III, — LE CYCLE BRETON
Les romans bretons diffè- Ses caractères. rent profondément des chansons de.geste1. Dès le moyen âge on keur donne le nom de fiction, pour les distinguer du cycle français que l’on considère comme historique. L’imagination s’y donne en effet libre, carrière, surtout cette sorte d'imagination qu’on appelle Ja fantaisie. Plus encore que dans les romans du cycle antique, la fantaisie y règne en maîtresse. Des fées, des magiciens, des nains, des bêtes fantastiques s’y rencontrent sans cesse, et les aventures des héros se déroulent dans un décor féerique de fontaines mervéilleuses, de lacs, de forêts, de palais enchantés. Les mœurs sont moins violentes, plus délicates. Plus aussi que dans les cycles précédents, l'amour tient ici une grande place : il est présenté comme un sentiment à la fois respectueux et exalté. Partout se retrouvent les traits d’un double mysticisme, chevaleresque et religieux. Ces traits appartiennent précisément à l'esprit celtique. De même que nos chansons portent l'empreinte de l'esprit des Germains, les romans bretons ont la marque de l'esprit celtique qui ne s’était jamais perdu.
Nous sommes très peu ren-
Ses origines. seignés sur l’origine de ces
romans. On croit générale-
ment que la matière qu'ils traitent est issue de composi-
tions poétiques, dites lais, que des jongleurs bretons
chantaient en s’accompagnant d’une petite harpe appe-
lée la rote. Ces lais sont perdus. Nous en possédons
seulement une vingtaine, traduits du celtique en fran-
çais, en vers de huit syllabes, dont douze au moins ont été versifiés par Marie de France en 1175.
4. Les plus anciennes rédactions françaises des romans bretons sont de la fin du
xu® siècle.
Tout ce qu'on peut dire de précis à ce sujet, c'est que le premier poèle qui a traité la matière bretonne, Chrestien de Troyes, s’est inspiré abondamment de la traduction faite par Robert Wace, sous le titre de Brut (1155), d’une Historia regum Brilanniæ composée par un clerc nommé Gaufrei de Monmouth, Cette œuvre n’a aucune valeur historique. À des traditions purement celtiques s’y mêlent des éléments de provenance variée. C’est de 1à que Chrestien de Troyes a tiré Ia légonde du roi Artur qui est le centre du cycle.
Suivant Gaufrei de Mon-
La Légende d’Artur. mouth, les Bretons, aux v° et vi® siècles, auraient soutenu
contre les Saxons une lutte à la suite de laquelle ils
auraient été refoulés dans le pays de Galles, la Cornouaille et la Bretagne française. C’est des souvenirs
de cette lutte que s'empare l’imagination bretonne, pour les grouper autour du personnage d'Artur. Ün roi dé ce nom avait existé au vr° siècle et, d’abord vainqueur, avait succombé dans une bataille décisive pour l'indépendance bretonne. La légende fait de lui un conquérant invincible. Il chasse les Saxons d'Angleterre et porte ses armes jusqu'à Rome. Rappelé par la révolte de son neveu Mordred, il est blessé. Les fées l'emportent dans l’île d'Avalon d’où il reviendra pour délivrer les Bretons.
Artur à établi dans sa ville de Caërléon l’ordre às la Table ronde, où il n’y a ni haut bout ni bas bout. mais où tous les chevaliers, dans une parfaite ‘égalité, sont servis en même temps et de la même manière. De la cour d'Artur partent des chevaliers, Perceval, Lancelot du Lac, Gauvain : ils vont à la « quête » du Graal, vase mystérieux dans lequel Joseph d'’Arimathie a apporté en Bretagne le sang de Jésus-Christ. Ils parcourent une campagne fertile en prodiges, des forêts où la fée Viviane retient prisonnier l'enchanteur Merlin. Le Graal, caché dans une forêt du Northumberland pour échapper aux profanations des Saxons, ne doit être
LA TABLE RONDE (d’après une mini:ture du xve siècle).
Voici cette table fameuse, souvenir mystique de la Cène, Une
place reste vide. L'Enchanteur Merlin introduit le jeune Galaad (pui l'occupera et à qui est réservée la co:quê!e du Graal.
-trouvé que par un chevalier parfaitement pur. Sa découverte présagera l’affranchissement de la Grande-Bretagne. , Telle est cette délicieuse légende, où se mêlent avec les superstitions populaires les souvenirs de la guerre de l'indépendance, les traditions de l'établissement du christianisme dans les Gaules et l’influence de la légende de Charlemagne.
