TROUBADOUR A CHEVAL
ne fut point renouvelé |} par lestrouvères.
L'amour, dans la poésie lyrique des trouvères, est traité sans aucune sincé-| rité : c'est un amour de tête et d'imagination, un! simple jeu d'esprit, et le résultat d’une convention. Les
mêmes sujets, les mêmes situations, les mêmes détails reparaissent sans cesse : de là, beaucoup de monotonie.
Ici encore, le plus grand mérite est dans les recherches de la forme. Les plus anciennes de nos chansons sont en strophes assonancées.. Au xr° siècle, la rime remplace l’assonance. Les auteurs, à la fois musiciens cl poètes, ont poussé très loin la science du rythme, et pris un plaisir de raffinés à varier les coupes en multipliant les difficultés. Mais dans l'ignorance presque absolue où nous sommes de la musique du moyen âge, nous ne pouvons nous faire de cette poésie qu'une idée incomplète.
Voici les principaux gen.
res usités dans la poésie Iyri- Les genres. Les auteurs. que du Nord :
La chanson de toile, ainsi nommée parce qu'elle met en scène des femmes occupées à coudre ou à filer, ou parce qu'elle servait à égayer ces travaux, On l’appelle aussi chanson d'histoire, à cause de son caractère narratif. À la différence des autres genres lyriques du Nord, l'amour qui s’y exprime est non point conventionnel, Diais spontané et vrai, Les chansons de toile contiennent souvent de petits récits épiques. Elles ne sont ni très anciennes, ni, comme on l’a cru longtemps, d'origine populaire. Ainsi, les charmantes chansons de Raynaud, Belle Erembour, Belle Idoine, Belle Aiglantine, Belle Doeile sont d’ingénieux pastiches des romances anciennes, composés par des poètes du xrr° siècle.
La pastourelle est une chanson de bergères. Le cadre en est ordinairement celui-ci : un chevalier rencontre une bergère et lui offre son amour, que tantôt elle accepte et tantôt elle repousse. Dans ce genre, les poètes du Nord ont surpassé ceux du Midi.
La retroenge, forme populaire très ancienne, est comniun aux deux parties de la France.
Le motel, d’origine incerlaine, est un chant à plusieurs VOIX.
RP EN CNE RE Te Me
La balletie, chanson à danser, qu'il ne faut pas con- ;
fondre avec la ballade, d’origine méridionale.
Le serventois, sans rapport avec le sirvente méridional, désigne une poésie religieuse.
Le lai, distinct des poésies bretonnes qui portent le même nom, et dont le plus célèbre est celui du Chèvrefeuille.
Le jeu parti, dialogue où deux poèles disputent sur un point de galanterie. Le jeu parti, imité de la tenson des troubadours, a fait croire à l'existence de prétendues « cours d'amour » organisées comme des tribunaux, el dans lesquelles des femmes, s’érigeant en juges, auraient tranché d’après un code permanent les questions litigieuses de procédure galante. On a renoncé à cette hypothèse romanesque : c'était prendre un jeu de société pour une institution sociale.
Ce sont les chevaliers sur-
tout qui ont cultivé la poésie
Les auteurs. lyrique : c'est pour eux un
divertissement. Un chevalier
devait savoir rompre une
lance, jouer aux échecs et composer des chansons. Cela
explique le grand nombre et le peu de valeur de nos chansons lyriques.
Voici les meilleurs parmi nos auteurs de chansons : Conon de Béthune, qui fit partie de la croisade racontée par Villehardouin, poète souvent couronné au puy d’Arras, mais raillé à la cour de France à cause de son accent picard ; Renaud, châtelain de Coucy ; Blondel de Nesles, dont on fait à tort le compagnon de Richard Cœur de Lion ; Gace Brûlé, poète champenois obligé de s'exiler en Bretagne :
Les oiselets de mon pays
Ai oïs en Brelaigne :
À lor chant m'est il bien avis
Qu'’en la douce Champaigne Les oï jadis. |
Il passe à tort pour le maitre du fameux Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre (1201-1254),
re
s LA POÉSIE LYRIQUE. 37
l'un des seigneurs turbulents qui, pendant la minorité de saint Louis, prirent les armes contre Blanche de Castille. Thibaut chante l’amour :
E Hélas ! S'il ne li sovient
É De moi, mors sui sans faillir.
