‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 116 sur 294 · IL. = —=--BOSSUET · texte numérisé non relu

IL. = —=--BOSSUET

C’est le 27 septembre 1627

que naquit à Dijon Jacques-

Sa vié. Bénigne Bossuet, fils d’un

conseiller au Parlement, fl

fit de solides études au col-

lège des jésuites de sa ville natale et vint en 1642 à

Paris, au collège de Navarre, pour étudier la philoso-

phie et la théologie. Dès cette époque, il donne tout à

espérer de la précocité de son esprit et se fait une répu-

tation par ses exercices d’école. On voulut l’entendre à

l'hôtel de Rambouillet, et Tallemant nous parle d’un petit abbé qui, un soir, y vint préchoter.

Docteur en théologie, après une brillante soutenance où le grand Condé fut tenté de prendre part (1648), et ordonné prêtre en 1652, il va passer sept années à Melz en qualité d’archidiacre. Ce séjour de Metz, qui lui permet le recueillement et l’étude, sera très profitable au développement de son génie. Il se forme à la controverse dans sa polémique avec le pasteur Paul Ferry ot débute dans la prédication. Son premier discours est lc Panégyrique de saint Gorgon, prêché à Metz le 9 septembre 1649, œuvre assez faible et qui porte la trace de la mauvaise préciosité. Mais les progrès seront rapides. Les sermons sur la Loi de Dieu (1653), sur la Providence (1656), surtout l’admirable Panégyrique de saint Bernard (1653), attestent chez Bossuet, dès l’extrême jeunesse, la présence de magnifiques dons ora-

toires.

308 LE XVIR SIÈCEE.

De tetour à Paris à trente-deux ans (1659), Bossuet \ prêche d'abord des sermons isolés : Sur l’éminenie hynité des pauvres dans l'Eglise (1659) ; puis quatre

BessuET (D'après le portrait par H. Rigaud gravé par F. Chereau). La joie de la certitude resplendit sur ee visage qu’éclairent l'intelligence du regard et Ja sérénité d'une nature généreuse. Les dons

de l’orateur el du poète se réunissent chez ce compatriote de Saint Bernard et de Lamartine.

carêmes : des Minimes (1660) (Sermon sur l'honneur du monde) ; des Carmélites (1661) (Sur la parole de Dieu. Sur la haine de la vérité. Sur la mort) ; du Louvre (1662) (Sur l’impénitence finale. Sur les devoirs des

rois) ; de Saint-Germain-en-Laye (1666) (Sur l'enfant

prodigue. Sur l'honneur. Sur l'amour des plaisirs). Nous y voyons l'orateur parvenir à la pleine possession de son éloquence, et, grâce au contact avec un auditoite nouveau, avec la société choisie qui se presse au pied de la chaire des Minimes, avec les âmes d'élite du couvent de la rue Saint-Jacques, enfin avec la cour, se défaire des défauts qu’on peut signaler dans ses premiers sermons : une exubérance due à la jeunesse, l’imitation trop directe des pères de l'Eglise latine, ot encore un certain embarras dans la disposition du discours et dans l’emploi des textes sacrés.

Nommé à l'évêché de Condom en 1669, il prononce la première de ses grandes oraisons funèbres : celle de la reine d'Angleterre, suivie bientôt de l’oraison funèbre de la duchesse d'Orléans (1670). Cette même année, il fut choisi pour être précepteur du Dauphin, dont le duc de Montausier était le gouverneur et Huet, le futur évêque d’Avranches, était le sous-précepteur. Il se consacre tout entier à ses nouvelles fonctions et y apporte autant de zèle que d’abnégation, se remettant au grec, à la philosophie, aux sciences, et n’abandonnant à personne les détails de cet enseignement. L'élève ne profita guère des leçons d’un tel maître, et semble en avoir été peu digne. Saint-Simon dit que « son intelligence était nulle ; sans aucune sorte d'esprit, sans lumières ni connaissances quelconques, et radicalement incapable d’en acquérir ; sans discernement ; absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres », Du moins devonsnous à cette éducation la composition de trois grands traités : De la connaissance de Dieu et de soi-même Politique tirée de l’Ecriture sainte ; Discours sur l’histoire universelle (1681).

