‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 130 sur 294 · RACINE · texte numérisé non relu

RACINE

(D’après un tableau du musée de Langres).

Cet admirable portrait, sans doute de de Troy, identifié récemment par Masson Forestier, avec la plus grande vraisemblance, représente Racine jeune, le Racine d’Andromaque. Ce qui frappe c’est, avec l’extrême aristocratie des traits, l’impitoyable lucidité du regard, quelque chose à la fois de passionné et de cruel,

1677, à la suite de l'échec de Phèdre, Racine, âgé de trente-huit ans et en pleine possession de son génie, renonce brusquement à la scène.

Deux sortes de raisons expliquent cette retraite prématurée.

C’est d’abord la lsitude de l’auteur, fatigué par la lutte. Il faut savoir en effet que chacune de ses pièces est le signal de critiques et d’attaques violentes, de rivalités souvent déloyales et qui tournent en cabales. Le succès éclatant d’Andromaque avait pris à l’improviste les ennemis du poète et les avait déconcertés. Ils se retrouvèrent lors de la représentation des Plaideurs, qui échouèrent d’abord et ne durent ensuite leur succès qu’à la faveur déclarée de Louis XIV, et lors de Bri-. lannicus, qui fut presque un échec. Si Leclerc et son ami Coras n’eurent point à se féliciter d’avoir opposé leur Iphigénie à celle de Racine, Pradon fut plus heureux avec sa Phèdre ; et, grâce à la cabale de l'hôtel de Bouillon, le succès parut être d’abord, non pour le chef-d'œuvre de Racine, mais pour la pièce ridicule de son rival. Ce qui explique l’opiniâtreté de la lutte, c’est que Racine apporte un art nouveau, contre lequel se dressent les partisans de Corneille restés fidèles à leurs anciennes admirations, et dans lequel hésitent à se reconnaitre les représentants de la jeune cour, effrayés par les audaces du poète.

A ces dégoûts de l’auteur s'ajoutent les scrupules du chrétien. Le théâtre, dans la première moitié du siècle, avait vécu en paix avec l'Eglise. Il n’en est plus de même vers 1665. Ce sont les jansénistes qui mènent la campagne. Nicole traite les auteurs dramatiques « d’empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes ». Racine, dans la première ardeur de sa passion pour son art, prit la défense du théâtre et composa contre ses anciens maîtres de Port-Royal deux lettres d’une piquante ironie, véritables Provinciales à rebours, et qui, suivant le mot de Boileau, faisaient autant d'honneur à l’esprit de l’auteur qu'elles en faisaient peu à son cœur. Mais, le chrétien qui est en Racine en

Page 1