CHAPITRE XXVI
I. FÉNELON. — Sa vie. —- Son caractère. — Ses écrits, Le Traité de
l'éducation des filles. — Le Télémaque. — L'écrivain.
IT. LA BRUYÈRE, — Sa vie. — L'homme. — Les Caractères. — La Bruyère moraliste. — Le peintre dé la société. Les portraits. — Sa rhétorique. — Le styliste.
IIT. SAINT-SIMON. — Sa vie ; l’homme. — Ses Mémoires. — Le
style violent.
Dans les dernières années du règne de Eouis XIV, la littérature du grand siècle continue d’être elle-même, mais en se modifiant et en annonçant par Ses tendances une époque nouvelle. Fénelon, La Bruyère, Saint- Simon sont, à des titres divers, les représentants de cette littérature de transition,
François de Salignac «de
La Mothe-Fénelon est né au
Sa vie. château de Fénelon, dans ie
Périgord, le 6 août 1651. I
fut élevé jusqu’à douze ans
dans sa famille, puis on le mit au collège de Cahors et,
à Paris, au collège du Plessis. Au séminaire de Sain!-
Sulpice, il songea à se consacrer aux missions du Le-
vant. Îl en fut empêché. Nommé supérieur des Nou-
velles Catholiques (1678), qu’il dirigea pendant dix ans,
puis chargé des missions du Poitou et de la Saintonge,
il fut désigné en 1689 pour être le précepteur du duc
de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. Cette éducation
est fameuse, aussi bien que celle du Dauphin. L'élève avait tous les défauts et passait pour indomptable.
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496 ELPXVIRSSIECEE De
€ Dur et colère, dit Saint-Simon, jusqu'aux derniers cmportements et jusque contre les choses inanimées : inipétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre
Gravure de B. Audran, d’après le pastel de Vivion.
… Princé de la parole ct du Slyle, critique délicat, politique utopiste, théologien mystique, un grand air d’aristocratie, l'œil de flamme, le masque frémissant lui composent une physionomie complexe d’une irrésistible séduction.
résistance, même des heures el des éléments sans entrer en des fougues À faire craindre que tout ne se
roIpIL dans son corps ; opiniâtre à l'excès, Passionné
pour ious les plaisirs et pour le jeu, où il ne pouvait Supporter d’être vaincu ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait ;: de Ja hauteur des cieux ne regardant les hommes que comme des atomes avec qui il n’avait aucune ressemblance. » C’est cette nature que Fénelon entreprit de corriger et d’assouplir. Il en vint à bout, au point d'y trop réussir. Le duc de Bourgogne était devenu « dévot, timide, mesuré à l’excès, renfermé, raisonnant, pesant et comparant toutes choses, quelquefois incertain, ordinaireinent distrait el porté aux minuties ». Et, plus tard, lorsque Fénelon songea, pour édifier sa fortune politique, à profiter de l’ascendant extraordinaire qu'il avait pris sur son petit prince, il dut travailler à défaire son œuvre, afin de rendre au successeur possible de Louis XIV un peu de cette énergie qu'il avait contribué à lui faire perdre. À cette éducation se rapporte la composition des Fables et du Télémaque.
l'énelon obtient en 1695 l’archevêché de Cambrai ; inais après la fameuse querelle du quiétisme, ce poste deviendra un exil. C’est à la suite de M"° Guyon, une illuminée, que Fénelon se laissa entraîner dans cett2 hérésie où se trouvent engagés les plus graves intérêts de la morale avec la question de la liberté humaine. Le livre de l’Explication des maximes des saints confenait toute la doctrine. Combattu par Bossuet, censuré par la Sorbonne, condamné par Innocent XIT (1699), Fénelon se soumit. La mort du duc de Bourgogne (1712) ruina ses dernières espérances. Il mourut le 7 janvier 1715 La physionomie de Féne.