Membre de l’Académie française depuis 1671, évêque de Meaux en 1681, l'éducation du Dauphin étant terminée, Bossuet occupe désormais dans le clergé une situation prépondérante. C'est lui qui, dans l’Assemblée de 1682, rédige les quatre articles de la Déclaration gallicane. En 1687, après l'Oraison funèbre de Condé, il renonce volontairement à paraître dans les grandes

solennilés religieuses, el se consacre aux soins de la prédication pastorale et de la controverse. I défend l’intégrité du dogme contre les protestants, Jurieu, Burnet, Basnage (Histoire des Variations des Eglises protestantes, 1688), contre Fénelon, qui incline vers. l’hérésie de M°° Guyon (Querelle du quiétisme 1697-1699). Il mourut le 12 avril 1704.

Si l’on veut chercher dans ce beau génie quel est le trait qui domine, on trouvera qu'entre tous c’est encore le bon sens. Ami de la discipline et de l’ordre, ces images de la raison, Bossuet est l’ennemi de tous les excès de la pensée. Pour les choses de la foï, ce n’est pas lui qui se laissera tenter aux subtilités séduisantes du mysticisme. Il n'ira pas davantage demander au scepticisme théologique, celui qui consiste à douter de la raison et à l’humilier, un secours compromettant. Un Bossuet qui entretient avec Leibniz une correspondance pour arriver à la réconciliation de la raison et de la foi, accepte l’homme avec toutes ses facultés et s'intéresse à toutes les manifestations de son intelligence. Tel passage de ses Sermons prouve qu'il fait, quoi qu'il puisse dire, « grand état des connaissances humaines ».

Son caractère ; son génie.

Je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu’a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l’art a trouvées pour l’accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile... Quoi plus ? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte pour ainsi dire de tous ses pas.

Le Discours sur l’histoire universelle, avec ses larges tableaux des civilisations antiques, témoigne encore de cet intérêt que prend Bossuet aux œuvres des hommes : on ne saurait oublier qu’il se termine par ces mots « Vous connaîtrez aisément... où un homme sensé doit

mettre son espérance », et que c'est enfin au bon sens que Bossuet s'adresse pour amener l’homme à la religion.

De même, en morale, Bossuet se déndra à égale distance des complaisants, « qui portent des coussins sous les coudes des pêcheurs », et des rigoristes, « qui trainent toujours l’enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes ». En toute matière, il sait se tenir loin des excès, dans la juste mesure.

Ce bon sens se retrouve dans tous les aspects de son caractère. Il lui a épargné le doute, les hésitations. De là cetle sérénité d’une âme qui n’a point eu de désillusions ; de là ce ton dominateur d’un esprit fortement établi dans sa conviction. De là encore cette impétuosité dans l’action. C’est la spéculation qui énerve, et on se lasse bientôt de combattre pour une chimère. Ceuxlà sont propres à agir qui s’attachent à quelques idées clairement aperçues et nettement déterminées. Dans cette lutte incessante pour la vérité, Bossuet à pu frapper des coups dont la rudesse étonne notre timidité. Ceux qui les lui reprochent ont sans doute moins que lui le souci des intérêts engagés, et ils ne lui tiennent pas compte de ce fait que le combat pour la foi remplit toute cette vie, que Bossuet est peu sensible à ce qui

n'importe pas au triomphe de l'Eglise, qu’il a toujours

fait bon marché de son intérêt personnel, et que, placé au milieu de toutes les compétitions, il n’a trempé dans aucune intrigue.

Aussi, serait-ce commettre une étrange méprise que de se représenter Bossuet sous les traits d’un prélat courtisan. On a dénaturé le caractère de ses rapports avec Louis XIV. S'il fut jugé le plus digne d'entreprendre l’éducation du Dauphin, il faut songer aussi qu'il ne fut appelé que deux fois à prêcher une station devant la cour, et que l’évêché de Meaux fut une bien mince récompense au prix des services rendus. Bossuet n’est pas un favori : c’est qu'il ne fut pas un flatteur. « Je ne brigue point de faveur, disait-il en 1660, je ne fais point ma cour dans la chaire : à Dieu ne plaise. » Et,

402 LE XVIIe SIRCEE.

en réalité, s'il a parlé à Louis XIV ce langage que les convenances officielles imposent en tous les temps visà-vis du pouvoir, il n’a pas craint de lui adresser de courageux avertissements, Il le met en garde contre les dangers de l’absolutisme. «II n’est pas expédient à l’homme de ne voir personne au-dessus de soi. Un prompt égarement suit cette pensée, et la condition de Ja créature ne porte pas cette indépendance. » II ose faire allusion à ses fautes et au mécontentement qu'elles soulèvent. « Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C’est lui qui veut que je parle ainsi ; et, si Votre Majesté l’écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire ».