Les premiers romans bre- Les romans de la Table tons élaient destinés, non plus ronde. Chrestien de à être chantés, mais à être Troyes. lus. Aussi furent-ils rédigés d’abord en prose, en une
prose agréable et molle. Ensuite leur matière, qui a pour centre la Table ronde, fut mise en vers rimés par un poète facile et abondant, Chrestien de Troyes, dans Perceval le Gallois, le Chevalier au lion, Lancelot, en la charrette, Cligès, Érec et Enide (1169-1180). Dans ces romans, Lancelot réalise le type de l’amour « cour: tois », que tout chevalier devait porter à sa dame. Le Chevalier au lion raconte les aventures d’Yvain, chevalier de la cour du roi Artur, qui, en dépit de tous les obstacles, réussit à conquérir sa dame. C’est le chefd'œuvre de Chrestien. La légende de l’enchanteur Merlin rentre dans le cycle des romans de la Table ronde.
A côté de. la légende d’Artur, il faut mentionner celle, non moins célèbre, des amours de Tristan et Yseult. Chrestien de Troyes en avait fait le sujet d’un poème qui a disparu. Deux poètes anglo-normands, Thomas et Beroul, ont traité cette légende, le premier assez médiocrement, le second avec une touchante émotion. Par malheur, une grande partie de l’œuvre de ‘Beroul ne nous est pas parvenue.
Le succès des romans bretons se continua en Francs par la vogue des Amadis qui, traduits au xvi° siècle par Herberay des Essarts, exercèrent une profonde influence sur notre littérature. C’est leur esprit qui reparaîtra en plein xvn° siècle dans l’Astrée, d'Honoré d’Urfé.
RESUME
6. Les premiers siècles de la littérature française sont remplis par une magnifique éclosion de poésie épique.
7. Les compositions épiques du moyen âge se répartissent en trois cycles : français, antique, breton.
8. Les poèmes du cycle français ou chansons de geste, dont les plus anciennes datent de la seconde moitié du x siècle, comprennent deux groupes : 1° l'épopée royale, inspirée par la légende de Charlemagne et célébrant l’union de la France sous la royauté :
« Chanson de Roland » ; 2° l'épopée féodale consacrée à la lutte du seigneur féodal contre la royauté ou aux rivalités des barons entre eux : « Raoul de Cambraï », « Geste des Lorrains ».
9. Les mœurs dépeintes dans les chansons de geste sont celles d’une société toute guerrière.
10. On peut rattacher à ce cycle des épopées d’aventures et des poèmes relatifs à la Croisade.
11.Le cycle antique comprend des poèmes relatifs - aux principaux héros de l’antiquité. L'anachronisme y
- règne en maître, ainsi que le merveilleux : c’est un cycle très médiocre.
12. Le cycle breton ou cycle d’Artur oppose aux mœurs brutales des chansons de geste le tableau d’une civilisation délicate. Les romans de la Table ronde d’abord rédigés en prose, ont été versifiés par Chrestien de Troyes.
LECTURES RECOMMANDÉES
Léon Gautier, les Épopées françaises et Bibliographie des chansons de yesle. — Paulin Paris, Histoire lilléraire de la Trance, tomes I, XXI et XXV. — Gaston Paris, Histoire poélique de Charlemagne. — Paul Meyer, Recherches sur les épopées françaises. Alexandre le Grand dans la lillérature française au moyen âge. — F. Brunetière, Eludes critiques, tomes I et VIIT. — J. Bédier, les Légendes épiques. — Pot, Etudes sur le Lancelot en prose: — E. Faral, Recherches sur les sources lalines des contes el romans courtois. — (G. Cohen, Chreslien de Troyes.
TEXTES A CONSULTER
Colleclion des anciens poèles de la l'rance (Guessard). — Chanson de Roland (J. Bédier). — Girart de Roussillon (P. Meyer). — Raoul de Cambrai (P. Meyer). — Garin le Loherain (Paulin Paris). — Guillaume d'Orange (Truffaut). — Les Romans de la Table ronde mis en nouveau langage
(Paulin Paris). — Tristan et Yseull (J. Bédier). — Le Saint Graal (Huchier). — Merlin (Gaston Paris). — Chrestien de Troyes, Le Chevalier au lion (Forstér). — Lais de Marie de France (Warnke). — Waca, le Brut (Leroux de Lincy). — Roman de Troie et Roman de Thèbes (L. Constans). — Ro-
man d'Enéas (Salverda de Grave). — Roman d'Alexandre
(Paul Meyer).