lon est d’une rare séduction :
Son caractère. un grand air, un charme naturel décuplé par le désir de plaire et par une sorte d’universelle coquetterie. « IL fallait, dit Saint-Simon, faire effort pour cesser de le regarder. » Mais cette séduction De Vi pas Sas quelque chose d’étrange et d’inquiétant,
comme toutes les fois qu'il manque à un caractère l'unité et l'accord avec soi-même. Ainsi de la phÿsionomie de Fénelon. « Elle rassemblait tout, et les contraires ne s’y combattaient point. » De grandes vertus, une bonté et une libéralité qui ne font pas doute, et aussi des travers que ces qualités excluraient chez tout autre. Cette douceur, qui est le trait le plus apparent de la nature de Fénelon, se concilie avec un besoin de domination qui semble être le trait essentiel, lé fond du caractère, On en aurait une première preuve dans les résultats de l’éducation du duc de Bourgogne, dont la volonté se trouva anéantie par celle de son précepteur . C’est encore Fénelon qui, alors que M°° de Maïntenon avait confiance en lui, l’engage à « se soumettre aux conseils d’une seule personne ». C'est lui qui écrit à une femme dont la vocation religieuse était hésitante : « La vocation ne se manifeste pas moins par la décision d'autrui que par votre propre attrait. » De telles pa roles contribuent à indiquer « une domination qui, dans sa douceur, ne voulait pas de résistance ». «Aussi, ajoute Saint-Simon, n'aurait-il pas longtemps souffert de compagnon, s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil qui fut toujours son grand but ; ét, une fois ancré et hors de besoin des autres, il eût été bien dangereux, on seuleniént de lui résister, mais dé n'être pas tou- Jours avec lui dans la souplesse et l'admiration ». Cette même douceur, lors de la querelle du quiétisme, nous la voyons s'accompagner de sentiments médiocre: ment charitables. Un Bossuet se laisse entraîner par sa fougue ; Fénelon reste en possession de lui-même et excite son adversaire par la froideur de son ironie : le chrétien qui s’humilie laisse deviner le grand seigneur dédaigneux. Il y a plus. Au début de la querelle, Fénelon écrit à Bossuet : « Nous sommes par avance d’accord, de quelque manière que vous décidiez. » C’est lui pourtant qui, une fois nommé à l’archevêché de Cambrai, ranime le débat et le prolonge. Et, si complète qu'ait pu être sa soumission, il a pourtant des retours qui en feraient mettre en doute la sincérité. « Feu
M. de Meaux a combattu moilivre par préventæn pour une doctrine pérnicieuse et insoutenable ; on à toléré et laissé triomipher cette indigne doctrine. Celui qui errait à prévalu, celui qui était exempt d’erreur a été écrasé. Dieu soit béni ! »
Aussi l'intrigue ne lui répugne-t-elle pas. Tandis que Bossuet ne s'occupe de la politique que pour en poser les principes, et dans léurs rapports avec la réligion, Fénelon descend dans le détail et donne dés consulta- Üons en prélat qui rêve de jouer auprès d’un autre Louis XIIT le rôle de Richelieu. Esprit ouvert et qui avait beaucoup de vues, Souvent très aventureuses, il est, Suivant le mot qu’on prête à Louis XVI, « le bel esprit le plus chimérique du royaume ». Ce goût pour les nouveautés, qui est essentiél chez lui, éomnie l’est chez Bossuet le respect de la tradition, voilà éncore un trait de son caractère, et qui lui assigne parini ses contehiporains une place à part en le rapprochant des philosophes du xvris° siècle.
; Le Traité de l'éducation des Ses écrits. Le « Traité filles (1687), l'un des prede l'éducation des iniers écrits dé Fénelon, est filles ». une preuve qu'il eut dé bonne heure une remarquäblé jpénétration d'esprit, Ce n'est pas un traité en forme, mais üne suite de conseils excellents, dont quelques-uns s'appliquent à l'éducation des garçons aussi bien que des filles. Le grand mérite de ces conseils gst qu'ils reposent sur un fond de psychologie très, solide. Fénelon à pénétré la nature de l’enfant, il en sait les ressources comme les défauts.
Les naturels vifs sont capables de terribles égarements, les passions ét la présomption les entraînent ; mais aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin. Les naturels
indolents échappent à toutes les sollicitations ; ils ne sont jamais où ils-doivent être, ils écoutent tout et ne sentent tien.