Il ne faut pas voir davantage, dans les théories de la l'olilique tirée de l’Ecriture sainte, une œuvre de fiatterie. Destiné à un prince, fils de Louis XIV, ce livre ne pouvait traiter que de la monarchie absolue. Mais, en faisant du pouvoir une délégation divine, Bossuet rappelle aux princes qu'ils sont dans la main de Dieu et qu'il est une loi à laquelle ils sont tenus d’obéir. — La théorie du pouvoir et des droits qu’il confère n’est pas de Bossuet, mais de son temps : ce qui est de lui, c’est la définition des devoirs qu'il en fait découler comme une conséquence nécessaire.

Un génie impérieux et impétueux, parce qu'il est sûr de soi et qu'il a conscience de combattre pour la vérité, le bon sens et la tradition, tel nous apparaît Bossuet dans toute la suite d’une existence où on ne trouve place pour aucune défaillance.

Bossuet a prêché pendant

toute sa vie. De cette pré-

Les « Sermons ». dication incessante, il nous reste quelque deux cents ser-

mons, où nous voyons au-

jourd’hui la plus belle partie de l’œuvre de l’orateur. Au xvr° siècle on en jugea autrement. Comme sermonraire, Bossuet n’eut qu'un succès d'estime et qui n’est

DS cn ER

s'en th

à comparer ni avec celui d’orateurs bien inférieurs, ni avec la vogue prodigieuse d’un Bourdaloue. C’est en expliquant les causes de cet insuccès que nous pourrons marquer ce qu'il y a de particulier dans l’éloquence de Bossuet.

Lui-même nous met sur la voie, lorsqu'il se plaint du « goût raffiné » d’un auditoire « plus soigneux de son plaisir que de son salut ». Les analyses de sentiments, Ja peinture de la société plaisent à cet auditoire. Or, Bossuet n'est ni un moraliste mondain, ni même un moraliste profane dans la chaire. « On veut de la morale dans les sermons, dit-il, et on a raison, pourvu qu’on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères ». Aussi, dans ses sermons, la morale s'appuie toujours sur le dogme, 11 y a plus : le dogme est traité pour lui-même et développé par un théologien soucieux de faire connaître, non pas seulement les conséquences de la doctrine, mais la doctrine elle-même. C’est là un trait essentiel. Bossuet n'avance rien qu'il pe soutienne de la triple autorité de la révélation, des Pères et de la tradition. Il appuie son texte sur l’Evangile et fait voir par les Pères que son interprétation es: celle que lEglise a toujours acceptée. C'est là ce qui fait la foree de l’argumentation d’un sermon de Bossuet : tous les éléments sur lesquels la foi repose s’v trouvent unis dans un puissant assemblage. C’est eu même temps ce qui en fait l’austérité.

- Ajoutons que Bossuet, en préparant ses sermons, ne pense pas à l’impressiont, qu'il regarde un sermon

1. Les Sermons n'ont pags été publiés du vivant de Bossuel (à l'exception du Discours sur l'unité de l'Eglise et du Sermon pour la profession de mademoiselle de La Vallière), et ils n'étaient pas faits pour être publiés. En 1704, le manuscrit nassa à un neveu de Bossuet, l'abbé Bossuet, plus tard évêque de Troyes, qui usa des sermons pour lui-même, en prêta et en égara. En 1743, il passa à M. de Chazct, premier président au Parlement de Metz. Lorsque les bénédictins Blancs-Manteaux préparèrent leur édition, la veuve de M. de Chazot leur remit ce manuscrit, sur lequel Dom Déforis collationna son édition (1772-1788). Déloris a pris certaines libertés avec le texte, fondant en un seul des discours prononcés à des dates différentes : son travail est néanmoins un grand service rendu à la mémoire de Bossuel, Nes éditions criliques ont été publiées par Eachal (Œuvres complètes de Bossuel, Tomes VIN à XH) et par Gandar (Choix des sermons de lu jeunesse de Bossuet). Enfin le texte authentique a été définilivement arrêté par l'abhé Lebarq dans sa grande 6diz

comme une œuvre d'effet immédiat et qui ne doit pas survivre à la circonstance pour laquelle elle a été composée. Aussi sa parole n'est-elle pas châtiée comme celle des orateurs qui récitent, tel qu’il est sur le papier, un texte lentement élaboré dans le silence du cabinet : il laisse une place à l’inspiration du moment, et, sous sa plume même, nous trouvons des tours et des expressions qui sont de l’homme qui improvise en écrivant. Et c’est justement ce que nous admirons aujourd’hui : qu'il ait su joindre à toute la sérénité de la raison toute la fougue d’une ardente imagination. C’est par cette alliance unique que Bossuet s’est trouvé être cet orateur rnême dont il a tracé le portrait

