‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 131 sur 294 · FRONTISPICE DES « HOMMES ILLUSTRES » DE |? ERRAULT · texte numérisé non relu

FRONTISPICE DES « HOMMES ILLUSTRES » DE |? ERRAULT

Gravure d’Edelinck,

vient à concevoir des doutes sur la légitimité de sa profession : il se montre à l’occasion de Phèdre, très préoccupé de « réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers Lemps » ; c’est une théorie janséniste qui a présidé à la conception du rôle de Phèdre, « malgré soi perfide, incestueuse » ; el, en fait, cette pièce servira à la réconciliation de Racine avec Arnauld et Port-Royal.

Telles sont les raisons qui vont, pour douze années, écarter Racine de la scène ; il n’y reviendra que pour obéir à une haute sollicitation, Sur la prière. de M"° de Maintenon, il écrivit pour les représentations de Saint- Cyr, Esther (1689), puis Athalie (1691), qui, jouée dans des conditions défavorables, fut d’abord méconnue. Sauf ce bref retour au théâtre, Racine, pendant les vingt dernières années de sa vie, appartient tout entier à ses affections de famille, à ses devoirs d’historiographée du roi, à ses relations avec la cour, où il jouit, en dépit d’une disgrâce passagère, d’une constante faveur. Il meurt le 21 avril 1699:

Racine est une nature de

poète et d’artiste, au sens le

Son caractère. plus moderne de ces mots.

Nous dirions aujourd’hui

qu'il était très nerveux ; on

disait alors qu'il était très sensible. « Mon père, écrit Louis’ Racine, était tout sentiment et tout cœur. » HI porta partout cette extrême sensibilité : dans ses amours et, plus tard, dans la profondeur de ses sentiments de famille ; dans ses amitiés : « C’est un bonheur pour moi, écrivait-il à Boileau, de mourir avant vous » : dans sa piété : on disait dé lui qu'il aimait Dieu comme ül avait aimé ses maîtresses ; il goûtait, dans les cérémonies de l’Eglise, dans les vêtures et les prises de voile, le plaisir des larmes. Cette sensibilité sé tourne facilement en irritabilité. De là le moment d’ingratitude envers Port-Royal, la brouille sans motif avec Molière,

l’emportement contre Corneille dans la première préface de Britannicus, l’impitoyable raillerie des épigrammes dirigées contre les Leclerc et les Coras, les Quinault et les Fontenelle. De là aussi les vives souffrances que lui causent les critiques : « quoique les applaudissements que j'ai reçus m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, quelque mauvaise qu’elle ait été, mia toujours causé plus de chagrin que les louanges ne m'ont fait de plaisir. » C’est cette Sensibilité qui à fait de Racine le poète le plus pénétrant dans l'analyse de Ja passion.

Racine a commencé par s'inspirer des écrivains qui Son théâtre. l'avaient précédé au théâtre, de Corneille, mais aussi de Quinault. œ est dans le genre héroïque qu'est conçue sa première pièce, la Thébaïde. Le sujet tiré des conflits de l’ambition, les situations bizarrés, les grands sacrifices, l’exposé de théories politiques, les récits de combats, les dialogues en antithèses, les stances, tout ici rappelle l'influence de Corneille. Alexandre le Grand est dans la manière romanesque. La pièce est non pas remplie, mais infectée d'amour, de cet amour de convention qui n’est ni analysé ni défini, et n’a rien de cornmiun avec la passion dont les terribles effets empliront le théâtre proprement racinien. Cette fois, Quinault à été le modèle vers qui s’est tourné Île jeune poète.

C'est seulement dans Andromaqué que Racine va être lui-même ; mais il s'y est mis tout entier, et 11 s’y montré en possession des principes d’une poétique qui fait révolution au théâtre et qui ne va plus varier. Disciple des anciens et esprit très moderne, il sait allier toute l'horreur de la légende antique avec les délicatesses et les bienséances d’une époque raffinée. Grand peintre de la nature humaine, il incarne dans Hermione lé type de l’amante outragée, dans Andromaque le type d’une mère et d’une femme si touchante « en sa coquetterie vertueuse » ! La plénitude même avec laquelle se

révélait cet art nouveau était faite pour provoquer les plus vives réclamations. On sait comment une critique, dont M*° de Sévigné nous a transmis la piquante expression, reprochait à Racine d’affaiblir la majesté de la tragédie et ne voulait voir dans le succès avec lequel il peignait l’amour que l'impuissance à faire parler des passions plus nobles.

