II. — - Le classicisme
Si nous envisageons le classicisme chez ses représentants les plus complets, voici quels en sont les éléments essentiels ; nous les notons brièvement, l'étude des auteurs nous offrant sans cesse l'occasion d'y revenir :
Le respect et l'imitation des anciens, mais considérés comme des maîtres plutôt que comme des modèles. On ne s'intéresse pas chez eux à la partie archéologique, historique, ou sociale ; mais on leur demande des lieux communs de psychologie el de morale, que l'on enrichit de tout ce que l'âme humaine a gagné par le christianisme ; et des genres, que l'on modifie pour les accommoder au monde poli du dix-septième siècle.
2^ Le christianisme, c'est-à-dire la conception de Thomme foncièrement corrompu, et qui doit combattre ses mauvais penchants, anime toute cette littérature, même, quoi qu'on ên ait dit, la comédie et la fable. Ce christianisme est poussé jusqu'au jansénisme non seulement par Pascal, mais
TABLEAU GÉNÉRAL DU XVII* SIÈCLE
par Boileau et par Racine. Cependant, les poètes usent de la mythologie ; — mais ils n'y voient qu'une convention. Us respectent trop, ou sont trop obligés de respecter le christianisme pour pratiquer le merveilleux chrétien,
3« La littérature classique est psychologique. Elle s'occupe de Vhomme intérieur, qu'elle juge seul intéressant. Le monde extérieur apparaît seulement comme cadre ou comme décor, et l'on en réduit la description au minimum. La Fontaine fait exception. — Cette psychologie est générale et choisie ; elle vise au vrai et surtout au vraisemblable, c'est-à-dire à un ensemble de traits où l'homme de tous les temps puisse se reconnaître.
4° La qualité dominante est la raison, c'est-à-dire la faculté qui nous permet de séparer le vrai du faux, le relatif de l'absolu. Rien ne serait plus naïf que de refuser l'imagination et la sensibilité aux Pascal, aux Bossuet, aux Racine, aux La Fontaine ; mais chez eux la raison est dominante ; elle tient en bride et discipline les autres facultés. De là l'absence du /r/mme, qui est fait de rêverie et d'élan passionné.
5o Toute cette littérature est impersonnelle. L'auteur n'exprime pas sa propre façon de penser ou de sentir. 11 traite didactiquement ou dramatiquement ses sujets, c'est-àdire qu'il développe des principes pris en dehors de lui, ou qu'il fait parler, sélon le vraisemblable, à chacun de ses personnages, le langage de sa situation et de son caractère. — Là encore, point d'exagération. La vérité, c'est que chaque écrivain veut être impersonnel. Mais, pour ne s'être pas racontés eux-mêmes, un Corneille, un Bossuet, un Racine, un Molière, n'en trahissent pas moins, dans tous leurs écrits, la plus puissante personnalité.
Les genres sont distincts et ont leurs lois ; ce qui veut dire : chacun d'eux^ pour réaliser son plein effet et atteindre son but particulier, use de procédés qui lui sont propres. Mais, dans chaque genre, la variété intérieure n'a jamais été plus grande. Une tragédie de Racine ressemble moins à une tragédie de Corneille, qu'un drame de Victor Hugo à un drame d'Alexandre Dumas. Et Alhalie est plus différente de Bérénice que Ruy-Blas d'Hernani. Que dire de Molière ? Elles étaient bien peu tyrànniques, ces règles
qui lui permettaient, sans parler de ses farces et de ses grandes comédies en prose, d'écrire, dans le même genre, VEcole des femmes, le Tartufe et le Misanthrope ! — Parmi toutes ces règles, il faut faire une place à part aux trois unités ; Corneille a peut-être perdu quelque chose à s'y soumettre ; Racine y a trouvé le cadre naturel de ses actions simples.
7« La langue des écrivains classiques, encore très riche et très hardie chez Corneille, Pascal etBossuet, se réduit chez Boileau, Racine, La Rochefoucauld, à un vocabulaire plus choisi et plus abstraiL Mais, à la même époque, La Fontaine et Molière offrent plus de liberté. Et bientôt, La Bruyère usera d'une langue infiniment variée. La langue reste donc bien personnelle à chaque écrivain, en dépit de l'Académie, des salons et de Vaugelas. — Le style, plutôt, a des caractères généraux. Il s'est dégagé de la syntaxe latine, avec Pascal, et il a acquis un suprême degré de clarté. Il tend, à partir de 1660, au naturel, c'est-à-dire à l'expression la plus directe et la plus simple des sentiments. Il est noble seulement dans les genres nobles, comme la tragédie et l'oraison funèbre ; mais, là encore, les passages simples abondent. Même dans les genres les plus familiers, le style du dix-septième siècle a une allure élégante, une décence, une mesure, qui lui viennent de la conversation polie ; i\ ne descend jamais à la trivialité.
