‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 143 sur 294 · IT, — LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

IT, — LA SOCIÉTÉ

Lorsque Louis XIV avait commencé de régner par lui-même, les écrivains s'étaient groupés autour de lui, et le goût de la cour était devenu le goût dominant. Dans les dernières années, depuis que le roi s’enfonce dans la dévotion et perd la direction du mouvement des esprits, les coteries reparaissent : les salons se reforment des débris de la cour. Ces salons diffèrent profondément de ceux du xvr° siècle. Au plaisir désintéressé de la conversation entre personnes distinguées par le rang et par l’esprit se substitue une ardeur

de prosélytisme. C'est grâce aux salons que les écrivains exercent leur influence sur la société ; c’est là qu'il faut aller chercher ce qu’on appellera d’un mot nouveau : l'opinion publique. Chaque salon a d’ailleurs ses habitués, son caractère, soû ton particulier, et par là incarne un côté de l’époque.

La cour de Sceaux est par:

ticulièrement frivole ; elle représente ce besoin de divertissement qui s’empara de la société aux approches de la Régence. La duchesse du Maine est la petite-fille du grand Condé. Elle avait épousé le duc du Maine en 1692. Elle rêva d’un avenir de grandeur et d’action politique. En attendant, elle tint dans son château de Sceaux une petite cour, sorte de Versailles en miniature et qui fait avec le Versailles de Louis XIV un pénible contraste. Tandis que le règne s’achève tristement au milieu des malheurs publics et des deuils privés, on ne songe, dans le vallon de Sceaux, qu'aux fêtes et aux amusements. La duchesse, spirituelle et lettrée, étonne par son activité, sa fièvre de mouvement, sa « démonerie » ; elle joue la comédie, s’avise À chaque heure d’une idée nouvelle, ajoute les nuits aux jours. Malézieu, bel esprit à teinture de science, était l’organisateur des fêtes de cette petite cour, où l’on rencontre Chaulieu et La Fare, Fontenelle et Voltaire.

M'° Delaunay, femme de chambre de la duchesse et qui eut beaucoup à souffiir auprès d’elle, a tracé, lorsqu'elle fut devenue M° de Staal, un tableau piquant de cette société. Les Mémoires de Madame de Staal-

Delaunay se recommandent par l’aisance du récit et la limpidité du style.

La cour de Sceaux. La duchesse du Maine.

Le salon de la marquise

Es salon de Loue de Lambert (1647-1733) requise de Lambert. présente BR renaissance de l'esprit précieux. La précio-

sité n’est pas morte, malgré

les coups que lui ont portés Boileau, Molière, La

Bruyère. Elle va de nouveau rentrer dans la littérature.

Le salon de M°° de Lambert n’est pas sans analogie avec l’hôtel de Rambouillet. Celui-ci avait rendu l’éminent service d'élever l’esprit français et d’épurer le goût, au milieu de la grossièreté cynique du règne de Henri IV. L’immoralité se retrouvant la même à la fin

LA MARQUISE DE LAMBERT (D’après la gravure de E. Desrochers).

Un reste de la majesté du grand siècle, un peu de l’esprit du siècle nouveau se mêlent sur le visage de cette femme, dont le salon fait la transition entre deux époques.

du siècle, M°° de Lambert essaie, vers 1690, de recommencer l’œuvre de M"° de Rambouillet : c’est un effort vers la moralité et la politesse. Hommes et femmes d’esprit se sont succédé pendant quarante ans dans l’appartement qu’occupait la marquise, au palais Mazarin : ce sont le marquis de Valincourt, le comte de

Saint-Aulaire, le président Hénault, le marquis d’Argenson, l'abbé de Choisy, Marivaux, Terrasson, Mairan,

Me GEOFFRIN (D'après un portrait ancien gravé par Jeannerel).

La bourgeoise autoritaire, dont le salon, où règnent les encyclopédistes, est célèbre dans toute l’Europe. On la voit ici, tout yeux tout oreilles, tenant son éventail comme une férule dont elle régente sa « ménagerie », imposant silence à qui dépasse la mesure par le fameux « Voilà qui est bien ».

Fontenelle, Me Delaunay, M de Caylus. La conversalion est moins futile qu’à la cour de Sceaux, plus décente

Cliché Bulloz

Mme GEOFFRIN PRENANT SON CHOCOLAT

(D’après ie tableau d'Hubert Robert. Collection Veil-Picard).

Pour tenir salon et recevoir artistes et littérateurs, il fallait la richesse que Me Geoffrin devait à son brave homme de mari. La voici dans son intérieur où règne une sorte de simplicité luxueuse

et d'intimité élégante.

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qu'à Ja cour du Régent. Elle porte sur les sujets mêmes dont M° de Lambert s'était occupée dans ses petits traités d'éducation, Avis d’une mère à son fils et Avis d'une mère à sa famille, sur les questions de galanterie mondaine, sur les controverses littéraires auxquelles donne lieu la querelle des anciens et des modernes. La philosophie et la politique y font à peine leur apparition.

Arrivons maintenant aux salons qui ont été comme les Mne Geoffrin. véhicules des idées nouvelles.

