SIMON
(D'après un portrait appartenant à M. Maxime Duval).
Le voilà drapé dans son orgueil et dans son manteau de duc et pair. Une tête de vieil enfant à qui le jugement a toujours fait défaut. Mais quel œil ! Quelle vrille du regard ! Quel flair dans ce nez de chien de chasse ! Quelle bouche gouailleuse, colérique, mauvaise ! Quel témoin passionné d’une société à son déclin !
de la belle manière à Louis XIV son « long règne de vile bourgeoisie ». Entêté de son titre de duc et pair, il se rendit ridicule à la cour même par l’acharnement qu'il mettait dans les questions de prérogatives, de préséance et d’étiquette : « C’est chose étrange, disait le roi, que M. de Saint-Simon ne songe qu’à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde. Grand seigneur vaniteux, il a passé son temps à rêver du relèvement de la noblesse et à souffrir de son abais. sement. Honnèête homme et ambitieux, il s’est prêté, pour rester à la cour, à des compromis et à des humiliations dont il enrageait ; n'ayant jamais renoncé au désir de jouer un rôle politique, il ne s’est pas consolé d’être toujours resté sans influence.
Or il se trouva que ce mécontent était l’une des âmes les plus passionnées, l’une des natures les plus violentes qui aient confié à la littérature le soin d’exprimer leurs déceptions et leurs rancunes. Ce sont chez lui des colères qui ne pardonnent pas et que ni le temps ni aucune circonstance n’adoucissent, un mépris pour ses ennemis qui se transforme en calomnie involontaire, une puissance de haine dont l'expression a quelque chose d’effrayant. Voici en quels termes il savoure une vengeance, et comment il jouit de l’humiliation de ses ennemis
Vers le tiers de cette lecture le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restaient, se laissa tomber le front sur son Fâton qu’il tenait à deux mains, et,en cette singulière posture el si marquée, acheva d’entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nous. Moi cependant je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur dilaté à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance ; je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien. Toutefois je ne laissais pas d'entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnaient, sur mon cœur comme l’archet sur un instrument et d’examiner en même temps les impressions différentes qu'elle faisait sur chacun.
d14. LE XVII SIÈCLE.
“On peut deviner ce que
seront les Mémoires d’un pa-
Ses « Mémoires ». reil homme. C’est dès l’âge
- de vingt et un ans que Saint-
Simon a commencé à écrire ;
ces notes qu'il rédige au jour le jour sont pour lui
une consolation et une vengeance. Plus tard, lorsque
les notes rédigées et mises en ordre deviennent les
Mémoires 1, Saint-Simon, pris d’un scrupule de chrétien,
se demande s’il a fait œuvre de charité ou tout au
moins de vérité. Et dans un mouvement de franchise
il s’écrie : « Le stoïque est une noble et belle chimère :
je ne me pique donc pas d’impartialité, je le ferais vainement. »
Les Mémoires sont en effet une œuvre de passion et souvent de haine. Certes, l’écrivain avait sous les yeux un monde corrompu, une société en décomposition, Mais combien n'’a-t-il pas exagéré le mal et assombri le tableau ! Ce sont lès dessous qu’il a montrés, et les plus répugnants ; c’est au détail des intrigues qu'il s’est complu, aux commérages qu'il s’est arrêté, aux vilains côtés de chaque personnage qu'il a donné tout le relief. Aussi, bien que les Mémoirès soient une mine très riche de renseignements, ils n’ont pourtant qu'une autorité sujette à caution : on ne peut jamais accepter le témoignage de Saint-Simon sans un sérieux contrôle. Mais si la valeur historique de ces Mémoires à tournure de pamphlet est souvent des plus discutables, leur valeur littéraire est éclatante.
C’est qu'ici les défauts méê-
mes de Saint-Simon vont lui
Le style violent. servir : cette même passion qui l'empêche d’être un his-
torien scrupuleux et digne
de foi va faire de lui un écrivain de génie. Elle donne
1. C'est dans sa retraite à La Ferté que Saint-Simon a rédigé ses Mémoires (1723- 1755). Confisqués après sa mort, ils furent transportés aux archives des Affaires étrangères, où quelques privilégiés purent seuls les consulter, La première édition
ET Se
d’abord à toute son œuvre le mouvement et la vie. Des scènes, telles que la fameuse séance de la dégradation des bâtards, sont des résurrections ; nous y assistons
avec l’écrivain, nous sommes gagnés à son émotion. Les portraits sont évoqués avec la même intensité de vie. Saint-Simon ne se contente pas, comme Retz le faisait encore, d’une esquisse morale : il peint en outre .i’extérieur et nous montre l’homme tout entier, moral et aussi physique. Voici le portrait de Dubois :
C'était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuels entre eux, L’avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l’impiété parfaite, son repos. 11 excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s’en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n’avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vit jour à mieux en ouvrant un autre boyau. [1 passait ainsi sa vie dans les sapes.
Il y a dans les Mémoires toute une galerie de portraits brossés par un pinceau hardi, qui ne connaît aucun ménagement, ne redoute aucun excès et, pour attraper l’expression pittoresque, ne recule ni devant les crudités ni devant les trivialités.
Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué...
Dangeau, singe du roi, chamarré de ridicules avec une fadeur naturelle entée sur la bassesse du couürtisan, et recrépie de seigneur postiche….
Mme Panache étoit une petite et fort vieille créature, avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux qui la regardaient ; une espèce de gueuse qui s’était introduite à la cour sur le pied d'une manière de folle ; qui étoit tantôt au souper du Roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de Madame la Dauphine ou à celui de
due au marquis de Rouvray, parut en 1830. Chéruel en a donné une édilion critique en 1873. Arthur de Poislisle en a entrepris, depuis 1879, uno éèdition accompagnée d'un commentaire qui est un chef-d'œuvre d'érudition et qui a été terminée par M. Jean de Boislisle.