Aussi se garde:t:1l de tout esprit de systèrne. « Il faut se contenter de suivre et d'aider la nature », en se servant d'ailleurs de tous les moyens qu'elle inet à la
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disposition de l éducateur : éloges, amour-propre, émultion qui peut «piquer l’ esprit et lui donner du goût ». Fénelon vient ensuite aux préceptes qui S SR Dipient particulièrement aux filles. Le danger pour les filles dont l’éducation est négligée, comme alors elle l'était trop ordinairement, c’est le vide de l’esprit. « N'ayant pas de curiosité raisonnable, les jeunes filles en ont une déréglée. » De là les précieuses, les romanesques, les visionnaires. Pour remédier à ce danger, Fénelon demandera d’abord à la religion de former le caractère de la jeune fille ; puis, il acceptera le secours de loutes les connaissances utiles : grammaire, calcul, histoire grecque et romaine, histoire de France, et même les éléments du droit, qui permettront à la femme de s’occuper elle-même de ses affaires, Mais, en conseillant ces études, Fénelon est d’avis qu’encore faut-il les approprier à la nature de l’esprit féminin. Point de théories abstruses, ni de préceptes hérissés. Point d’excès non plus. « I] y à, pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qu’inspire l'horreur du vice. » ‘Tel est ce plan d'éducation, qui a pour point de départ une exacte connaissance du cœur, et pour objet la notion pratique du rôle de la femme dans la famille.
Le Télémaque (1699) est encore un traité d'éducation, Le « Télémaque ».- inais à l'usage d’un prince ct dans un cadre romanesque emprunté aux souvenirs de l’âge héroïque des Grecs. C’est une œuvre charmiante, où Fénelon à mis, suivant une expression qui lui appartient, la plus pure fleur de l’antiquité. Maïs de ces souvenirs antiques nous sommes sans cesse ramenés vers l’époque contemporaine et vers les questions qui se posent au xvir° siècle finissant. Télémaque ressemble au duc de Bourgogne, comme Idoménée à Louis XIV et Mentor à Fénelon lui-même : c'est Versailles qui forme la perspective.
Un épisode surtout est significatif, celui où Fénelon
s'improvisant législateur et donnant libre cours à son esprit d'utopie, trace le plan et rédige la constitution de Salente. Dans cette cité idéale tout est réglé, la couleur des habits différents pour chacune des classes en qui le peuple est divisé, la quantité de la nourriture, la hauteur des maisons et l’étendue de la terre à culliver. Le luxe en est banni. Tous les encouragements sont réservés à l’agriculture déchargée des impôts excessifs qui, ailleurs, pèsent sur elle. Sous une royauté qui ne connaît ni l’absolutisme, ni l’esprit de conquête. la paix et le bonheur règnent à Salente et en font uné sorte de paradis sur terre.
Ainsi se retrouve, dans l’œuvre la plus fameuse de J'énelon, ‘cette complexité qui s’observait dans le caractère de l’homme. Poème en prose, roman qui est un traité d’éducation, récit d’antiquité grecque où transparaît sans cesse la vie française et moderne, les contraires s’y rencontrent «et ne s’y combattent pas ». Tout se fond dans l’exquise harmonie de Ja forme.
Les Lettres spirituelles, où
le directeur de conscience fait
L’écrivain. preuve de tant de pénétration
et de délicatesse ; les écrits
politiques, où l’utopie laisse
place aux vues de justes réformes ; le Traité de l’existence de Dieu (1712), brillant développement de l’argument des causes finales ; la Lettre à l’Académie, modèle de critique fine et aisée, ingénieuse et hardie, tout cet ensemble d'ouvrages témoigne de l'étendue d'’intelligence et de la souplesse de génie qui caractérisent Fénelon. La marque de son style est une aisance sans égale. De l'esprit, mais sans affectation ; des grâces, mais naturelles et qui semblent ne rien devoir au travail. Nul n'a parlé une langue plus simple, plus naturellement élégante, et qui demande au lecteur moins d'effort. C’est par à que Fénelon mérite d’être mis au rang de nos grands écrivains. Sans doute, dans ce sentiment de la mesure, dans ce goût d’une langue limpide et
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d'une forme souriante, faut-il voir en partie l'influence du génie grec, avec lequel Fénelon est en commerce intime. Mais il y faut noter aussi l’effet d’un courant nouveau, Dans cette prose facile jusqu’à la’ mollesse, la phrase de la grande époque s’est énervée, et le style de Fénelon appartient déjà à une période plus moderne de notre littérature.