Tel est celui de M”° Geoffrin (1699-1777). Ce salon qui succède à celui de M"* de Tencin, est le salon de l’Encyclopédie et des philosophes. Dans son « royaume de la rue Saint-Honoré », on rencontre, chez M"* Geoffrin, Diderot, d’Alembert, Thomas, Marmontel, d'Holbach. Les hôtes de M"° Geoffrin sont en même temps ses protégés et ses débiteurs ; elle leur donne des pensions : on $e plaignait autour d'elle que l'Encyclopédie lui eût coûté cent mille écus. Il fallait qu'elle fût riche, ef elle l'était par son mariage avec cet excellent M. Geoffrin, administrateur de la Compagnie des glaces. Bourgeoise, qui avait plus de bon sens que d'esprit, elle menait son salon avec méthode et donnait à ses réceptions je ne sais quoi d’administratif, classant ses invités par catégories, les artistes le lundi, les gens de lettres le mercredi, mettant le holà aux propos de ses hôtes, quand ils devenaient trop audacieux, par son fameux : « Voilà qui est bien ! » C’est de ce salon qu’on peut dire qu'il eut la valeur d’une institution. Les étrangers de marque. s'y font présenter. Tel Stanislas Auguste, le futur roi de Pologne. Elle-même se transporte à l’étranger, à Varsovie, à Vienne, avec une partie de ses habitués. Ce salon où l’on agite, non sans lourdeur et pédantisme, toutes les questions du jour a sa large part d'influence dans le mouvement philosophique.

LA MARQUISE DU DEFFAND (D’après le tableau de Carmontelle gravé par Forshel).

Voici dans son célèbre « Lonneau » cette vieille aveugle si clairvoyante, dont le cœur dévoré d’ennui contenait de secrets trésors de passion.

Le salon de M"° du Def-

fand (1697-1780) n'aura pas

Mre du Deffand. ce caractère de propagande.

Salon aristocratique, où les

gens de lettres sont admis

mais ne sont pas chez eux, c'est peut-être celui qui per-

dd LE XVirie sikcië.

-sonnifie le mieux l'esprit du siècle avant Rousseau, reflété par celui même de la maîtresse de la maison. Le trait qui domine dans la physionomie morale de celle-ci, c’est la sécheresse de cœur. Cette sécheresse se traduit par la raillerie continuelle et aboutit à l’incurable ennui.

Seulement, comme Ja nature humaine est faite de contrastes, cette âme si froide va, sur le tard, se contredire elle-même en donnant l'exemple d'une affection exaltée. C’est à l’âge de soixante-huit ans que M: du Deffand connut Horace Walpole, bien fait d’ailleurs pour lui plaire, étant l’une des natures les plus égoïstes et lune des intelligences les plus dénigrantes qu'on connaisse. Elle se prit pour lui d’une amitié qui devint bientôt une passion, passion encombrante et passablement ridicule, à laquelle Walpole répondait par des rudesses qui ne parvenaient pas à la décourager.

Cette amitié fameuse nous a valu du moins une correspondance pleine de curieux détails. Voltaire, Montesquieu, d’Alembert ont fréquenté le salon de la rue Saint-Domninique.

| Devenue aveugle en 1753,

M du Deffand avait dû

M'ie de Lespinasse. prendre auprès d'elle une

lectrice pour lui tenir compagnie et l'aider à faire les honneurs de son salon. Son choix s'arrêta sur Julie

de Lespinasse (1732- 1776). Mais celle-ci était elle-même une personne de trop d’esprit pour ne pas porter ombrage à la soupçonneuse marquise. La rupture éclata en

1764, et mit en rumeur toute la société d'alors. MY de

Lespinasse eut désormais son salon à elle, rue de Belle-

chasse : les Encyclopédistes l’y suivirent, amenés par

d’Alembert, qui fera de ce salon le poste le plus avancé dans la bataille philosophique. ‘Très différente de

M°° du Deffand, aussi ardente et passionnée que celle-ci

est sceptique et dédaigneuse, elle représente un autre

côté du siècle. D’imagination exaltée et peu s’en faut malade, elle appartient à la période romanesque et tourmentée dont f.-f. Rousseau est le porte-parole.

Les réunions athées du baron d’ Holbach, les séances gastronomiques des fermiers généraux, le salon poli-

Me DE LESPINASSE (D’après un portrait du xrx® siècle inspiré de Carmontelle), &hez cette fille spirituelle de Jean-Jacques s'annonce avec la simplicité du costume, fichu de linon, ruban de velours au col et bouquet au corsage, une génération nouvelle, qui sera celle de Me Roland et des femmes de la Révolution.

tique de M°° Necker, nous conduisent jusqu’à la veille

de Hi Révolution, On voit comment, d’un bout à l’autre du siècle, les

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salons ont reçu des écrivains le mot d'ordre, et l'ont ensuite transmis dans tous les rangs de la société mondaine.

Plus ou moins en dehors des salons, M° de Simiane, petite-fille de M de Sévigné, M" d’Epinay et M°° de Choiseul racontent, dans des lettres charmantes, leur vie et celle de la haute société du temps.

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