Quand on a énuméré ainsi les principaux caractères extérieurs du classicisme, on a seulement fait une série de constatations ; rien n^est expliqué. Au fond, nos chefsd'œuvre du dix-septième siècle sont nés d'un accord mystérieux entre le génie, le moment social et politique, et la maturité de la langue.
III^ L'îiifluence de Louî&i XIV.
A partir de 4660, Louis XIV exerce une influence sur les lettres et sur les arts. *
i<> Il prend sous sa protection directe les écrivains et les artistes, jusqu'alors livrés à la domesticité des grands seigneurs, ou à la rapacité des acteurs et des libraires. En
TABLEAU GÉNÉRAL DU XVIl^ SIÈCLE
1663, on dresse une feuille des pensions, sur laquelle ont figuré tous les grands écrivains du temps, à côté de gens de lettres plus médiocres, mais qui passaient alors pour avoir un mérite éminent (l). Louis XIV pensionne également des savants et des érudits étrangers.
2^ Louis XIV protège V Académie française, à laquelle il donne un local au Louvre. L* Académie des inscriptions est fondée en 1663; V Académie des sciences, en 1666; V Académie de peinture et de sculpture est réorgRuiséo en 1664. Ces académies formaient autant de centres d'études. La Bibliothèque du roi (qui doit devenir notre Bibliothèque nationale) s'enrichit^ rapidement. On y adjoint le cabinet des estampes et le cabinet des médailles. Il faut bien savoir que Louis XIV s'intéresse personnellement à toutes ces institutions, et donne aux académies un rang hiérarchique dans l'État : c'était relever la dignité des hommes de science et d'art, jusqu'alors dédaignés, à moins que leur naissance ne les distinguât : encore paraissaient-ilsdéroger.
S^'vLouis XIV admet à la cour, et traite sur le même pied que les grands seigneurs, les écrivains et les artistes, li a l'estime et le respect du talent Son attitude à Tégard de Racine, de Boileau, de Molière même (et Ton sait quel était alors le préjugé à l'égard des comédiens), de Lulli, de Mansart, de Lebrun, de Mignard, n'est pas celle d'un maître arrogant. Il fait des premiers des conseillers d'État, des historiographes: il n'a peut-être pas fait asseoir Molière à sa table, mais il l'a défendu contre les représailles dangereuses des courtisans et des faux dévots; les autres, il les a anoblis. Entre lui et eux, point de barrière, point de protocole. Et ce Roi, que Fon croit toujours emprisonné par l'étiquette, leur est plus accessible qu'un chef d'État contemporain.
4° Louis XIV ne s'est guère trompé dans ses préférences : les écrivains qu'il a distingués et encouragés sont bien les plus grands du siècle. A l'égard de Corneille on rappelle toujours qu'il le laissa mourir pauvre; on oublie qu'il fît reprendre à la cour toute une série de ses pièces,
(1) N'oublions pas, d'ailleurs, que cette liste fut d'abord établie par Chapelain» qui avait une très grande réputation de critique.
et qu'il accorda un bénéfice à son fils cadet. Il choisit Bossuet pour précepteur de son fils; Fénelon, pour précepteur de son petit-fils. 11 charge Bossuet des grandes oraisons funèbres officielles; il appelle dix fois Bourdaloue dans la chaire royale, malgré les dures vérités que celui-ci faisait entendre à la cour; il consulte la renommée, et les critiques comme Boileau. Quand celui-ci lui affirme que l'auteur qui fait le plus d'honneur à son règne, c'est Molière, il répond : « Je ne le croyais pas; mais vous vous y connaissez mieux que moi, » C'est que Louis XIV, avant ses malheurs, est préservé des exagérations et des erreurs par la justesse de son esprit : c'est un témoignage que lui donnent tous les contemporains, même Saint-Simon.
5<> Il avait aussi, et trop peut-être, le goût du grand et du noble. Mais ce fut un défaut surtout pour les arts. Ni Bossuet, ni Bacine,n'y ont perdu leur naturel. Molière resta le plus original des écrivains de son temps, et continua de plaire à Louis XIV. La Fontaine y gagna, quand il voulut se faire goûter du roi, de renoncer à la gauloiserie des Contes, et d'écrire les Fables. Seuls, les écrivains médiocres devinrent pompeux et enflés; mais peu importe.
6^ Sans doute, on peut trouver que ce ne fut pas trop, pour toiis ces écrivains, d'acheter cette protection efficace et nécessaire, de quelques flatteries; encore faut-il savoir les interpréter à leur date, et ne pas oublier qu'elles s'adressaient à un roi victorieux, en qui s'incarnait l'idée de patrie.