Il, — LA BRUYÈRE.
C’est surtout dans l’œuvre de La Bruyère que nous allons surprendre ces procédés d’un art qui, venant à sé manifester dans un moment de transition, tient encore à l’époque précédente et en annonce une nouvelle.
On sait peu de chose de la vie de Jean de La Bruyère.
Né à Paris, en 1645, d'un père contrôleur des rentes à l'hôtel de ville, il fut, à vingt ans, avocat au Parlement et acheta en 1671 la charge de trésorier à la généralité de Caen. Il n’exerça pas effectivement cette charge et la vendit douze ans plus tard. En 1684, sur la recommandation de Bossuet, i! entra chez les Condé comme professeur d'histoire de M. le duc, petit-fils du grand Condé, L'enseignement de La Bruyère porta ses fruits. Saint-Simon rend cet hommage à M. le duc « qu’on vit rarement tant de savoir en presque tous les genres, et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, ayec un goût exquis et universel ». La Bruyère y gagna l’amitié du grand Condé ; surtout il trouva, dans le nouveau milieu où il venait d'entrer, la matière de son livre : Les Caractères ou les mœurs de ce siècle 1 (1688). Après avoir échoué deux fois à l’Académie, la première contre Fontenelle,
La Bruyère : sa vie; l’homme.
4. La première édition parut en 1688, sous ce titre : Les Caractères de Théophraste traduits du grec avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. En huit années (1688-1696) neuf éditions se succédèrent. Elles sont intéressantes à comparer, à cause des nombreuses addilions qu'y fit La Bruyère à partir de la qualrième, Le nombre des caractères, qui n'était d’abord que de 418, s'éleva jusqu'à 1149.
la Seconde contre Étienne Pavillon, il fut élu en 1693, en dépit des nombreux ennemis que lui avait suscités Ja publication des Caractères. Il mourut d’une attaque
GHANTILLY A L'ÉPOQUE DE LA BRUYÈRE (D'après l’estampe de Nicolas de Poilly).
Du vieux château féodal des Montmorency il ne reste que les fondations et les douves, ainsi que la bastille qui défend le pontlevis. Le corps des bâtiments a été reconstruit au xvire siècle par Louis Le Vau, l'architecte de Vaux et de Versailles. Les jardins 2t ces fontaines « qui ne se taisaient ni jour ni nuit, » sont un chefl’œuvre de Le Nôtre.
l’apoplexie le 10 mai 1696, laissant inachevés des Dialogues sur le quiétisme.
Cette vie est un modèle de dignité et de modestie. [rès désintéressé, La Bruyère ne fit rien pour aller à a fortune, et, quand elle vint à lui, il eut le geste légant de l’écarter : il voulut que le produit de son ivre servit à assurer une dot à la fille de son éditeur, Michallet. Chez les Condé.et dans une situation inffieure, il se fait respecter à force de réserve et de fact,
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« On me l’a dépeint, dit labbé d'Oliver, comme un philosophe qui ne songeait qu’à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, tou-
jours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire
naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d’ambition, même celle de mon-
trer de l'esprit. » Ce caractère va donner une singulière
autorité au jugement que La Bruyère portera sur la société de son temps.
