriel, il écrivit ses tragédies par passe-temps, et sans renoncer à ses escapades. Il finit par se faire tuer sous Louis XIII, en prenant part à un soulèvement de huguenots.

Nous avons de Montchrestien six tragédies : Sophonisbe (4596) imitée de l'italien ; les Lacènes (Loicédémoniennés) ou la Constance (1599), tiré de Plutarque) Vie de Cléomène de Sparte) ; David (1600) ; Aman (1601) ; ffector (1603) ; l'Écossaise ou Marie Stuart (1605). Cette dernière pièce est la meilleure de Montchrestien; les caractères d'Elisabeth et de Marie Stuart sont bien tracés, et le style,

(1) Darmsteter et Hatzfeld {Seizième siècle, p. 170) donnent une analyse détaillée des Juives.

(2) On trouvera une analyse de Bradamante dans Darmsteter et Hatzfeld, p. 172.

La LllTÉnÀTUilE t'RANÇAISË

remarquable par son aisance et sa douceur, annonce celui de Racine.

Nous verrons, en étudiant les prédécesseurs immédiats de Corneille, que la tragédie ne cessa d'être cultivée et améliorée, et comment elle passa enfin de la cour des collèges et des feuiljets du livre, à la scène qui, de son côté, se préparait pour elle.

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