Chez lui, l’éloquence suivait comme la servante, non recherchée avec soin, mais attirée par les choses mêmes. Ainsi son discours se répandait à la manière d’un torrent. La parole de l'Évangile sortait de sa bouche, vive, pénétrante, animée, toute pleine d’esprit et de feu, lumière ardente qui ne brillait que pour échauffer. qui cherchait le cœur par l'esprit et ensuite captivait l’esprit par le cœur.

L'’oraison furèbre, où le xvu® siècle reconnaissait l’excellence de Bossuet, se trouve être le- genre que l’orateur aborda toujours avec le plus de répugnance. Il ne s’y mit que tard, eut besoin «le vives instances ou d'ordres exprès pour entreprendre le petit nombre de ses oraisons, et se hâta de se retirer, à une époque où il était encore en possession d’une ardeur qui ne s’éleignit jamais. [ lui semble, en effet, peu convenable, pour un ministre de Jésus-Christ, d’interrompre le sacrifice divin afin de faire entendre devant l’autel une louange profane. Or, c’est parce qu'il a si bien vu les difficultés d’un genre «où l’on marche

Les « Oraisons funèbres ».

tion des Œuvres oruloïres de Bossuel (1890-1897), revue par MM. Urbain et Levesque (1914-1926). Ce qui rend le travail des modernes éditeurs si diflicile, c'est que Bossuet, qui souvent n'écrivait qu’en partie ses sermons, s'en est servi à des époques différantes, développant un point qui précédemment n'était qu'indiqué, corrigeant des expressions. De là une presque impossibililé d'avoir un sérmon tel qu'il a pu ètre prononcé à une date déterminée.

parmi les écueils », « où l’on ne parle qu’en tremblant », que Bossuet à su transformer l’oraison funè-

FUNÉRAILLES D'IHENRIETTE D'ANGLETERRE (D'après l’estampe de Jean Lepautre).

Pour bien comprendre une oraison funèbre de Bossuet, il faut se représenter la pompe des cérémonies célébrées pour les grands personnages. L’église disparaissait sous les tentures de deuil. Au centre le sarcophage monumental entouré de figures allégoriques. Partout lecontraste théâtral, mais saisissant, de la grandeur et de la mort. C’est dans ce décor et devant une assistance du plus haut rang que l’orateur sacré prenait la parole pour dégager la lecon de ce spectacle de magnificence et de néant.

bre et l'élever à une hauteur où elle n'’attéint qu'avec lui.

Le genre est, par définition, solennel et pompeux Bossuet, en y mêlant des détails intimes et des souvenirs personnels, va lui donner un accent de sincérité tout nouveau. C’est ainsi qu'il fait mention de cet anneau que la duchesse d'Orléans, à ses derniers moments, lui destina ; ainsi qu'il rappelle cette parole qu'il avait entendu prononcer à Condé : « Je n'ai jamais douté des mystères de la religion, quoi qu'on en ait dit, » Ces deux oraisons funèbres, où il ne craint pas de se mettre lui-même en scène, ne sont pas seulement d’un prédicateur officiel : on y reconnait l’homme même et son émotion personnelle.

Les nécessités du panégyrique autorisent l’oratcur à prendre ‘certaines libertés avec l’histoire, Bossuet se montre, au contraire, très soucieux de l'exactitude historique. Pour composer l’oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il demanda des notes à M"° de Motteville, et, en comparant le discours avec ces notes, nous voyons qu'il les à suivies de près, leur empruntant jusqu’à des expressions. Aïlleurs, ce souci éclate à cerlüns endroits difficiles. Bossuet nous parle de « ce mal si étrange » auquel succomba Henriette d'Angleterre cela devant un auditoire où il n’était personne qui n’eût connaissance des bruits d’empoisonnement qui avaient couru. I n'hésite pas à appeler Condé « le plus coupable des hommes ». Et voici mieux. Dans cette dernière oraison, un endroit fit scandale : le parallèle de Turenne et de Condé, ce rapprochement d’un cadet de famille avec un prince du sang parut aux contemporains « un peu violent ». C’est que Bossuet ne se contente pas de louer ses héros : il les juge. Et, de la hauteur où il se place, il ne voit plus en eux que des instruments dont la Providence s’est servie pour l’accomplissement de ses desseins.