L'ouvrage de La Bruyère
Les « Caractères ». La
Bruyère moraliste. pitres un ordre de succes-
sion ? On a dépensé beaucoup d’ingéniosité pour découvrir cet ordre caché. Mieux vaut réfléchir qu'un livre de morale ne suppose pas nécessairement un plan et que ni Montaigne ni La Rochefoucauld ne se sont inquiété d’en avoir un. De plus, La Bruyère est déjà d’un temps où les écrivains, à mesure qu'ils exagèrent le souci du style, vont perdre celui de la composition. C’est par le détail qu'il a vu les hommes et les choses : il ne sait pas reconstituer l’ensemble. Chaque chapitre contient un double élément : des réflexions morales et des portraits ou « caractères ». Les réflexions morales sont la partie la moins originale de l’œuvre. La Bruyère à fait lui-même la comparaison de son livre avec ceux de Pascal et de La Rochefoucauld :
L'un, par l’engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religion, fait connaître l’âme, ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu et veut rendre l’homme chrétien. L'autre, qui est la production d’un esprit instruit par le commerce du monde et dont la délicatesse élait égale à la pénétration, observant que l’amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il se trouve... L’on ne suit aucune de ces routes dans l’ouvrage qui est joint à la traduction des Caractères (de Théophraste); ilest tout différent des deux autres que je viens de toucher : moins sublime que le premier, et moins délicat que le second, il ne tend qu’à rendre l’homme raisonnable, mais par des voies simples et communes,
est formé de seize chapitres.
Y a-t-il entre ces divers cha-
La Bruyère n’a pas comme ses illustres devanciers une de ces vues systématiques qui projettent une lumière
LA BRUYÈRE (D'après le portrait de Saint-Jean gravé par Drevel).
L’amertume des Caractères se lil sur ce portrait d’un très honnête homme qui a le sentiment de ne pas tenir une place en l'apport avec son mérite, dans une société où les biens de naissance et de fortune sont si injustement répartis.
nouvelle sur tout un côté de l’Ââme humaine. Son pessimisme vient en partie de l’humeur chagrine qui était
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la sienne et de l’amertume que lui avaient laissée ses rapports avec les grands, en partie dé la doctrine que professe le xvr° siècle chrétien sur une nature pervertie par le péché originel. Ce n’est pas là qu’il faut chercher son originalité. Nous avons montré qu’on dénature les Maximes de la Rochefoucauld quand on n’y voit qu’une œuvre d'application contemporaine : c’est l'inverse qu'il faut dire au sujet de La Bruyère. S'il ajoute peu à la connaissance générale de l’homme, il excelle à la peinture de la société de son temps.
La Bruyère nous invite luimême à interpréter ainsi son œuvre, lorsqu'il dit au début.
de sa préface : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté. »
Le moment était propice pour le coup d'œil d’un observateur satirique. Le règne de Louis XIV touchait à son terme ; il avait porté tous ses fruits ; il commençait à. donner des signes de décadence. La Bruyère a vu nettement quelques-unes des plaies dont souffrait cette société finissante. L'importance que prennent l'argent et les gens de finance : tandis que les grands se désin-1 téressent peu à peu de toutes les affaires à cominencer par les leurs, le Partisan, devenu riche, achète la mai-. son de son maître et l’embellit pour la rendre plus digne de son hôte nouveau. L'immoralité croissante
Le peintre de la société.
Les portraits.
L'on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis eb civils ; les jeunes gens, au contraire, durs, fércces, sans mŒ@urs ni politesse. Celui-là, chez eux, est sobre et modéré qui ne s’enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu’ils en ont fait lé leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l’eau-forte.
Les progrès de l’impiété : c’est par un chapitre sur Les Esprits forts que La Bruyère termine son ouvrage. Il n'avait pas eu de peine à découvrir l’athéisme sous les dehors de la piété officielle : et il ne se faisait pas l'illusion de croire qu'il fût au pouvoir d’uti moraliste d'arrêter un courant devenu irrésistible. F
C’est pour animer ce tableau de la société que La Bruyère y introduit des caractères : Giton, le riche : Phédon, le pauvre ; Celse, le nouvelliste ; Ménippe, le sot paré des plumes du paon, etc.