510 LE XVIIe SIÈCLE.
Monsieur, à Versailles ou à Paris, où chacun se diverlissait à la mettre en colère, et qui chantait pouille aux gens à ces dîners-là, pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient et qui divertissaient encore plus ces princes et ces princesses, qui lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts dont la sauce découlait tout le long de ses jupes. Les uns lui donnaient une pistole ou un éeu, et les autres des chiquenaudes el des croquignoles dont elle entrait en furie, parce qu'avec des yeux pleins de chassie elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée el e’était le passe-Llemns de la cour.
À ce style excessif, emporté et fiévreux, ne demandons pas la correction. Saint-Simon prend avec la grammaire toutes sortes de libertés. Il avoue qu'il aurait pu se montrer plus scrupuleux ; « mais il faudrait refondre tout l'ouvrage, et ce travail passerait mes forces et courrait risque d'être ingrat ». En fait, Saint-Simon ne s’en soucie guère ; c'est dédain de duc et pair vis-à-vis de la syntaxe ; c’est plus encore instinct d'artiste. Saint- Simon sait bien qu'il n’est pas un « sujet académique », que ses négligences sont dans le caractère de son style, et qu'à regratter ses phrases il courrait risque de diminuer l'effet de tant d'expressions jaillies d’un seul jet.
On voit assez, sans qu'il soit besoin d'’insister, en quoi cette manière d'écrire diffère de celle des écrivains classiques. Les portraits de Retz sont composés de traits subordonnés entre eux, et se rapportant tous à un seui qui les domine et explique la physionomie ; ceux de Saint-Simon sont faits de retouches successives, sans ordre, sans nuances, chaque trait ayant sa valeur par lui-même, Le style classique est fait de mesure et de sobriété ; Saint-Simon prodigue les couleurs chargées, les tons crus, les expressions excessives, qui se heurtent, qui éclatent, qui étonnent. Singulièrement déplacé à sa date ét à toutes les dates, on dirait d’un revenant du xvI® siècle qui aurait écrit quelques années avant Michelet 1.
(1) Parmi les Mémoires consacrés au règne personnel de Louis XIV, il faut ciler les charmants Mémoires de MM® de Caylus, nièce de Mm° de Maintenon, dont on a vainement, en ces derniers temps, contesté l'authenticité, |
RESUME
198. Fénelon, La Bruyère, Saint-Simon, représentent les tendances nouvelles de la littérature, dans cette époque de transition qui est celle des dernières années de Louis XIV.
199. François de Salignac de la Mothe-Fénelon (1651-1715) fut d’abord supérieur des Nouvelles Catholiques (1678), puis précepteur du duc de Bourgogne (1689). Nommé à l’archevêché de Cambrai (1695), il se compromit à la suite de M°° Guyon dans l’hérésie du quiétisme. Caractère fait de séduction, de douceur apparente et de souplesse, Fénelon n’a pas su se lenir à l'écart des intrigues et se garder de l’esprit de chimère.
200. Son traité de l’« Éducation des filles » (1687) est un modèle de la science de l’éducation fondée sur une psychologie très délicate. Le « Télémaque » (1699) est un roman antique à allusions modernes. Ses « Maximes des Saints » (1697), l’ont mis aux prises avec Bossuet. Son style se distingue par une aisance et une fluidité qui semblent apprises à l’école de la Grèce antique.
201. Jean de La Bruyère (1645-1696) a vécu chez les Condé à titre de professeur d'histoire du petit-fils du grand Condé. Les « Caractères » (1688) contiennent des réflexions morales et des portraits.
202. La peinture des mœurs du temps, le portrait des originaux de la société, ont fait le succès et sont la nouveauté du livre de La Bruyère, qui montre les germes de décomposition de la société à la veille du xvi° siècle.
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203. La Bruyère est un grand écrivain qui diffère des purs classiques en ce qu'il est un styliste : il relève le mérite d’une pensée qui n’est pas toujours originale, par une forme qui est toujours recherchée, rare el brillante.
204. Louis de Rouvray, duc de Saint-Simon (1685- 1755), n'a joué un rôle politique qu’à l’époque de la Régence. Grand seigneur vaniteux, entiché de son titre de duc et pair, Saint-Simon est un mécontent. C'est une âme passionnée, un esprit enflammé par l’honnéteté révoltée, mais aussi par l’amour-propre blessé et la rancune.
205. Aussi a-t-il peu d'autorité comme historien dans ses Mémoires (1723-1755). Mais c'est un écrivain de génie. Les scènes prennent sous sa plume une vie intense et un relief extraordinaire. De ème, ses portraits qui peignent à la fois l’homme physique et l'homme moral sont le plus souvent d'une criante injustice, mais d’ailleurs inoubliables. Son style, souvent incorrect, plein d'expressions pittoresques et d’images hardies et aussi de traits excessifs et de couleurs chargées, est caractérisé par l’'emportement et la violence.
LECTURES RECOMMANDÉES
Sainte-Beuve, Lundis II, X. Portraits littéraires 1. Nouveaux
lundis 1, X. — Taine, Essais de critique et d'histoire. Nouveaux Essais. Paul Janet, Fénelon (Les grands écrivains français). — Faguet, XVI siècle. — Brunetière, Etudes eritiques IT, IX. — Crouslé, Fénelon et Bossuet. — P.-M. Masson, l'énelon el Me Guyon. — Henri Bremond, Apologie pour -Fénelon. — J. Lemaitre, Fénelon., — Morillot, La
Bruyère (Les grands écrivains français). — G: Boissier,