L'oraison funèbre étant ainsi comprise, de grandes leçons s'en dégagent, leçons à l’usage des princes, qui pourront apprendre dans le récit des malheurs d’un

Charles I que « toute leur majesté est empruntée » ; leçons. à l'usage de tous les hommes qui pourront conclure, en voyant à quoi aboutissent ces dons, jeunesse, beauté, gloire, qu'’enfin la piété est le tout de l'homme, s

La morale est donc ici engagée. Le dogme l’est avec ele : l’oraison funèbre d'Anne de Gonzague est l’histoire d’une conversion, où sont exposés les effets dela grâce. Aussi, le rapprochement se fait-il de lui-même entre les oraisons funèbres et certains sermons. L’oraison d’Henriette de France rappelle le sermon sur la Providence, celle d’Henriette d'Angleterre le sermon sur la Mort, de Condé le sermon sur l’Ambition.

Telle est, en effet, l’oraison funèbre entre les mains

de Bossuet : un sermon illustré par un grand exemple.

Ce Discours (1681) est surtout une apologie de la religion, Des trois parties dont H se compose : 1° les Epoques, 2° la Suile de la religion, 3° les Empires, la seconde est la plus importante et contient l'essence même de la pensée de Bossuet, qui est de prouver la vérité de la religion par la perpétuité d’une même tradition.

Le «Discours sur l’histoire universelle ».

Cette église, toujours attaquée et jamais vaincue, esl un miracle perpétuel et un témoignage éclatant de limmutabilité des conseils de Dieu. Au milieu de l'agitation des choses humaines, elle se sou-

tient toujours avec une force invincible, en sorte que par une suite non interrompue depuis près de dix-sept cents ans nous la voyons remonter jusqu’à Jésus-Christ, dans lequel elle a recueilli la succession de l’ancien peuple et se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches.

Aussi, est-ce à dessein que Bossuet place cette suite dé la religion entre la première partie, qui contient le résumé des changements survenus dans le monde depuis les premiers temps jusqu’à Charlemagne, et la troisième, où nous verrons les Empires « se présenter devant nous successivement et tomber pour ainsi dire

les uns sur les autres ». Entre ces deux tableaux « de l’inconstance et de l'agitation des choses humaines », là religion apparaît mieux dans sa stabilité, preuve de sa vérité. = ;

Mais, en même temps qu’un apologiste, Bossuet sait se montrer un historien. Le point de vue général auquel il se place pour prouver qu’en définitive 11 faut tout rapporter à la Providence, ne l'empêche pas de considérer de près les événements et de montrer le rôle qu'y jouent le génie et la volonté de l’homme : « A tout prendre, il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l’emporte à la longue. » On a tout dit: sur cette pénétration avec laquelle Bossuet, « recherchant les effets dans leurs causes les plus éloignées », arrive à des conclusions que les plus récents travaux de l’érudition n’ont fait que confirmer. Tels chapitres sont des modèles en ce genre : ceux qui sont consacrés à l’histoire de Rome, à l’étude du caractère du peuple, de l’organisation de la milice, de la politique du Sénat.

Le Discours est ainsi à l’origine de ce que l’on appellera plus tard la philosophie de l’histoire et Montesquieu, tout en se plaçant à un point de vue très différent, ne fera que continuer l’œuvre de Bossuet.

Il nous est impossible de suivre Bossuet dans la série de ses travaux de controversiste. Du moins l’Histoire des “variations des Eglises protes-° tantes (1688) nous présente-t-elle une image fidèle de la méthode et des qualités qu’il y apporte. De même que, dans le Discours, il alléguait en faveur du christianisme. la perpétuité de sa tradition, il va produire ici en faveur de l’Eglise catholique une preuve de même nature, à savoir son unité. Et cette preuve lui semblera suffisante pour « démontrer aux protestants la fausseté de leur doctrine, dans leurs continuelles variations et

dans la manière changeante dont ils ont expliqué leurs dogmes ».

L’ « Histoire des variations ».