Maïs ici, une nouvelle question se pose : que faut-il voir dans ces caractères ? La malignité publique n’hésita pas : elle y vit des portraits et mit un nom propre au bas de chacun. La Bruyère ne pouvait manquer de protester ; il s’est inscrit en faux contre les clefs qui circulaient. Mais ïl est difficile de nier que, pour beaucoup de ces originaux, et pour les plus réussis, des individus aient servi de modèles : Cydias, le bel-esprit, est Fontenelle ; Théodecte, qu'on entend de l’antichambre, est d’Aubigné, ce frère importun de M"° de Maintenon ; Ménalque, le distrait, est le duc de Bran-
cas; hysène. qui du plus haut de son esprit contemple
les hommes, est M. de Tréville ; frène, qui a une fièvre de mouvement et de voyages, est M”° de Montespan ; et La Bruyère même eût été fort désappointé, si l’on n'avait pas reconnu dans Émile le grand Condé: Ce qué La Bruyère répudie comme peu digne de son art, c'est le procédé qui consiste à copier servilement la réalité : aussi a-t-il arrangé les choses, accumulé les traits de provenance diverse, élargi ou embelli la peinture. Telle est la mesure dans laquelle nous pouvons accepter sa protestation.
Aussi bien sa méthode est très différente de celle de Molière. Celui-ci concevait d’abord l’idée générale d’un caractère et ensuite, pour la rendre concrète et en fournir des images sensibles, il empruntait certains traits à ses contemporains. La Bruyère aperçoit d’abord un individu ; il note les traits qui le caractérisent, et, en les reproduisant, les accentue ou les complète de façon à donner à la figure, ainsi composée, une signification plus générale. Intermédiaires entre le type et le portrait, les « caractères » de La Bruyère sont ce qu’on appellerait aujourd’hui des portraits « stylisés ».
Ces portraits contemporains sont la véritable création de La Bruyère. Les peintures des romans, le jeu des
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portraits en usage dans le cercle de M"° de Montpensier, en étaient une première ébauche. Mais le genre n’existe que depuis La Bruyère. Pour apprécier l’importance de cette création, il suffit de songer que c’est des Caractères que s’inspireront Montesquieu pour ses Lettres persanes, et Lesage pour son Gil Blas.
C'est en étudiant ce qu'on peut appeler, bien plus juste-
Sa rhétorique. ment que pour Pascal, Ja
« rhétorique » de La Bruyère,
que l’on peut mesurer le chemin parcouru depuis le temps des grands écrivains du siècle et les altérations subies par la doctrine classique depuis l’époque même où Boileau publiait son Art poétique.
Le premier chapitre des Caractères contient les jugements de l’auteur sur les « ouvrages de l'esprit ». Certes les idées qui y sont exprimées reproduisent l’essentiel de la doctrine classique. Le caractère absolu du beau : « Il y à dans l’art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature... Il y a donc un bon et un mauvais goût et l’on dispute des goûts avec fondement. » — ['imitation originale : « On ne saurait en écrivant rencontrer le parfait et, s’il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation. » — L’autorité de la raison et les règles de l’art : « C’est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule », etc.
Mais voici par quoi La Bruyère s'éloigne du pur classicisime : c'est par l'importance toute nouvelle qu'il attache aux questions qui touchent au style, à Part de l'expression, C’est à ce point de vue particulier qu'il se place pour apprécier les auteurs. Ce qu'il étudie dans Ronsard et dans Marot, ce n’est guère que leur langue. De même pour les modernes : de là sa sévérité pour Molière ; de là son indulgence pour Voiture, Balzac, le P. Bouhours ; de là le jugement si favorable qu’il porte sur les ouvrages dus à des femmes. Il y a plas. La Bruyère écrit que « Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expres-
sions et leurs images ». Cette phrase, où Moïse se trouve rapproché d’'Horace,-où un livre inspiré est apprécié par ses expressions et ses images, est la meilleure preuve de l’importance que La Bruyère attache au style. Ce fait même est nouveau. La pure théorie classique subor. donne la forme au fond, et professe que le mérite du style est un mérite accessoire qui vient comme par surcroît et qui est la récompense de la netteté de la pensée.
Sur le style même quelles sont les opinions de La Bruyère ? L'écrivain classique n'avait d'autre souci que d'établir entre le mot et l’idée un rapport de ‘justesse, un parfait équilibre : le mérite essentiel du style était pour lui l’exactitude. Les contemporains de La Bruyère ne s’en contentent plus et demandent en outre à l’écrivain d’autres qualités.
L’on écrit régulièrement depuis vingt années ; l’on est esclave de la construction, l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française ; l’on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre ; l’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable ; cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.