Z S’el savoit d’ou mes maus vient, =: Bien l’en devroit sovenir.
Cist maus me fera morir,
Se ma dame n’en sostient
Une part par son plaisir.
Chançon, di li sans mentir Qu'’uns regars le cuer me tient, Que li vi faire au partir.
Il à aussi traduit avec profondeur des sentiments moraux et religieux :
La souris quiert pour son cors garantir Contre l’yver, la noix et le froment :
Et nous, chaïtif, nous n’alons rien querant, Quant nous mourons, où nous puissons garir ; Nous ne cherchons fors qu’enfer le puant.
Or esgardés qu’une beste sauvage
4 Pourvoit de loin encontre son domage :
Et nous n’avons ne sens ne hardement !
J1 m'est avis que plain somes de rage.
AN PRPRPERS TEE
Thibaut de Champagne a déjà de l’élègance, du charme dans l'expression : c’est un vrai poète.
Bien différent de ce grand seigneur, Colin Musel (xm° siècle) nous a laissé dans ses chansons un tableau | piquant de la vie et des mœurs d’un simple ménestrel, - promenant par les maisons des riches sa gaieté insouciante et besogneuse
, * Sire cuens, j'ai vielé,
; Devant vos en vostre osté 1 Si ne m’avés riens doné Ne mes gages aquitté ;
C’est vilenie.
Foi que doi ? Sainte Marie, Ainc # ne vos sievrait-je mie :
M'aumosnière est mal garnie, Et ma malle mal farcie.
Sire cuens, car comandez
4. Hôtel. — 2. Par la foique je dois à, — 3, Jamais. — 4. Suivrai,
! £ ; Ë $ = È [I a8 LE MOYEN AGE, De moi vasire volenté.
Sire, s’il vos vient à gré, Un beau don car me donez, Par cortoisie.
Talent tai, n’en dotez mie, De raler ? à ma mesnie à :
Quant vois borse desgarnie, Ma fame ne me rit mie...
Quant je vieng a mon osté, Et ma fame à regardé ù Derrier moi le sac enflé, Et ge qui suis bien paré De robe grise, 9
Sachiez qu’ele a tost jus 4 mise La quenoille sans faintise.
Ele me rit par franchise, Ses deux bras ou col me lie.
Mes garçons, va abevrer Mon cheval et conreer 5 ; Ma pucèle va tuer Deux chapons par deporler A sauce aillie 6,
Ma fille m’aporle un pigne En sa main par cortloisie ;
Lors sui de mon ostel sire, Plus que nus ne poroil dire.
RÉSUMÉ
13, C’est dans le Midi de la France que la poésie lyrique a pris naissance ; favorisée par une civilisation plus avancée, elle a pour thème principal l’ amour idéalisé et quintessencié. Ses auteurs s'appellent les troubadours, dont le plus célèbre est Bertrand de Born (1145-1215). Ses genres principaux sont la pastourelle, la canzone, la tenson, la ballade, le sirvente. © 14. Du Midi la poésie lyrique se répand dans le Nord de la France, à la suite du mariage d'Éléonore d’Aquitaine avec Louis VIT,
L. Désir. — 2, S'en aller. — 3. Famille. 4%. A verre, — 3. Soigner. — 6. A la sauce à l'ai].
LA POÉSIE LYRIQUE. 39 15. Cette poésie, cultivée surtout par les chevaliers, vaut par le travail de la forme et la variété savante
des rythmes.
16. Les principaux genres lyriques sont : la chanson de toile, la pastourelle, la retroenge, le motet, la ballette, le serventois, le lai, le jeu parti.