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Livre 1°, — C'est avec Luther que commence l’histoire de la Réforme : Bossuet commence donc par tracer ie portrait du réformateur. Il reconnaît « qu’il eut de lh force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordipaire, quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples ». Après avoir protesté de sa soumission au pape, Luther, une fois condamné par Léon X, hésite encore ; « car la grâce, pour ainsi dire, avait peine à quitter ce malheureux ». Puis il s’abandonne à son orgueil, fait le prophète, et en même temps remplit ses écrits de « bouffonneries aussi plates que scandaleuses ». — Livre 11. Démêlés de Luther avec Carlostad, « l’homme du monde le plus inquiet, aussi bien que le plus impertinent » ; avec Zwingle, « homme hardi et qui avait plus de feu que de savoir. Il y avait beaucoup de netteté dans son discours, et aucun des prétendus réformateurs n’a expliqué sés pensées d’une manière plus précise, plus unifcrme et plus suivie ». De violentes controverses s’engagent : « Il fallait que les protestants prissent parti entre deux figures de rhétorique : la synecdoque de Luther et la métonymie de Zwingle. » — Livre 1. Confession d’Augsbourg rédigée par Mélanchton, « le plus éloquent et le plus poli, aussi bien que le plus modéré des disciples de Luther » ; Confession de Strasbourg rédigée par Bucer, « homme assez docte, d’un esprit pliant et plus fertile en distinctions que les scolastiques les plus raffinés ». — Livres 1v à vr. Suite des agitations de la Réforme. — Livre vi. Schisme d'Angleterre. — Livre vin. Luttes des protestants contre l'Empereur. — Livre 1x. Calvin « va donner un nouveau tour à la réforme prétendue ». Bossuet le compare avec Luther.

La différence entre Luther et Calvin quand ils se vantent, c’est que Luther, qui s’abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui-même

comme un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modéra-

/ | tioa qu'il s'élait prescrites, el rompaient violemment toutes ces barrières.

Au reste, Bossuet donne à Calvin « la gloire d’avoir

aussi bien écrit qu'homme de son siècle ». — Livres x à x1v. Suite de la Réforme en France, en Angleterre, en Allemagne. — Livre xv. « Après avoir vu cette

perpétuelle instabilité des Eglises protestantes, fâcheuse maladie de la chrétienté, il faut aller au principe, pour apporter, si l’on peut, un secours proportionné à un si grand mal. » Ce principe, cette cause de tant de variations, c’est, d’après Bossuet, que les protestants n’ont pas compris « ce que c’est que l'Eglise même », et qu'après avoir affirmé la « perpétuelle visibilité de l'Eglise », ils ont inventé l'Eglise invisible. Et l’auteur termine en souhaitant « que celui qui tient les cœurs en sa main, et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles et aux afflictions de son Eglise, fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ». Il n’était guère de sujet plus difficile à traiter que cette histoire de tant de sectes et de doctrines. Bossuet y a réussi, grâce aux qualités dominantes de son génie : l’ordre, qui fait que nous suivons sans confusion et sans fatigue une histoire si embarrassée ; la clarté, qui nous permet de pénétrer les doctrines les plus obscures, d’en saisir les nuances les plus subtiles, et de distinguer, non pas seulement un luthérien d’un zwinglien, im&is un arminien d’un gomariste, Enfin, Bossuet vivifie son exposé, grâce à ses qualités de mouvement et d’évocation ; les chefs de la Réforme, dont il nous trace de saisissants portraits, viennent eux-mêmes mêler à la trame abstraite des disputes théologiques le spectacle mouvant de leurs rivalités et de leurs efforts. Tels sont les mérites qui font de ce livre, si peu lu, l’un de ceux qu'il est le plus important de connaître pour apprécier Bossuet, et peut-être le chef-d'œuvre de l'écrivain.

Bossuel, qui n’a jamais cherché. la gloire d’auteur, L’orateur et l’écrivain. est cependant au premier | rang parmi nos grands écri- Vains; parce qu'il a su, à travers des œuvres du genre le plus différent, varier sa forme et la mettre chaque fois en accord avec le. sujet. Vif, pressant, familier dans le sermon, sublime dans l’oraison funèbre, exact et lucide dans l’exposé des idées philosophiques, clair et précis dans les discussions de théologie, il obéit toujours au même principe, qui est, suivant une définition célèbre, « de ne se servir de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu ». Pour ce qui est de la langue ellemême, écrite ou parlée, Bossuet, — qui avait lu si peu de livres français ét s'était formé lui-même, — est peutêtre, entre tous, celui qui a eu le sentiment le plus juste de la langue française, à la fois pour l’exacte signification des termes et pour la construction logique et le dessin dé la phrase. En ce sens, son œuvre est au cœur même de notre littérature. Bossuet est au premier rang des écrivains les plus représentatifs du génie propre à notre race.

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