C’est l’histoire même de la langue dans les vingt dernières années du siècle : parvenue à la perfection, elle glissait de nouveau à la recherche et à la préciosité. C’est en même temps la théorie du style même de La Bruyère.
Chez lui, en effet, l’équi-
libre de la pensée et de l’ex-
Le styliste. pression est rompu. Il arrive
que la pensée soit comi-
mune : elle est relevée par
l'expression, qui est brillante, rare, ingénieuse et inat-
tendue. Tantôt ce sera une métaphore suivie et prolongée :
La vie de cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique ; il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le sui-
vre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprice ; et après toutes ces rêveries et toutes ces mesures, on est
échec, quelquefois mat ; souvent, avec des pions qu’on ménage bien, on va à dame et l’on gagne la partie : le plus habile l’emporte, ou le plus heureux,
Ailleurs, pour faire entendre à quel point l'esprit de discernement est une chose rare, il dira : « Après l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Et s’il fait intervenir ici les diamants et les perles, c’est parce que le lecteur ne s'attendait guère qu'on lui en parlât. Afin de varier la forme, La Bruyère recourt à l’apostrophe, à l’interrogation, au dialogue :
Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l’on t’en estime davantage.
Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas : vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne dites-vous : il fait froid ?
Fuyez, retirez-vous : vous n'êtes pas assez loin. — Je suis, dites-vous, sous l’autre tropique. — Passez sous le pôle et dans l’autre hémisphère, montez aux étoiles si vous le pouvez. — M’y voilà. — Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune et regorger de bien.
Tandis que l’art classique en ses peintures est sobre de traits matériels, La Bruyère, à l’occasion, cherches l'effet dans une accumulation de détails vulgaires :
Gnathon ne se sert à table que de ses mains : il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes.-Il ne leur épargne aucune de ces malproprelés dégoûtantes, capables d’ôter l'appétit aux plus affamés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe : on le suit à la trace. I1 mange haut et avec grand bruit : il roule ses
yeux en mangeant. La table est pour lui un râtelier, il écure ses dents, el continue à manger.
Un des procédés les plus habituels de La Bruyère est de forcer la note, de grossir les traits, en vue de l'effet
de 4
à produire. Ainsi dans le tableau qu'il fait de la misère du paysan : «L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, . noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ». Tableau qui fait honneur à la sensibilité du peintre, mais qui dénote en même temps un pinceau habile à charger les couleurs. La Bruyère apporte dans ce travail de l'expression d’admirables ressources d'’in- | géniosité : c’est par là qu'il se classe parmi nos grands ‘écrivains. La nouveauté est que, le premier parmi les grands écrivains du siècle, il mérite le nom de styliste.
C’est par cette absence de composition, par ce souci . du style, par cette recherche du détail pittoresque, -que La Bruyère annonce le xvmr° siècle,
Pour ce qui est de Saint- Simon, les hardiesses de son Sa vie ; l'homme. siyle violent, tourmenté, exaspéré font de lui un écrivain tout moderne. Louis de Rouvray, duc de Saint-Simon, est né le 16 janvier 1675, à Versailles : il était fils de Claude de Saint-Simon, favori . de Louis XIIL. Il prit du service à dix-sept ans et se démit à la suite d’un passe-droit. Depuis 1702 on le ‘voit à la cour, où il est du parti du duc de Bourgogne. ‘Son rôle politique, très mince d’ailleurs, tient dans les quelques années qui suivent la mort de Louis XIV. Ami personnel du duc d'Orléans, il fit partie du conseil de régence. En 1723, il est chargé d’une mission diplomatique en Espagne. Il disparaît à partir de cette époque et vit retiré dans ses terres. Il mourut à Paris, le 2 mars 1755.
Saint-Simon a été toute sa vie un mécontent. Il l’est de naissance et par tradition de famille. Il a été élevé par son père dans le respect et dans le regret de Louis XII, « le roi des nobles ». Aussi n’a-f-1l jamais
512 LE XVIIe SIÈCLE.
pardonné à la monarchie absolue de s'être passée du concours gênant des grands seigneurs, et il a reproché