Pour répondre à ces objectionsi, Racine emprunte à Tacite, « le plus grand peintre de l’antiquité », et en même temps le plus sombre, le sujet, d’un large tableau d'histoire. La peinture de la Rome impériale, gouvernée par les affranchis qui servent les passions et aident aux crimes de leurs maîtres ; chez Néron, l’étude de la lutte, que livrent à un reste d’habitudes vertueuses les mauvais instincts grandissant chaque jour dans le cœur de ce « monstre naissant » ; chez Agrippine, l'étude de l'ambition déçue dans une nature violente et impérieuse ; chez Narcisse, celle d’une perversité qui nous cffraie par ce qu'elle à de raffiné, comme la perversité de l’Iago de Shakespeare nous effraie par ce qu'elle à de brutal : c'étaient autant de traits partis d'un pinceau que nul autre n'a surpassé en vigueur.

Désormais Racine pouvait se laisser aller au penchant qui le portait vers l’étude des passions de l'amour. Ce sont elles qui animent toutes les pièces suivantes : Bérénice, élégie faite des soupirs de deux amants qui se séparent sans avoir cessé de s’aimer ; Bajazet, mise en scène d’une intrigue de sérail contée au poète par notre ambassadeur en Orient ; Mithridate, autre tableau de mœurs orientales, mais transporté dans l’antiquité ; Iphigénie et Phèdre, où Racine revient aux sujets traités par son modèle favori, celui qu’il appelle « son auteur », Euripide.

Entre temps, Racine avait, en se jouant, versifié une coméaie où se donne carrière la causticité de son esprit. Les Plaideurs, composés avec des réminiscences des Guêpes d’Aristophane, sont une amusante satire du

LE EL peut-èlre La plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont Lu peignis Burrbus. (Boiteau, Épitre VIN

monde du Palais, des juges ridiculisés sous les traits - de Perrin Dandin, des plaideurs personnifiés dans Chi-

Une scène des PLarpEurs (Edition de 1676).

Acte III. Scène III. L'INTIMÉ Venez famille désolée Venez, pauvres enfants, qu’on veut rendre orphelins.

454 LE XVIE SIÈCLE. ! ä caneau et la comtesse de Pimbesche, des avocats dont Petit-Jean et l'Intimé, en leurs plaidoiries, contrefont l’éloquence boursouflée et pédantesque. Il est impossible d’ailleurs de juger par cet essai unique de ce que Racine aurait pu être comme poète comique et tout ce qu’on en peut dire est que son art aurait profondément différé de celui de Molière. Les Plaideurs sont moins une étude approfondie qu’une esquisse légère et rapidement enlevée, moins une comédie qu’une parodie, où la critique littéraire tient la plus grande et la meilleure place.

Racine est allé sans cesse en se perfectionnant. Sa retraite est pour lui l’occasion d’un progrès. Il a su tirer. profit de ses lectures, de ses méditations et surtout du changement de ses dispositions morales. Et, lorsqu’en écrivant sur le sujet d’Esther une idylle dramatique, il s’est repris de goût pour le théâtre, il se trouve en mesure de composer, dans une manière toute nouvelle, celle de nos tragédies dont le déroulement a le plus d’ampleur et de magnificence, Athalie. Aucun des reproches qu’on a souvent adressés à la tragédie classique ne saurait être appliqué à ce drame sacré. Ce n’est plus le vague décor, le « vestibule à volonté » où les tragédies, qu’elles soient grecques, romaines ou asiatiques, on coutume de s’encadrer et qui raillera l’auteur de la Préface de Cromwell : l'appareil du spectacle et la pompe extérieure rehaussent l’éclat de la peinture morale. L'intérêt dramatique qui résulte d’une action fortement engagée est porté au plus haut point : c'est toute une révolution politique et religieuse qui éclate et s'achève sous nos yeux. Le premier rôle appartient à un acteur invisible : la volonté toute-puissante du Très Haut domine la pièce, imprimant à l’action un caractère mystérieux et grandiose, donnant un relief d’autant plus accusé aux personnages qui osent se mesurer avec elle, Athalie, Mathan. Ce rôle, dévolu ici à la Providence, c’est celui que jouait la Fatalité dans le drame antique. Et, en effet, cette pièce, qui n'est pas empruntée aux anciens, est celle où Racine à le plus approché des anciens.

Une scène d'Arxarre (Edition de 1768).

Page 1